Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 18.", in: La Bigarure, Vol.7\018 (1750), S. 137-144, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4739 [aufgerufen am: ].
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N°. 18.
Ebene 2► Brief/Leserbrief► Un de nos vieux Poètes Satiriques l’a dit, & l’Expérience le confirme encore tous les jours :
Zitat/Motto► Chacun à ses dépens apprend cette sentence ;
Qui gai fait une erreur, la boit à repentance *1 . ◀Zitat/Motto
En voici, Monsieur, une nouvelle preuve que vous pouvez joindre à un grand nombre d’autres, répandues dans mes précédentes Lettres.
Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Un gros & riche Marchand de notre rue S. Honoré, homme d’un certain âge, qu’on dit être Chef, ou Maitre, d’une Loge de Franc-Maçons, revenant, Dimanche au soir, assez tard, d’une Assemblée de son Ordre, rencontra en son chemin une de nos Courtisannes qui s’étoit mise en quête, suivant la coutume de ces infames Créatures, pour tâcher de débaucher quelque homme de bonne volonté. Pour être en place, on n’en est pas toujours pour cela plus parfait. La gayeté, dans la quelle vivent la plûpart de ces Bienheureux Freres, avoit mis celui-ci de fort bonne humeur. On fit quelques avances de part & d’autre ; & l’on parut assez se convenir à la lueur des Lanternes. Le couple amoureux, dédai-[138]gnant pour lors de marcher à pied, & de son côté le Marchand, qui avoit des mesures à garder, voulant couvrir son jeu, prit un Carosse que le hazard lui fit rencontrer. On délibére en chemin où l’on ira pour se bien divertir. On étoit presque convenu d’aller au Logis de la Donzelle ; mais le paisible Marchand, craignant d’y avoir quelque mauvaise avanture (ce qui est assez ordinaire) il proposa sa propre maison où il crut qu’il seroit à couvert de tout accident. Allons chez moi, dit il à la Créature. Ma femme est malade depuis quelque tems ; & il ne me sera pas difficile de lui cacher cette petite infidélité. La proposition fut acceptée, & le Carosse eut ordre de tourner de ce coté là.
Cependant le Marchand qui avoit des mesures à garder, voyant le Carosse à quelque distance de sa maison, le fait arrêter, descend, va à son logis, frappe à la porte, entre, & dès qu’il est dans son appartement, ordonne à son Domestique de s’aller coucher, à quoi celui-ci obeit sur le champ ; Alors retournant au Carosse, dans le quel il avoit laissé la Courtisanne, il l’amene dans sa maison dont il referme la porte.
Un des premiers effets du plaisir, & surtout de celui qui accompagne la débauche, est de nous aveugler sur les inconvenients qui s’y rencontrent presque toujours. Notre Marchand avoit trouvé moyen d’introduire chez lui sa Créature ; mais il n’avoit pas prévu un obstacle qui devoit traverser les plaisirs qu’il s’étoit promis de prendre avec elle. Sa femme, toute malade qu’elle étoit, n’étoit pas accoutumée à être privée pendant toute la nuit de son Mari. Elle avoit déja demandé plusieurs fois à sa servante s’il n’étoit point revenu. Lorsqu’elle entendit [139] quelque bruit dans la maison, elle crut pour lors qu’il étoit arrivé. Elle ne se trompoit point. C’étoit effectivement lui qui étoit rentré. Comme elle ne le voyoit point venir prendre au lit sa place ordinaire, elle crut d’abord qu’il s’étoit arrêté quelques moments pour boire, comme il faisoit souvent avant de se coucher, un petit verre de liqueur ; mais se lassant enfin de ne le point voir, l’inquietude commence à la prendre. Elle appelle tantôt sa servante, & tantôt son Mari. Personne ne lui repond. L’un étoit trop occupé de ses plaisirs : & l’autre, plongée dans les bras du sommeil, ne songeoit guére à ce qui se passoit dans la maison. D’ailleurs dans l’état où étoit la Dame, on ne le craignoit guére ; & on ne croyoit pas qu’il lui prit envie de courir.
On se trompoit. Les droits du Mariage sont si sacrez, qu’il n’y a, dit-on, point de femme, en quelque état qu’elle se trouve, qui ne soit disposée à les deffendre jusqu’au dernier soupir ; tant la Religion a de pouvoir sur ces bonnes Ames. Celle-ci entendoit, de tems en tems, un bruit qui lui paroissoit venir d’une des chambres de son Appartement. Là-dessus la Malade va s’imaginer . . . Devinez quoi ! . . . que son Mari se divertit avec sa servante. Pleine de cette idée, quoiqu’elle put à peine se soutenir, elle se leve, & vient sans lumiere jusqu’à l’endroit où elle avoit entendu le bruit. Celui d’une Bequille, sur la quelle elle s’appuyoit en marchant, avoit averti le couple amoureux de sa venue. La chandelle fut aussi tôt eteinte, & l’on interrompit, pour quelques moments, des plaisirs qu’une Epouse ne partage pas, ordinairement, avec d’autres, à moins que ce ne soit à son insçu. Cependant la malade s’approche d’un Canapé qui étoit dans cette chambre, elle le par-[140]court à tâtons, & trouve effectivement quelqu’un dessus. C’étoit son Mari ; car la Donzelle avoit eu la précaution de se cacher dessous dès qu’elle avoit entendu venir la femme. Celle-ci trouvant son Mari qui, pour la mieux tromper, contrefit le dormeur, s’imagina bonnement qu’ayant un peu trop bu, il s’étoit endormi sur ce Canapé. Elle l’eveille, & l’amene avec elle dans son lit. Comme elle étoit déja prévenue en sa saveur, il n’eut pas de peine à lui faire accroire ce qu’il voulut pour s’excuser, de sorte que la bonne Dame lui pardonna cette incartade.
Pendant qu’elle rechaufoit son Mari dans ses bras, la Grivoise, qui étoit restée sous le Canapé, songeoit aux moyens de s’evader pour ne pas tomber entre les mains de la malade qui lui auroit, sans contredit, fait un très mauvais parti. Les femmes ont des droits qui firent toujours trembler les Courtisannes les plus déterminées. Celle-ci, après avoir trouvé les moyens qu’elle cherchoit, se persuada qu’elle ne devoit point être entierement la dupe de cette Avanture. Lorsqu’elle crut le Mari & sa femme endormis, elle sortit de dessous le Canapé, & fit, sur ses bas, le tour de la Chambre où elle étoit, cherchant à tâtons si elle n’y trouveroit rien qui fut à sa bienséance. N’y ayant rien trouvé qui put lui convenir, & ayant remarqué que les portes des autres chambres, & même de celle où la femme s’étoit retirée avec son Mari, étoient restées ouvertes, elle s’en va en tâtonnant jusqu’au lit de la malade. Elle y trouve, sur un fauteuil, la Culotte du Marchand qui, malheureusement pour lui, y avoit laissé sa montre, avec quelques Louis. Munie de ce petit tresor, elle se retire doucement, comme elle étoit venue, descend en bas, entre dans la Cuisine où elle [141] allume un bon feu auprès du quel elle passe le reste de la nuit, & attend tranquillement le jour.
Cependant le Marchand, inquiet sur les suites fâcheuses que pouroit avoir cette galante Avanture, si elle venoit à la connoissance de sa femme, voulut se lever dès qu’il la crut endormie ; Mais ce Dragon d’honneur ne dormoit que d’un œil. En effet dès qu’il voulut mettre le pied hors du lit pour aller donner la clef des champs à sa Courtisanne, la Dame, le prenant par le bras, l’arrêta tout court en lui donnant à entendre qu’elle n’étoit pas la dupe de sa ruse. Il eut beau lui alléguer qu’il avoit besoin de se lever, elle ne voulut jamais le laisser échaper. Laissez, laissez, s’il vous plait, notre pauvre servante en repos, lui-dit-elle d’un ton colere. Si vous avez besoin, ne pouvez-vous pas . . . je ne suis pas si malade, que je ne puisse bien encore . . . D’où vous vient ce Vertige ? vous avez aujourdhui le vin bien galant . . . Allons, allons, demeurez tranquille, je vous prie, ou j’eveille toute la maison, & j’envoye chercher le Medecin pour sçavoir ce qui vous manque. C’étoit le veritable moyen de découvrir ce que le Marchand avoit interêt de cacher à sa femme. Aussi n’insista-t-il pas d’avantage.
Je ne sçai, Monsieur, si, pour l’appaiser, il accepta l’offre charitable qu’elle venoit de lui faire. Ce qu’il y a de certain, c’est que, après avoir bien rêvé aux suites de son Avanture, & ne pouvant les prévenir en élargissant sa prisonniere, il lui laissa le soin de se tirer elle même de cette affaire dans la quelle elle étoit, pour le moins autant interressée que lui, & s’endormit à la fin. Comme il s’étoit très bien diverti, le soir avec ses très chers Freres, son sommeil [142] fut long, & des plus profonds, au grand deplaisir de la Courtisanne qui auroit voulu être dehors ; mais il lui falut attendre pour cela le retour du Soleil qui, dans la saison où nous sommes, n’est pas des plus matineux.
Dès que ses premiers rayons commencerent à paroitre, le Valet de la maison se leve, & va, selon le coutume, ouvrir la Boutique. La Grivoise, qui étoit à l’affût, ne lui eut pas plus tôt entendu ouvrir la porte, qu’elle s’esquive, & disparoit comme un éclair, emportant avec elle la Culotte de son Maitre, qui étoit toute neuve, & d’un magnifique velours noir de Genes. Quelque alerte qu’elle fut, elle ne put s’échaper si promtement, que le Valet ne s’aperçut de quelque chose ; mais elle ne lui laissa pas le tems de voir qui elle pouvoit être. Il connut seulement, au bruit qu’elle fit en sortant, qu’il venoit de se passer quelque chose d’extraordinaire ; & il en conclut que c’étoit quelque Voleur qui s’échapoit de la maison où il avoit été renfermé pendant la nuit. Il court aussi-tôt en avertir son Maître & sa Maitresse qui étoient encore au lit. Le Marchand, qui étoit au fait d’une partie de l’Avanture, ravi de pouvoir donner par là le change à sa femme, & dissiper les soupçons jaloux qu’elle lui avoit fait paroitre, se leve aussi-tôt, & va pour prendre sa Culote. Etonné de ne la point trouver, non plus que sa montre ni ses Louis d’or, il s’aperçoit alors qu’il est lui même la dupe de la Coquine qu’il avoit introduite dans sa maison. Affligé de cette premiere perte, il craint que sa rapacité n’ait été plus loin. Il passe sa robe de chambre, & vole à son Coffre-fort & à son Buffet, pour voir si cette malheureuse, qui avoit eu l’adresse de lui voler sa Culotte sans que sa femme ni lui s’en aperçussent, n’auroit [143] point donné quelque atteinte à l’un & à l’autre.
Cette crainte n’étoit pas sans fondement. Tout le monde sçait que ces sortes de Créatutures <sic> sont capables de tout. D’ailleurs la multitude des Voleurs, dont cette Capitale est insestée, lui fit apréhender que ces Coquins n’eussent aposté celle-ci pour les introduire pendant la nuit dans sa maison, & lui enlever tout ce qu’ils auroient trouvé à leur bienséance, c’est-à-dire, tout ce qu’il y avoit ; car tout accommode, ces gens-là. Quand la chose lui seroit arrivée, personne ne l’auroit plaint. Il le méritoit. L’imagination pleine de cette idée, il parcourt en tremblant toute sa maison, pour voir ce qui lui manque. Plus heureux que sage, il reconnoit qu’il en est quitte pour sa Culote & ce qui étoit dedans. Ravi de l’avoir echapé si belle, il vient rassurer sa femme qui étoit plus morte que vive, s’imaginant que les Voleurs lui avoient tout emporté. Pour mieux dissiper ses frayeurs, il traite de vision ce que son Valet venoit de lui dire, ajoutant qu’il avoit retrouvé sa Culotte qu’il avoit lui-même egarée en se couchant, chose assez excusable dans l’état où il étoit revenu la veille. La bonne Dame le crut, & se tranquilisa ; ce qui fit grand plaisir au mari qui crut en être quitte pour ce qu’il avoit perdu ; mais il se trompoit comme vous l’allez voir par le reste de l’Avanture.
La Courtisane, s’étant retirée chez elle avec la dépouille du Marchand, y reçut, le jour même, la visite de quelques Mousquetaires à qui elle n’eut rien de plus pressé que de raconter le tour qu’elle avoit joué à ce bon M. Dimanche. Il fut trouvé admirable ; & ces jeunes égrillards en rirent beaucoup. Comme ces Messieurs sont la malice & l’Espiéglerie même, un d’entre eux, [144] ne trouvant pas la piéce encore assez complette, proposa à ses Camarades d’y ajouter un nouvel Acte qui la rendroit encore plus risible, & procureroit au Marchand l’humiliation qu’il crut qu’il méritoit. Après avoir adjugé à la Donzelle la Montre d’or, & les Louis, dont (par parenthese) ils mangerent une partie avec elle, il décida, que la Culotte lui devoit être reportée & rendue ; faute de quoi, la Belle couroit risque d’être regardée & traitée comme une Voleuse ; affront dont une fille d’honneur, comme elle, ne devoit pas se laisser flêtrir. « Tout le monde sçait, continua-t-il avec une gravité risible, que l’argent n’a point de Maitre, & qu’il appartient aux personnes entre les mains de qui il se trouve. Quant à la Montre d’or, elle doit être regardée comme une gratification faite, par M. Dimanche, à Mademoiselle qui l’a bien méritée. Si la jalousie & la mauvaise humeur de sa femme ne lui ont pas laissé le tems de la lui presenter, ce n’est qu’une formalité de moins. Mademoiselle y a suplée, & a parfaitement bien interpreté sa bonne volonté pour elle qu’il lui avoit déja assez fait connoitre. Mais pour la Culotte, c’est tout autre chose. Ne badinons point ici avec les meubles. Celui-ci n’étant point (du moins dans ce païs-ci) à l’usage des Belles, elle ne pouroit pas alléguer que M. Dimanche lui en auroit fait present. Ce témoin muet suffiroit pour la convaincre de Vol, crime dont une si charmante, & si vertueuse personne est absolument incapable. De toutes ces raisons je conclus, avec Rebusse, Cujas, Bartole &c. &c. C. V. VII. & XI. De Femoralibus. Paragraph.9 12. 15. 18. 21. Que la Culotte doit être reportée à son Maitre ; & je me charge de faire moi même cette restitution en votre presence ». ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2
(La suite dans le No. suivant) ◀Ebene 1
1* Regnier Satire XI.
