Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 17.", in: La Bigarure, Vol.7\017 (1750), S. 129-136, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4738 [aufgerufen am: ].
Ebene 1►
N°. 17.
Ebene 2► Brief/Leserbrief► C’est une chose aussi difficile à s’imaginer, qu’elle est véritable, que malgré l’attention & la sévérité de la Justice, on n’ait pu encore venir à bout, depuis plus de deux ans, de purger cette Capitale des Voleurs qui l’infestent. Il semble, au contraire, que plus on en punit, plus ils se multiplient. Il s’en trouve même de tant d’especes differentes, qu’il ne sera bientôt plus possible de se garantir de leurs mains. Jugez-en, Monsieur, par l’Histoire que je vais vous raconter.
Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Vous savez que, de tout tems, Paris a été inondé d’une multitude presque innombrable de pauvres Irlandois qui n’aportent, de leur païs, d’autre talent, ni d’autre revenu, que des Lettres de Prêtrise, & le pouvoir de dire la Messe ; ce qui fait ici leur unique gagne-pain. Un de ces miserables expatriez est le digne Héros de l’Avanture dont il s’agit. Ce malheureux s’étoit logé, depuis quelques années, dans un des Colléges de cette Ville, dans les quels on ne fait point d’exercices Académiques, tels que font ceux des Tresoriers, des Lombards, de Cornouailles, d’Autun, de Bourgogne, de Sez, de Maitre Gervais, &c. Mais quelques uns de ses Compatriotes, qui demeuroient dans la même maison, le trouverent de si mauvais commerce, qu’ils le [130] forcerent à quitter ce Collége. Vous ne serez point étonné de ce procédé, Monsieur, lorsque vous sçaurez que c’étoit un des plus mauvais sujets, comme vous l’allez voir.
Chassé de son premier domicile, il se retira chez le Portier du Collége Royal, qui, par charité, le logea dans son grenier, ne pouvant faire mieux. Pour récompenser son Hôte de cette générosité, notre Prêtre Irlandois travailla à séduire & debaucher sa femme, quoiqu’elle fût assez laide, & il n’omit rien de ce qu’il crut capable de le conduire au but qu’il s’étoit proposé. On dit communément que, moins une femme est belle, plus elle est aisée à séduire. Il est effectivement si rare qu’on en conte aux laides, que je crois, par cette raison, qu’elles peuvent être plus sensibles que les autres à la tentation. Celle-ci y résista néanmoins. J’ignore le pourquoi, & le comment. Peut-être étoit ce Vertu, peut-être étoit ce caprice ; Car il est des femmes en qui l’une agit autant que l’autre, & produit les mêmes effets. Quoiqu’il en soit, non seulement la Portiere résista aux cajoleries du Prêtre Irlandois, mais elle découvrit encore le tout à son Mari qui le mit à la porte, & l’envoya chercher gîte ailleurs. Quelques mois se passerent sans qu’il entendit parler de lui ; Mais le hazard le lui ayant fait rencontrer un jour qu’il le vit demandant l’aumône, il en fut si touché de compassion, que, malgré ce qui s’étoit passé, il le ramena chez lui, & lui donna le domicile qu’il y avoit déja occupé. Tel est le caractere de nos bons Parisiens. Ils aiment mieux courir les risques d’être C. . . . que de manquer aux devoirs de la Charité Chretienne. Vertu bien rare chez tout autre peuple que celui-là ! Aussi est-il apellé bon par excellence.
[131] Monsieur Satan, ou si vous l’aimez mieux, le Demon de la Chair qui, comme je l’ai dit, avoit ci devant attaqué le Prêtre Irlandois, revint bientôt lui soufler, une seconde fois, la Convoitise dans le cœur. La Portiere du Collége, malgré son air de Proserpine, lui parut une véritable Divinité, dont il devint idolâtre. L’amour qu’il reprit pour elle fut d’autant plus violent, qu’il n’osoit eclater, dans la crainte qu’il ne lui attirat la même disgrace qu’auparavant. Instruit par l’Experience, il résolut, pour venir à bout, de satisfaire sa passion, de prendre une autre voye qu’on dit être beaucoup plus courte, & bien plus sure. Il avoit lu, ailleurs que dans son Breviaire, que
Ebene 4► La clef du coffre fort & des cœurs est la même ;
Que si ce n’est celle des cœurs,
C’est du-moins celle des faveurs ;
Qu’Amour doit à ce stratagême
La plus grand’ part de ses exploits ;
Quand il a tous lancez les traits de son Carquois,
Qu’il met tout son salut à ce charme suprême. ◀Ebene 4
Douze sols, qui sont ici la paye qu’un Prêtre Irlandois tire de sa Messe, & sur les quels il est obligé de vivre, ne sont pas d’une grande ressource pour fléchir une Tigresse, telle qu’étoit la Divinité de notre galant Tonsuré. L’éclat de l’or eblouit & même aveugle tout. Il endort & fléchit la Vertu la plus severe, temoin l’histoire, ou la Fable, de Danaé. Mais comment, & où en trouver ? Tous les Amants ne sont pas des Jupiters. Celui-ci, pour réussir dans son projet, s’avisa d’en aller chercher sur les grands chemins pendant le jour, & la nuit dans les rues de cette Capitale. Cet expédient lui réussit pendant quelque tems si [132] bien, qu’il s’étoit déja amassé une assez bonne somme, lorsqu’au moment qu’il s’y attendoit le moins on l’a mis hors d’état de continuer sa petite fortune qui commençoit assez bien.
La veille de la Fete de Noel (bon jour, bonne oeuvre, comme disent nos bons Parisiens) ce scélérat apprit qu’une pauvre fille des environs de cette Ville, qui y avoit servi quelques années, sans avoir été payée de ses gages, venoit enfin de les recevoir. Sachant qu’elle devoit s’en retourner, le jour même, il se posta vers le soir près du Cours, au bout des Tuileries, dans un endroit par où il étoit averti qu’elle devoit passer. Il débuta d’abord par lui demander l’aumône. Cette charitable fille, lui ayant donné une piéce de six sols, peu content de cette générosité, dont le plus grand pauvre auroit été plus que satisfait, il tira de dessous sa soutane un pistolet qu’il lui porta à la gorge, en lui disant qu’il sçavoit de bonne part qu’elle avoit cent écus, & qu’il vouloit les avoir. Cette pauvre fille, effrayée du péril où elle se trouvoit, se mit à crier de toutes ses forces. Heureusement pour elle, qu’elle étoit suivie par quelques personnes que le Prêtre Voleur n’avoit pas aperçues, parce que près de l’endroit où cette scène se passoit il y avoit un detour qui les lui cachoit. Ces derniers se mirent aussitôt à crier au secours, & à courir de toutes leurs forces après ce scélérat. Ils furent sécondez par les Suisses des Tuilleries, qui l’atteignirent bientôt, & le remirent entre les mains du Guet.
Il fut d’abord conduit au Collége où il demeuroit, & de là dans le grenier qui lui servoit d’azile. Après une perquisition exacte qu’on y fit, on y trouva deux cents Louis d’or, cachez dans un vieux coffre, & une autre somme assez considerable, en argent, cachée dans un pain de six [133] livres dont il avoit oté toute la mie, & qui n’étoit plus mangeable, tant il étoit dur. Le tout pouvoit se monter, suivant le compte qui en a été fait, à sept mille livres.
Par là, Monsieur, il est aisé de voir que ce n’étoit point la nécessité qui a porté ce malheureux à faire ce dernier coup qu’il a perdu. Son intention, à ce que l’on a sçu depuis, étoit de porter la somme jusqu’à dix mille livres, après quoi il comptoit renoncer au metier, enlever sa chere Portiere, & aller avec elle vivre tranquillement quelque part du fruit de ses patibulaires travaux. Mais la Providence a vérifié en cette rencontre, comme elle le fait en une infinité d’autres, que l’homme propose, & que c’est Dieu qui dispose.
Peut-etre allez vous croire, Monsieur, qu’un homme si passionné pour sa Maitresse, se voyant entre les mains de la Justice, & ne devant par conséquent plus esperer de revoir jamais son Tresor, va disposer d’une partie en faveur de l’idole de son cœur, pour l’amour de la quelle il avoit pris le grand chemin qui mene au Gibet. Peut-être vous figurerez-vous aussi que, sensible à la charité que son Hôte avoit eu pour lui, il va lui en temoigner sa reconnoissance par quelque gratification. La chose ne dépendoit que de lui. En effet le Commissaire, s’étant saisi du Tresor de son prisonnier, lui demanda, s’il ne vouloit rien donner à son Hôte pour son Loyer, & faire present de quelque chose à ceux qui l’avoient tant de fois assisté. Je ne leur dois rien, lui repondit effrontément ce scélérat ; tant il est vrai qu’aucune des Vertus, même les plus communes, n’entra jamais dans le cœur des mechants. Après cette Laconique réponse, qui revolta tous les assistants, le criminel fut conduit en prison, & l’on travai-[134]le actuellement à son procès dont la conclusion le conduira incessamment à la Greve, pour y finir sa miserable vie vis à vis de l’Eglise où ce scélérat alloit dire la Messe tous les matins *1 .
Ebene 4► Ciel ! à qui déformais pourra-t-on se fier,
Si ceux à qui le soin de nous sanctifier,
Fut commis de la part du Pasteur de nos ames,
Vivent en scélérats, & meurent en infames ! ◀Ebene 4 ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3
Voila, Monsieur, le terme fatal au quel aboutit presque toujours le libertinage. Quelle horreur de semblables événements, que nous n’avons que trop souvent sous les yeux, n’en doivent-ils pas donner à tous les hommes ! En est-il effectivement un seul qui puisse s’assurer, lorsqu’il s’est une fois plongé dans le Vice, qu’il ne prendra pas, un jour, le même chemin ? . . . Mais c’est assez Moraliser. De pareils exemples en doivent dire plus, que les meilleurs sermons du monde. Je finis donc, & passe à une petite Avanture qui m’a paru des plus plaisantes, & dont j’espere que le reçit vous réjouira. La voici.
Ebene 3► Allgemeine Erzählung► L’executeur de la Justice, ayant été chargé, ces jours derniers, de foueter & de marquer un coquin qui avoit été condamné, pour Vol, à ce chatiment, s’étoit déja aquité de la moitié de sa commission. Il alloit exécuter le reste de la Sentence, & avoit déja en main le fer rouge qu’il alloit apliquer sur l’epaule du criminel, lorsque celui-ci, peu curieux sans doute de porter la livrée de la Justice, & d’être reconnu pour ce qu’il est, trouva moyen de s’echaper de ses mains. Il se réfugia dans la Boutique d’un Boulanger, où le Boureau, le fer rouge à la main, le sui-[135]vit incontinent, accompagné de dix ou douze Soldats du Guet qui lui servoient d’escorts. Cet incident attira chez le Boulanger beaucoup de monde, à la faveur du quel le Voleur s’esquiva de la Boutique, & descendit dans la Boulangerie, où plusieurs Garçons étoient occupez à paitrir leur pain. Justement étonnez de cette visite à la quelle ils ne s’attendoient certainement point, & curieux de sçavoir ce qui pouvoit occasionner le tumulte qu’ils entendoient dans la Boutique de leur Maître, un d’entr’eux, plus alerte que les autres, enfila promtement l’escalier, pour aller voir ce que ce pouvoit être.
Cependant le Boureau, qui avoit remarqué l’endroit par où son Voleur lui étoit échapé, court après, & se précipite, pour ainsi dire, dans le même escalier qui étoit assez obscur. Il y rencontre le Garcon-Boulanger, qui selon l’usage de ces sortes de gens, lorsqu’ils paitrissent, avoit les bras nuds jusqu’aux epaules. Le Seigneur Exécuteur, rencontrant cet homme à tâtons, & sentant ses bras nuds, le prend pour son Voleur. Il le saisit avec violence par un bras, & sans y regarder de plus près, il lui aplique, au hazard, sur l’epaule la Fleur de lis ardente qu’il tenoit. Le pauvre Mitron (a2 se sentant ainsi bruler vif, jette des cris perçants qui le font bientôt reconnoitre du Boulanger. Ce dernier court aussitôt à lui, & n’est pas peu etonné de trouver un de ses Garçons entre les mains du Boureau qui le tiroit avec force pour le ramener, disoit-il, dans la Boutique, & de là à la Greve, pour le reconduire ensuite dans la prison. Mais figurez-vous qu’elle fut la surprise des uns & des autres, & de tous les assistants, lorsqu’arrivez dans la Boutique, ils virent [136] dans ce jeune Garçon, le fils du Boulanger même, qui venoit d’être fleur-de-lisé à la place du Criminel.
Ce qui pro quo, vraiment Comique, fit rire une partie des assistants, pendant que les autres, excitez par le Boulanger, vouloient mettre le Boureau en pieces, pour le punir de l’affront ignominieux qu’il venoit de faire à ce jeune innocent & à toute sa famille. Ils l’auroient certainement fait si, d’une part, les Archers ne les en eussent pas empêchez, & si, de l’autre, les Garçons-Boulangers n’avoient pas ramené le Voleur au Boureau qui, l’ayant repris, alla achever, à la Greve, d’exécuter sa Sentence. Cette Avanture a occasionné entre le Boulanger & le Boureau un Procès qui fait rire tout Paris, & dont je ne manquerai pas de vous marquer l’issue, aussitôt que je l’aurai apprise. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 En attendant voici une petite piéce de Vers que je viens de recevoir.
A Mademoiselle de R * *.
Pour la Veille des Rois.
Ebene 3► De ce Repas si le Sort t’a fait Reine,
Le traitre Amour, de son côté,
Tendant un piége à notre liberté,
De tous les cœurs te rend la Souveraine.
Ainsi dans ce jour enchanté
Tu jouiras d’un double Empire.
Si l’un vient du hazard, l’autre est réel, Themire,
Tu ne le dois qu’à ta beauté. ◀Ebene 3
J’ai l’honneur d’être, &c.
Paris ce 22. Janvier 1751.
◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2
Jeudi ce 28 Janvier 1751.
◀Ebene 1
