Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 15.", in: La Bigarure, Vol.7\015 (1750), S. 113-120, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4736 [aufgerufen am: ].


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N°. 15

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Sera-t-il dit, Monsieur, que vous aurez toujours toute la peine, & nous tout le plaisir ? Depuis près de dix huit mois vous nous amusez, nous instruisez, & nous divertissez par vos agréables Nouvelles ; Ne seroit-il pas juste qu’à notre tour nous vous rendissions quelquefois la pareille ? . . . Assurément . . . . Les hommes se doivent compte, les uns aux autres, de tout ce qui peut leur être réciproquement utile. C’est un des premiers devoirs de la Société. Aussi n’aurions-nous pas attendu si long tems à nous en aquiter, ma Cousine & moi, si le lieu de notre retraite nous eut fourni des évenements assez curieux & assez interressants pour mériter que nous vous en fissions part. Un voyage que je viens de faire m’en a procuré quelques uns de cette espece, & je n’ai garde de manquer cette occasion de vous donner quelques marques de ma reconnoissance. La premiere de ces Avantures est Tragique ; Les deux autres pouroient, dans un besoin, servir de sujet à deux petites Comedies qui, traitées par une main habile, vaudroient peut-être mieux que plusieurs de celles dont on nous régale aujourdhui. Ce qui me plait encore plus que tout le reste, dans ces trois événements, c’est qu’on en peut, & qu’on en doit même tirer une excellente Morale. On [114] y touche effectivement, pour ainsi dire, au doigt la verité de cette belle sentence.

Zitat/Motto► L’Amour n’offre en naissant que ris & qu’allegresse ;

Est-il vieux, ce n’est plus que remords, que tristesse. ◀Zitat/Motto

Passez-moi, s’il vous plaît, Monsieur, ces deux Vers qui ne vous paroitront peut-être pas des meilleurs. Aussi ne me suis-je jamais donné pour Poëte. Je n’ai voulu simplement ici que traduire ces deux autres Latins qui me sont révenus dans la mémoire, & que j’ai toujours trouvez fort beaux.

Zitat/Motto► Principium dulce est, sed finis Amoris amarus ;

Lᴂta venire Venus, tristis abire solet. ◀Zitat/Motto

En voici une preuve, Monsieur, que l’on pouroit ajouter à un grand nombre d’autres qui se trouvent répandues dans vos Lettres.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Une Françoise, nommée la Le Grand, après avoir passé sa jeunesse dans le libertinage & la débauche, ne trouva plus, pour subsister, d’autre moyen, que celui de prostituer l’honneur des jeunes personnes de son Sexe, comme elle avoit fait le sien. Elle exerçoit, il y a quelques années, cette infame profession à Paris, lorsque la Guerre, qui s’alluma en Flandres, lui enleva toutes ses meilleures pratiques. Reduite, par cette désertion, aux simples Bourgeois, elle essaya de continuer son indigne commerce ; mais étant tombée entre les mains du Juge de Police, une retraite, que ce Magistrat lui fit faire à l’Hopital de la Salpetriere *1 , fut la digne récom-[115]pense de sa belle conduite. Le tems de sa Pénitence étant expiré, elle fut relâchée, selon la coutume, pour faire place à d’autres.

Au lieu de profiter de la salutaire correction qu’elle venoit de recevoir, en cherchant des moyens honêtes pour gagner sa vie, la Le Grand prit, comme il est assez ordinaire à ces sortes de Créatures, le parti de continuer le même train de vie. La crainte qu’elle eut de retomber entre les mains de la Police lui fit quitter Paris où, d’ailleurs, il y avoit, pour lors, très peu de profit à faire pour elle, n’y ayant plus dans cette Capitale, ni Militaires, ni Etrangers. Croyant donc mieux faire ses affaires, elle passa en Flandres où elle suivit les Armées. Elle y retrouva ses anciennes pratiques, & s’en fit de nouvelles qui la remirent sur pied. Par ce moyen, & par le Diabolique talent qu’elle avoit de débaucher les plus belles & les plus honnêtes filles, elle devint bientôt la Marchande de joye la plus achalandée de toute l’Armée. Elle auroit pu même y faire une fortune considerable si la malediction Divine, attachée à cet infame commerce, ne lui avoit pas fait perdre d’un côté ce qu’elle gagnoit de l’autre. Les Hussards, les Morlieres, & les Grassins s’enrichissoient de tems en tems de ses depouilles. Par là elle se trouvoit presque toujours au même niveau de misere ; de façon que, de tous ses travaux & de toutes ses peines, il ne lui restoit que l’infamie & le juste mepris que l’on à partout pour ces sortes de personnes.

Telle étoit la situation de la Le Grand, lorsque le retour de la Paix fit licentier les troupes, & cesser le débordement affreux du libertinage qui avoit alors inondé ces malheureuses Provinces. Cette Epoque qui fit le bonheur de l’Europe, [116] fut celle où commença le malheur de la Le Grand. Parmi le grand nombre de jeunes personnes qu’elle avoit seduites & enlevées à leurs familles, il y avoit, entre autres, une jeune Demoiselle d’une des meilleures maisons de cette Province. Cette fille, qui n’avoit alors guére plus d’onze ans, avoit été enlevée (on ne sçait comment) par cette malheureuse qui avoit vendu fort cher son honneur aux premiers Officiers de l’Armée. Quelques perquisitions que purent faire les parents de cette enfant, jamais il ne leur fut possible de découvrir ce qu’elle étoit devenue.

Pour leur en derober à jamais la connoissance, la Le Grand suivit, avec elle, en Hollande quelques Officiers François qui, sur la fin de la Guerre, étoient passez au service de la Republique, & avec lesquels elle vint à la Haye, dans l’esperance d’y continuer son infame métier. Elle l’y exerça effectivement pendant quelque tems avec l’aimable fille dont je viens de parler & quelques autres encore qu’elle avoit débauchées de même à leurs familles. Mais l’ordre & l’arrangement que l’on mit dans le Militaire ayant dispersé les Officiers en differents endroits, la Le Grand, se trouvant sans pratique en Hollande, où ces sortes de Créatures sont encore moins fortune qu’ailleurs, se retira dans la Flandres Françoise, & établit sa résidence à Lile, qui en est la Capitale. La galanterie, qui regne parmi les Officiers de la Garnison de cette Ville, & pour la quelle les bons Lilois ont de même assez de goût, lui fit espérer qu’elle y pourroit faire ses affaires ; mais par un Décret, tout contraire, de la Providence Divine, elle couroit à sa perte.

En effet, à peine y étoit-elle arrivée, & s’y étoit-elle fait connoitre, que le hazard voulut [117] que la jeune Demoiselle, qu’elle avoit debauchée & enlevée à sa famille, fut reconnue par un de ses parents que quelques affaires avoient amené à Lile. Cette rencontre se fit en sortant d’une Eglise où ils venoient l’un & l’autre d’entendre la Messe. Le parent qui, à la façon coquette & galante dont elle étoit mise, se douta de quelque chose, en homme prudent feignit, en la voyant, de ne la pas reconnoitre. Il se contenta de la suivre de loin jusqu’à ce qu’il la vit entrer dans la maison de la Le Grand qui, à ce qu’il apprit dans le voisinage, la faisoit passer pour sa niéce. Quelques autres informations qu’il fit lui découvrirent bientôt ce qu’étoit cette malheureuse, & l’infamie dont elle avoit couvert sa famille. Il en eut le cœur percé de douleur, & n’eut rien de plus pressé, que de faire part à ses parents de cette fâcheuse & deshonorante découverte.

Une seconde attention qu’il eut, après cette premiere démarche, fut de ne point perdre de vue sa jeune parente. Dans la crainte qu’elle ne lui echapat, ayant appris qu’elle alloit réguliérement tous les jours à l’Eglise où le hazard la lui avoit fait rencontrer, un jour qu’il sçavoit qu’elle y étoit, il l’attendit à la sortie, la fit entrer dans un Carosse qu’il tenoit tout prêt, & la conduisit, tout de suite, dans un Couvent, à quelques lieuës de la Ville, où il avoit été, la veille, lui retenir une place. Comme cette petite expedition avoit été conduite avec beaucoup de prudence, & exécutée sans éclat, la Le Grand ne sçut, à son tour, ce qu’étoit devenue sa prétendue Niéce. Elle fit sur cela quelques informations ; mais n’en ayant pu rien découvrir, l’acquisition qu’elle fit d’un nouveau sujet, lui fit bientôt oublier cette per-[118]te ; elle n’en continua pas moins son infame metier.

Cependant la Lettre, que ce parent avoit écrite à sa famille, y étant arrivée, y porta la consternation, la honte, & le désespoir. Peu s’en salut que le Pere & la Mere de la jeune Demoiselle, n’en mourussent de douleur. Le premier, pour vanger l’outrage fait à son sang, & à toute sa famille, jura, dans son désespoir, la mort de la malheureuse qui lui avoit attiré ce deshonneur. Après avoir donc remercié son parent des soins & des peines qu’il s’étoit données pour arracher sa fille des bras de cette infame, il le pria d’employer tous les moyens possibles pour s’assurer de même de celle-ci. La chose ne lui fut pas difficile. Il ne lui en couta, pour cela, qu’une visite qu’il rendit au Juge de Police, au quel il se fit connoitre, & dont il obtint sur le champ ce qu’il lui demandoit. La Le Grand fut donc enfermée dans la maison de force destinée aux personnes de sa profession. Elle y resta fort tranquille, se flattant qu’elle en seroit quitte, comme à Paris, pour quelques mois de retraite, au bout des quels elle iroit ailleurs continuer son commerce. Mais elle étoit destinée pour servir d’exemple à toutes les personnes de sa profession infame.

En effet le Pere de la jeune Demoiselle, qui avoit des Amis puissants, tant à la Cour de Bruxelles, qu’à celle de Versailles, sçut les interesser & les employer si efficacement, qu’il obtint de cette derniere, que la Le Grand seroit transferée, de Lile, dans cette Capitale du Brabant. En conséquence des Ordres expediez à cet effet, elle y fut conduite, mise en prison, & l’on travailla aussitôt à son procès. Elle se flattoit d’en être quitte, tout au-plus, pour la [119] punition infamante qu’on fait subir extraordinairement aux femmes de sa profession. Elle n’en faisoit même que plaisanter, comme font ordinairement ces effrontées. Mais elle apprit bientôt, à ses dépens, qu’il ne faut jamais badiner avec la Justice, pour peu qu’on soit coupable. En effet, elle changea de ton & de langage, lorsqu’elle sçut le mauvais tour que prenoit son affaire. Il ne pouvoit être plus fâcheux, puisque, quelques semaines après, elle fut condamnée à être pendue en expiation du crime des enlevements qu’elle avoit faits de plusieurs filles, qu’elle avoit débauchées de la maison de leurs parents, & dont elle avoit ensuite prostitué l’honneur. Ce sont les propres termes de la Sentence que j’ai vu exécuter de mes propres yeux. Tout ce que je puis ajouter ici, Monsieur, c’est que je n’ai jamais vu de personne si consternée, que le fut cette malheureuse, au moment que le Boureau lui fit monter l’Echelle. Elle s’étoit flatée jusqu’alors qu’on ne vouloit que lui faire peur, & lui montrer de près la mort qu’elle ne croyoit pas avoir méritée. Voyant que c’étoit tout de bon, & qu’il n’y avoit point de grace à attendre, elle demanda, pour s’y préparer, quelques moments, qu’on lui accorda ; après quoi elle fut expediée par le Boureau. Belle & utile leçon pour toutes les malheureuses qui lui ressemblent, & pour la jeunesse sans experience qui pouroit avoir le malheur de se laisser seduire par ces infames Créatures.

Zitat/Motto► Principium dulce est, sed finis Amoris amarus ;

Lᴂta venire Venus, tristis abire solet. ◀Zitat/Motto ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Le récit de cette tragique Avanture, Mon, sieur, m’a emporté plus loin que je ne pensois, & ne me laisse point assez d’espace pour les [120] deux autres que je vous ai promises ; Mais elles ne sont que différées. J’espere même que vous n’y perdrez rien, d’autant que j’y pourai joindre un morceau de Poésie Françoise-Brabançone, qui fait ici beaucoup de bruit. Ce sera pour vous une vraie Nouveauté, qui vous donnera une idée du caractere & des talents de certains soi-disants Beaux-Esprits qui se trouvent dans ce païs, & sur tout de l’élégance & de l’urbanité de leur stile. Metatextualität► En attendant, je vous prie de continuer à nous amuser, & à nous instruire, comme vous avez eu la bonté de le faire jusqu’à present, par vos Nouvelles qui ne peuvent déplaire qu’aux sots, ou aux personnes vicieuses aux quelles on ne sçauroit trop faire la guerre, pour tâcher, s’il est possible de diminuer le nombre des uns & des autres. ◀Metatextualität

J’ai l’honneur d’être, &c.

Bruxelles ce 16. Janvier 1751

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Livres nouveaux

Qui se vendent à la Haye chez Pierre Gosse Junior, Libraire de S. A. R.

Le Prix de Cythere Opera Comique, avec les Airs Notés, 8. Haye, 1750.

Suite de la Defense de l’Esprit des Loix, ou Examen de la Replique du Gazettier Ecclesiastique à la Defense de l’Esprit des Loix, 8. Berlin, 1751.

Lettre sur le Testament Politique du Cardinal de Richelieu par Mr. de Foncemagne, 12. Amst. 1750.

Lettres de Mr. Rousseau sur differens Sujets de Litterature, 12. 5 vol. Geneve, 1750.

- - - - id. 12. tome 4 & 5, Ibid. 1750.

Histoire des Arabes sous le Gouvernement des Califes, par Mr. l’Abbé de Marigny, 12. 4 vol. Paris, 1750.

Cours de Belles Lettres distribué par Exercices, 12. tome quatrieme, Paris, 1750.

Jeudi ce 21. Janvier 1751.

◀Ebene 1

1* Maison de Correction où l’on renferme les filles & les femmes de mauvaise vie.