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        <author>Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan)</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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      Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
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        <bibl>Anonyme: La Bigarure ou Gazette galante, historique, litteraire, critique, morale,
     satirique, serieuse et badine. Tome Septieme. La Haye : chez Pierre Gosse junior, Libraire.
     1750, 81-88 </bibl>
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          <title level="j">La Bigarure</title>
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       Literatura Arte</term>
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<p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </p>
<div1><head>N°. 11.</head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.3"></milestone> J’ai</hi> lu dans mille endroits d’un fort beau Livre, composé par un excellent Auteur, que de toutes les Créatures que Dieu a mises sur la Terre, il n’y en eut jamais de pire, de plus insuportable, de plus terrible, qu’une mauvaise femme. N’allez pas croire, Monsieur, que l’Ecrivain dont je vous parle ici ait été quelque ennemi du Beau-Sexe, quelque homme du commun, ou mal aisé, qui n’en a essuyé que des rebuts, quelque Misantrope qui, bien loin de chercher à s’en faire aimer, n’a jamais seulement pu suporter ses semblables, quelque esprit borné qui, ayant été malheureux en femme, a jugé des autres par la sienne ; enfin quelque sot, sans expérience, &amp; sans esprit, qui, dans la mauvaise humeur où l’auront mis quelques mécontentements qu’il aura reçus du Sexe, en aura porté ce jugement qui paroit d’abord odieux. . .</p>
<p>Non, Monsieur, l’Auteur dont je vous ai parlé n’étoit rien moins que tout cela. <milestone unit="FP" xml:id="FR.4"></milestone> Ce fut le plus galant de tous les Mortels, &amp; le plus heureux de tous en femmes. Ce fut un Prince qui n’avoit qu’à parler pour être obéi, qu’à jetter le mouchoir, pour obtenir les faveurs de mille Belles qui s’estimoient fort honorées de sa compagnie. Ce <pb n="82"></pb> fut un Philosophe que les Dames les plus illustres, &amp; les plus renommées, vinrent voir &amp; admirer des extrêmitez de la Terre, qui en avoit lui-même un millier des plus belles à son service &amp; à ses ordres ; Ce fut un homme consommé par l’Expérience dans cette matiere, un homme dont la Sagesse &amp; le profond sçavoir firent, &amp; font encore, l’admiration de l’Univers ; enfin l’Ecrivain dont je vous parle est le sage, &amp; l’incomparable <hi rend="italic">Salomon</hi>, dont le nom seul est le plus grand éloge qu’on puisse faire du plus parfait des Mortels. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Au</hi>-reste, Monsieur, quand même cet homme, presque Divin, n’auroit pas laissé dans ses Ouvrages les portraits hideux, &amp; pourtant naturels, qu’on y voit des mauvaises femmes, tant de pauvres Maris ont éprouvé, &amp; éprouvent encore tous les jours la méchanceté de ce Sexe, que, s’il y a quelques veritez constantes dans le monde, on ne peut dire que ce sont assurément celles que nous trouvons sur cette matiere dans nos Livres Sacrez que nous apellons <hi rend="italic">Sapientiaux</hi>, &amp; que l’opinion commune attribue à ce sage Roi du Peuple de Dieu.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Dans</hi> le nombre des personnes à qui vous pourez, selon votre coutume, communiquer ma Lettre, je ne doute presque point, Monsieur, qu’il ne s’en trouve plus d’un que la compagnie de leurs femmes n’ait encore plus instruit sur cet article, que n’auroient pu faire tous les Livres du monde, &amp; qui pensent sur leur compte aussi juste que <hi rend="italic">Salomon</hi>. Que je les estimerois heureux si l’épreuve qu’ils en font, peut-être tous les jours, n’étoit pas plus fâcheuse pour eux, que celle qu’en a pu faire ce grand Prince ! Mais c’est un bonheur dont aucun d’eux ne peut se flater, à moins que</p>
<lg><l rend="G1"><pb n="83"></pb> <milestone unit="ZM" xml:id="FR.5"></milestone> <hi rend="italic">Une nouvelle Loi bientôt ne l’autorise</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">A changer de femelle ainsi que de chemise. . . . <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></hi></l>
</lg><p><hi rend="italic">Comme</hi> il n’y a pas encore la moindre apparence que cette permission s’accorde si-tôt, quel parti doivent prendre, en attendant, tant de Maris qui peuvent se trouver dans cette triste situation ? Celui de la patience, dit-on communément. . . . . Eh, Oui. . . . . La chose est très facile à dire ; Mais il n’en est pas de même de l’exécution. « En sçavez-vous quelque autre meilleur, me demanderez-vous ? Si vous l’avez trouvé, &amp; que vous veuilliez en faire part au Public, vous pouvez compter que votre fortune est faite, n’y ayant guére de Maris qui ne vous en témoigne sa reconnoissance par quelque gratification considérable ».</p>
<p>Je ne suis point interressé, Monsieur ; &amp; comme, grace au Ciel, je ne me suis jamais trouvé dans le cas d’avoir besoin d’un pareil remede, je ne me suis jamais apliqué à le chercher ; Mais je viens d’aprendre qu’un Officier <hi rend="italic">Anglois</hi> en a trouvé un qu’il ne tiendra qu’aux curieux d’éprouver. Peut-être leur réussira-t-il, &amp; qu’ils en ressentiront, comme lui, les bons effets. Voici l’histoire de cette rare découverte, telle que je viens de la recevoir.</p>
<p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.6"></milestone> <milestone unit="AE" xml:id="FR.7"></milestone> Dans</hi> les environs de <hi rend="italic">Nottingham</hi>, belle &amp; agréable Ville de l’<hi rend="italic">Angleterre</hi>, demeure un vieux Gentilhomme <hi rend="italic">Anglois</hi>, nommé <hi rend="italic">Esquer</hi>, homme fort riche, &amp; par cette raison fort considéré dans sa Province. Il y vivoit dans une de ses Terres, en la compagnie de deux filles qu’il avoit eu de son mariage, &amp; auxquelles il avoit eu soin de donner toute l’éducation convenable à leur état. Mais comme, pour être formé du même <pb n="84"></pb> sang, on n’est pas toujours pour cela, ni de la même figure, ni du même caractere, ces deux filles aussi n’avoient pas également profité des bonnes instructions que leur Pere leur avoit fait donner. <milestone unit="FP" xml:id="FR.8"></milestone> L’Ainée, outre qu’elle étoit fort laide, étoit d’une brutalité que rien n’avoit été capable de corriger ; &amp; elle étoit si méchante, que son Pere même n’en pouvoit venir à bout. La cadette, au contraire, étoit extrêmement jolie, &amp; d’un caractere tout à fait opposé à celui de sa sœur ; Aussi étoit-elle généralement estimée &amp; aimée, non seulement de son Pere, mais encore de tous ceux qui la connoissoient. Par la raison des contraires, son Ainée étoit généralement haïe, &amp; l’on en parloit, dans tout le canton, moins comme d’une femme, que comme d’une espece de <hi rend="italic">Furie</hi> echapée des Enfers. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> Sur ce contraste on n’aura pas de peine à croire que la Cadette fut bien plus recherchée, &amp; conséquemment bien plus-tôt mariée, que ne le fut son ainée. Pouvoit elle manquer d’Amants &amp; d’Epoux, avec des avantages aussi précieux que le sont la Beauté, la Noblesse, la Vertu, &amp; mille autres belles qualitez, dont l’éclat étoit de plus relevé par une dot de dix mille livres sterling *<hi rend="superscript"><note n="1">* Cela fait environ deux cents quarante mille livres de notre monnoye.</note></hi>?</p>
<p><hi rend="smallcaps">Comme</hi> on ne cherche qu’à se défaire promtement de ce qu’on a de mauvais, le Gentilhomme auroit beaucoup mieux aimé, sans contredit, se débarrasser de sa fille ainée. Mais son peu de beauté, &amp; plus encore sa mauvaise humeur, &amp; sa méchanceté, étoient si connues dans toute la Province, que qui-que-ce-soit n’avoit été tenté de la rechercher en mariage ; desorte que le bon homme fut obligé de la garder bien plus long-tems qu’il ne le souhaitoit. S’il avoit à soufrir quelquefois de sa mauvaise humeur, il <pb n="85"></pb> en étoit du-moins un peu dedomagé &amp; consolé par la douceur de sa fille cadette qui avoit pour lui tous les égards &amp; toutes les considérations que des enfans bien nez doivent à leurs parents. Mais en la mariant, il perdit cette consolation, de façon qu’il se vit bien tôt lui seul en butte à toute la méchanceté de son ainée qui ne pouvoit plus se décharger, comme auparavant, sur sa sœur cadette, qu’elle n’avoit point cessé de tourmenter, &amp; le jour, &amp; très souvent la nuit même.</p>
<p>Par-là elle devint si insuportable à son Pere, que le bon homme, ne pouvoit plus vivre avec elle. Ne pouvant autrement s’en défaire, il eut recours à un expédient, qui nous paroit singulier, mais qui est assez usité en <hi rend="italic">Angleterre</hi>. Ce fut de faire annoncer dans les Papiers Publics, qu’il donneroit vingt mille livres sterling, argent comptant, à quiconque voudroit épouser sa fille. Malgré des offres si avantageuses, le bruit de la méchanceté de cette Demoiselle s’étoit tellement répandu dans le <hi rend="italic">Nottinghamshire</hi>, qu’il ne se trouva personne qui voulut accepter ce parti.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Le</hi> bon homme couroit risque d’achever sur Terre, avec sa fille, l’Enfer dont elle avoit déja commencé à lui faire soufrir les tourments, lorsque, pour son bonheur, il se presenta un Gentilhomme, d’une Province voisine, qui ayant été instruit, par les Gazettes, des intentions du Pere, vint la lui demander en mariage. C’étoit un homme entre deux âges, Officier dans un Regiment de Dragons, &amp; dont les dernieres Campagnes, qu’il avoit fait en <hi rend="italic">Flandres</hi>, avoient fort dérangé les affaires. Les trois années de Paix, qui se sont écoulées depuis, ne lui ayant pas encore laissé assez de temps pour les racommoder, il résolut de saisir cette occasion que la Fortune lui offroit pour cela. Dans cette vue il écrivit sur le champ à un de ses amis, de <pb n="86"></pb> s’informer des véritables raisons qui pouvoient avoir engagé le vieux Gentil-homme à faire afficher ainsi sa fille. La précaution étoit sage, sans doute, ces sortes d’annonces ne pronosticant, ordinairement, rien de bon aux personnes qui sont un peu délicates sur certains articles. La réponse qu’il en reçut, ne roula que sur la mauvaise humeur, &amp; la méchanceté de la Demoiselle, qui avoient écarté tous les soupirants, &amp; sur l’impossibilité qu’il y avoit de vivre avec elle, impossibilité qui avoit fait prendre au bon homme le parti de s’en defaire, en lui donnant le double de la dot qu’avoit eu sa sœur cadette.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Sur</hi> un pareil exposé, tout homme moins intrépide que cet Officier n’auroit pas eu le courage de tenter l’Avanture. Celui-ci ne balança pas un moment. Il monte à cheval aussitôt la Lettre reçue, &amp; vient trouver le bon homme de Pere à qui il commence par se faire connoitre, &amp; il lui fait part ensuite du sujet de son voyage. La probité <hi rend="italic">Angloise</hi> ne permit pas au vieux Gentilhomme de lui dissimuler l’humeur &amp; la méchanceté insuportable de sa fille. Il lui en raconta mille traits qui l’avoient enfin forcé de s’en defaire à quelque prix que ce fût. Il ajouta que, comme il lui paroissoit très honnête homme, il seroit au désespoir de le tromper sur cet article ; que par cette raison il n’avoit rien voulu lui cacher ; qu’il n’avoit qu’à se bien consulter auparavant ; que pour lui, il trouvoit qu’il étoit impossible de vivre avec elle. <milestone unit="D" xml:id="FR.9"></milestone> « De plus, continua-t-il, je n’ose pas vous assurer, quand nous serions tous les deux d’accord, qu’elle voulut pour cela vous épouser. En effet il suffit qu’elle s’apperçoive que l’on veut une chose, pour qu’elle en veuille sur le champ une autre »….. <hi rend="italic">Que cela ne vous fasse point de peine,</hi> <pb n="87"></pb> lui répondit l’Officier : <hi rend="italic">J’en fais mon affaire, pourvu que vous observiez les conditions que vous avez annoncées.</hi> « Je suis Gentilhomme, reprit le Pere ; &amp; ce seroit me faire injure que de douter ma parole sur cet article ». <hi rend="italic">Cela suffit, </hi>lui repartit l’Officier,<hi rend="italic"> &amp; je compte l’affaire faite. </hi><milestone rend="closer" unit="D"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Il</hi> s’agissoit d’aborder &amp; d’aprivoiser cet Ours ; ce qui auroit paru impossible à tout autre. Notre Officier ne désespéra point d’en venir à bout. La Demoiselle parut à l’heure du diner. Jamais Tigre en fureur ne lança des regards pareils à ceux qu’elle jetta sur cet étranger lorsqu’il parut devant elle. Tout autre en auroit été effrayé, &amp; auroit sur le champ déserté la maison. Notre galant, qui n’étoit rien moins que timide, ne se déconcerta pas. Au contraire prenant son air à la Dragone, il lui en rendit qui valoient bien les siens, &amp; la considerant depuis la tête jusqu’aux pieds avec un air des plus méprisants, il la fit rougir pour la premiere fois de sa vie, &amp; lui fit baisser les yeux.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Le</hi> croiriez-vous, Monsieur ?. . . . Oui sans doute vous le croirez ; car l’Experience vous aura apris à connoitre la bisarerie du cœur feminin. Les regards menaçants &amp; dedaigneux de l’Officier, qui auroient indigné &amp; révolté toute autre femme, firent une impression toute differente sur celle-ci, &amp; furent les premieres étincelles qui embraserent, par la suite, le cœur de cette espece d’Animal qui avoit été jusqu’alors intraitable. Ce feu ne s’alluma néanmoins que par degrez ; &amp; comme si elle eut absolument voulu que son futur époux connût son mauvais caractere, il lui fut totalement impossible de ne le pas faire éclater. La chose ne paroitra nullement étonnante à ceux qui connoitront la Nature. Le changement du cœur, &amp; des mauvaises inclinations, n’est pas, d’ordinaire, l’ouvrage d’un jour, <pb n="88"></pb> ni d’un moment. Heureux quand on en vient à bout avec le tems ! Notre Officier l’eprouva. Dès qu’il se fut apperçu de l’impression que ses regards avoient fait sur elle (car il étoit expert en Amours) il changea de batteries, &amp; lui fit alors beaucoup de civilitez, lui demandant pardon de la liberté qu’il avoit pris de la venir voir. Il ajouta qu’il n’avoit pu résister à l’empressement qu’il s’étoit senti de la venir assurer de ses respects ; &amp; cela, sur le bien qu’il avoit entendu dire d’elle. <hi rend="italic">Je me moque de tout ce qu’on peut dire de moi</hi>, lui repliqua-t-elle grossierement ; <hi rend="italic">&amp; je n’ai que faire de vos compliments. Vous n’avez qu’à vous en aller. Il est tems de diner. Je veux manger, &amp; non pas babiller.</hi></p>
<p><hi rend="smallcaps">Sur</hi> un pareil compliment, bien des gens auroient sur le champ tiré leur révérence, &amp; auroient été diner ailleurs. Notre Officier, pressé pas &lt;sic&gt; le vieux Gentilhomme qui l’engagea à lui tenir compagnie, resta malgré sa fille qui murmura beaucoup, &amp; contre son Pere, &amp; contre le nouveau convive. Ce dernier, pour l’adoucir, lui fit, à table, toutes les politesses imaginables. Il voulut lui servir de tous les plats ; Mais elle lui repondit brusquement à chaque fois, qu’elle se serviroit bien elle même, &amp; qu’elle n’avoit pas pour cela besoin de lui, parce qu’elle pretendoit ne manger que les morceaux qui étoient de son goût, qu’il ne connoissoit pas. Il but plusieurs fois à sa santé, sans qu’elle lui fit la politesse de l’en remercier ; enfin sa brutalité ne se démentit en rien pendant presque tout le repas. On en étoit au dessert, lorsque l’Officier, en presence de son Pere, lui déclara, sans façon, ses intentions &amp; le sujet de son voyage ; &amp; il assaissonna cette déclaration de tout ce qui pouvoit la rendre plus touchante. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone></p>
<p>(<hi rend="italic">La suite dans le</hi> No. <hi rend="italic">suivant</hi>)</p>
<p rend="date">Jeudi ce 7 Janvier 1751.</p>
<p rend="EU"> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
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                <seg type="U1">N°. 11.</seg>
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                  <seg synch="#FR.3" type="LB"> J’ai lu dans mille endroits d’un fort beau Livre, composé par
          un excellent Auteur, que de toutes les Créatures que Dieu a mises sur la Terre, il n’y en
          eut jamais de pire, de plus insuportable, de plus terrible, qu’une mauvaise femme. N’allez
          pas croire, Monsieur, que l’Ecrivain dont je vous parle ici ait été quelque ennemi du
          Beau-Sexe, quelque homme du commun, ou mal aisé, qui n’en a essuyé que des rebuts, quelque
          Misantrope qui, bien loin de chercher à s’en faire aimer, n’a jamais seulement pu suporter
          ses semblables, quelque esprit borné qui, ayant été malheureux en femme, a jugé des autres
          par la sienne ; enfin quelque sot, sans expérience, &amp; sans esprit, qui, dans la
          mauvaise humeur où l’auront mis quelques mécontentements qu’il aura reçus du Sexe, en aura
          porté ce jugement qui paroit d’abord odieux. . . Non, Monsieur, l’Auteur dont je vous ai
          parlé n’étoit rien moins que tout cela. <seg synch="#FR.4" type="FP"> Ce fut le plus
           galant de tous les Mortels, &amp; le plus heureux de tous en femmes. Ce fut un Prince qui
           n’avoit qu’à parler pour être obéi, qu’à jetter le mouchoir, pour obtenir les faveurs de
           mille Belles qui s’estimoient fort honorées de sa compagnie. Ce <pb n="82"></pb> fut un
           Philosophe que les Dames les plus illustres, &amp; les plus renommées, vinrent voir &amp;
           admirer des extrêmitez de la Terre, qui en avoit lui-même un millier des plus belles à
           son service &amp; à ses ordres ; Ce fut un homme consommé par l’Expérience dans cette
           matiere, un homme dont la Sagesse &amp; le profond sçavoir firent, &amp; font encore,
           l’admiration de l’Univers ; enfin l’Ecrivain dont je vous parle est le sage, &amp;
           l’incomparable Salomon, dont le nom seul est le plus grand éloge qu’on puisse faire du
           plus parfait des Mortels. </seg> Au-reste, Monsieur, quand même cet homme, presque Divin,
          n’auroit pas laissé dans ses Ouvrages les portraits hideux, &amp; pourtant naturels, qu’on
          y voit des mauvaises femmes, tant de pauvres Maris ont éprouvé, &amp; éprouvent encore
          tous les jours la méchanceté de ce Sexe, que, s’il y a quelques veritez constantes dans le
          monde, on ne peut dire que ce sont assurément celles que nous trouvons sur cette matiere
          dans nos Livres Sacrez que nous apellons Sapientiaux, &amp; que l’opinion commune attribue
          à ce sage Roi du Peuple de Dieu. Dans le nombre des personnes à qui vous pourez, selon
          votre coutume, communiquer ma Lettre, je ne doute presque point, Monsieur, qu’il ne s’en
          trouve plus d’un que la compagnie de leurs femmes n’ait encore plus instruit sur cet
          article, que n’auroient pu faire tous les Livres du monde, &amp; qui pensent sur leur
          compte aussi juste que Salomon. Que je les estimerois heureux si l’épreuve qu’ils en font,
          peut-être tous les jours, n’étoit pas plus fâcheuse pour eux, que celle qu’en a pu faire
          ce grand Prince ! Mais c’est un bonheur dont aucun d’eux ne peut se flater, à moins que
           <pb n="83"></pb>
                    <seg synch="#FR.5" type="ZM"> Une nouvelle Loi bientôt ne l’autorise A changer de femelle
           ainsi que de chemise. . . . </seg> Comme il n’y a pas encore la moindre apparence que
          cette permission s’accorde si-tôt, quel parti doivent prendre, en attendant, tant de Maris
          qui peuvent se trouver dans cette triste situation ? Celui de la patience, dit-on
          communément. . . . . Eh, Oui. . . . . La chose est très facile à dire ; Mais il n’en est
          pas de même de l’exécution. « En sçavez-vous quelque autre meilleur, me demanderez-vous ?
          Si vous l’avez trouvé, &amp; que vous veuilliez en faire part au Public, vous pouvez
          compter que votre fortune est faite, n’y ayant guére de Maris qui ne vous en témoigne sa
          reconnoissance par quelque gratification considérable ». Je ne suis point interressé,
          Monsieur ; &amp; comme, grace au Ciel, je ne me suis jamais trouvé dans le cas d’avoir
          besoin d’un pareil remede, je ne me suis jamais apliqué à le chercher ; Mais je viens
          d’aprendre qu’un Officier Anglois en a trouvé un qu’il ne tiendra qu’aux curieux
          d’éprouver. Peut-être leur réussira-t-il, &amp; qu’ils en ressentiront, comme lui, les
          bons effets. Voici l’histoire de cette rare découverte, telle que je viens de la recevoir.
           <seg synch="#FR.6" type="E3">
                      <seg synch="#FR.7" type="AE"> Dans les environs de Nottingham, belle &amp; agréable Ville
            de l’Angleterre, demeure un vieux Gentilhomme Anglois, nommé Esquer, homme fort riche,
            &amp; par cette raison fort considéré dans sa Province. Il y vivoit dans une de ses
            Terres, en la compagnie de deux filles qu’il avoit eu de son mariage, &amp; auxquelles
            il avoit eu soin de donner toute l’éducation convenable à leur état. Mais comme, pour
            être formé du même <pb n="84"></pb> sang, on n’est pas toujours pour cela, ni de la même
            figure, ni du même caractere, ces deux filles aussi n’avoient pas également profité des
            bonnes instructions que leur Pere leur avoit fait donner. <seg synch="#FR.8" type="FP">
             L’Ainée, outre qu’elle étoit fort laide, étoit d’une brutalité que rien n’avoit été
             capable de corriger ; &amp; elle étoit si méchante, que son Pere même n’en pouvoit
             venir à bout. La cadette, au contraire, étoit extrêmement jolie, &amp; d’un caractere
             tout à fait opposé à celui de sa sœur ; Aussi étoit-elle généralement estimée &amp;
             aimée, non seulement de son Pere, mais encore de tous ceux qui la connoissoient. Par la
             raison des contraires, son Ainée étoit généralement haïe, &amp; l’on en parloit, dans
             tout le canton, moins comme d’une femme, que comme d’une espece de Furie echapée des
             Enfers. </seg> Sur ce contraste on n’aura pas de peine à croire que la Cadette fut bien
            plus recherchée, &amp; conséquemment bien plus-tôt mariée, que ne le fut son ainée.
            Pouvoit elle manquer d’Amants &amp; d’Epoux, avec des avantages aussi précieux que le
            sont la Beauté, la Noblesse, la Vertu, &amp; mille autres belles qualitez, dont l’éclat
            étoit de plus relevé par une dot de dix mille livres sterling *<note n="1">* Cela fait
             environ deux cents quarante mille livres de notre monnoye.</note>? Comme on ne cherche
            qu’à se défaire promtement de ce qu’on a de mauvais, le Gentilhomme auroit beaucoup
            mieux aimé, sans contredit, se débarrasser de sa fille ainée. Mais son peu de beauté,
            &amp; plus encore sa mauvaise humeur, &amp; sa méchanceté, étoient si connues dans toute
            la Province, que qui-que-ce-soit n’avoit été tenté de la rechercher en mariage ; desorte
            que le bon homme fut obligé de la garder bien plus long-tems qu’il ne le souhaitoit.
            S’il avoit à soufrir quelquefois de sa mauvaise humeur, il <pb n="85"></pb> en étoit
            du-moins un peu dedomagé &amp; consolé par la douceur de sa fille cadette qui avoit pour
            lui tous les égards &amp; toutes les considérations que des enfans bien nez doivent à
            leurs parents. Mais en la mariant, il perdit cette consolation, de façon qu’il se vit
            bien tôt lui seul en butte à toute la méchanceté de son ainée qui ne pouvoit plus se
            décharger, comme auparavant, sur sa sœur cadette, qu’elle n’avoit point cessé de
            tourmenter, &amp; le jour, &amp; très souvent la nuit même. Par-là elle devint si
            insuportable à son Pere, que le bon homme, ne pouvoit plus vivre avec elle. Ne pouvant
            autrement s’en défaire, il eut recours à un expédient, qui nous paroit singulier, mais
            qui est assez usité en Angleterre. Ce fut de faire annoncer dans les Papiers Publics,
            qu’il donneroit vingt mille livres sterling, argent comptant, à quiconque voudroit
            épouser sa fille. Malgré des offres si avantageuses, le bruit de la méchanceté de cette
            Demoiselle s’étoit tellement répandu dans le Nottinghamshire, qu’il ne se trouva
            personne qui voulut accepter ce parti. Le bon homme couroit risque d’achever sur Terre,
            avec sa fille, l’Enfer dont elle avoit déja commencé à lui faire soufrir les tourments,
            lorsque, pour son bonheur, il se presenta un Gentilhomme, d’une Province voisine, qui
            ayant été instruit, par les Gazettes, des intentions du Pere, vint la lui demander en
            mariage. C’étoit un homme entre deux âges, Officier dans un Regiment de Dragons, &amp;
            dont les dernieres Campagnes, qu’il avoit fait en Flandres, avoient fort dérangé les
            affaires. Les trois années de Paix, qui se sont écoulées depuis, ne lui ayant pas encore
            laissé assez de temps pour les racommoder, il résolut de saisir cette occasion que la
            Fortune lui offroit pour cela. Dans cette vue il écrivit sur le champ à un de ses amis,
            de <pb n="86"></pb> s’informer des véritables raisons qui pouvoient avoir engagé le vieux
            Gentil-homme à faire afficher ainsi sa fille. La précaution étoit sage, sans doute, ces
            sortes d’annonces ne pronosticant, ordinairement, rien de bon aux personnes qui sont un
            peu délicates sur certains articles. La réponse qu’il en reçut, ne roula que sur la
            mauvaise humeur, &amp; la méchanceté de la Demoiselle, qui avoient écarté tous les
            soupirants, &amp; sur l’impossibilité qu’il y avoit de vivre avec elle, impossibilité
            qui avoit fait prendre au bon homme le parti de s’en defaire, en lui donnant le double
            de la dot qu’avoit eu sa sœur cadette. Sur un pareil exposé, tout homme moins intrépide
            que cet Officier n’auroit pas eu le courage de tenter l’Avanture. Celui-ci ne balança
            pas un moment. Il monte à cheval aussitôt la Lettre reçue, &amp; vient trouver le bon
            homme de Pere à qui il commence par se faire connoitre, &amp; il lui fait part ensuite
            du sujet de son voyage. La probité Angloise ne permit pas au vieux Gentilhomme de lui
            dissimuler l’humeur &amp; la méchanceté insuportable de sa fille. Il lui en raconta
            mille traits qui l’avoient enfin forcé de s’en defaire à quelque prix que ce fût. Il
            ajouta que, comme il lui paroissoit très honnête homme, il seroit au désespoir de le
            tromper sur cet article ; que par cette raison il n’avoit rien voulu lui cacher ; qu’il
            n’avoit qu’à se bien consulter auparavant ; que pour lui, il trouvoit qu’il étoit
            impossible de vivre avec elle. <seg synch="#FR.9" type="D"> « De plus, continua-t-il, je
             n’ose pas vous assurer, quand nous serions tous les deux d’accord, qu’elle voulut pour
             cela vous épouser. En effet il suffit qu’elle s’apperçoive que l’on veut une chose,
             pour qu’elle en veuille sur le champ une autre »….. Que cela ne vous fasse point de
             peine, <pb n="87"></pb> lui répondit l’Officier : J’en fais mon affaire, pourvu que vous
             observiez les conditions que vous avez annoncées. « Je suis Gentilhomme, reprit le
             Pere ; &amp; ce seroit me faire injure que de douter ma parole sur cet article ». Cela
             suffit, lui repartit l’Officier, &amp; je compte l’affaire faite. </seg> Il s’agissoit
            d’aborder &amp; d’aprivoiser cet Ours ; ce qui auroit paru impossible à tout autre.
            Notre Officier ne désespéra point d’en venir à bout. La Demoiselle parut à l’heure du
            diner. Jamais Tigre en fureur ne lança des regards pareils à ceux qu’elle jetta sur cet
            étranger lorsqu’il parut devant elle. Tout autre en auroit été effrayé, &amp; auroit sur
            le champ déserté la maison. Notre galant, qui n’étoit rien moins que timide, ne se
            déconcerta pas. Au contraire prenant son air à la Dragone, il lui en rendit qui valoient
            bien les siens, &amp; la considerant depuis la tête jusqu’aux pieds avec un air des plus
            méprisants, il la fit rougir pour la premiere fois de sa vie, &amp; lui fit baisser les
            yeux. Le croiriez-vous, Monsieur ?. . . . Oui sans doute vous le croirez ; car
            l’Experience vous aura apris à connoitre la bisarerie du cœur feminin. Les regards
            menaçants &amp; dedaigneux de l’Officier, qui auroient indigné &amp; révolté toute autre
            femme, firent une impression toute differente sur celle-ci, &amp; furent les premieres
            étincelles qui embraserent, par la suite, le cœur de cette espece d’Animal qui avoit été
            jusqu’alors intraitable. Ce feu ne s’alluma néanmoins que par degrez ; &amp; comme si
            elle eut absolument voulu que son futur époux connût son mauvais caractere, il lui fut
            totalement impossible de ne le pas faire éclater. La chose ne paroitra nullement
            étonnante à ceux qui connoitront la Nature. Le changement du cœur, &amp; des mauvaises
            inclinations, n’est pas, d’ordinaire, l’ouvrage d’un jour, <pb n="88"></pb> ni d’un moment.
            Heureux quand on en vient à bout avec le tems ! Notre Officier l’eprouva. Dès qu’il se
            fut apperçu de l’impression que ses regards avoient fait sur elle (car il étoit expert
            en Amours) il changea de batteries, &amp; lui fit alors beaucoup de civilitez, lui
            demandant pardon de la liberté qu’il avoit pris de la venir voir. Il ajouta qu’il
            n’avoit pu résister à l’empressement qu’il s’étoit senti de la venir assurer de ses
            respects ; &amp; cela, sur le bien qu’il avoit entendu dire d’elle. Je me moque de tout
            ce qu’on peut dire de moi, lui repliqua-t-elle grossierement ; &amp; je n’ai que faire
            de vos compliments. Vous n’avez qu’à vous en aller. Il est tems de diner. Je veux
            manger, &amp; non pas babiller. Sur un pareil compliment, bien des gens auroient sur le
            champ tiré leur révérence, &amp; auroient été diner ailleurs. Notre Officier, pressé pas
            &lt;sic&gt; le vieux Gentilhomme qui l’engagea à lui tenir compagnie, resta malgré sa
            fille qui murmura beaucoup, &amp; contre son Pere, &amp; contre le nouveau convive. Ce
            dernier, pour l’adoucir, lui fit, à table, toutes les politesses imaginables. Il voulut
            lui servir de tous les plats ; Mais elle lui repondit brusquement à chaque fois, qu’elle
            se serviroit bien elle même, &amp; qu’elle n’avoit pas pour cela besoin de lui, parce
            qu’elle pretendoit ne manger que les morceaux qui étoient de son goût, qu’il ne
            connoissoit pas. Il but plusieurs fois à sa santé, sans qu’elle lui fit la politesse de
            l’en remercier ; enfin sa brutalité ne se démentit en rien pendant presque tout le
            repas. On en étoit au dessert, lorsque l’Officier, en presence de son Pere, lui déclara,      
      sans façon, ses intentions &amp; le sujet de son voyage ; &amp; il assaissonna cette
            déclaration de tout ce qui pouvoit la rendre plus touchante. </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                </seg> (La suite dans le No. suivant) <seg type="DT">Jeudi ce 7 Janvier 1751.</seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
