Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 9.", in: La Bigarure, Vol.7\009 (1750), S. 65-72, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4730 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 9.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Dans une petite Ville, telle que Soncino, tout le monde soupçonna bientôt quels pouvoient être les Auteurs de ce double assassinat. Des soupçons on voulut passer à l’évidence. Pour s’en assurer, l’Official ordonna qu’on feroit des perquisitions & des recherches, afin de découvrir les coupables, & d’en faire une punition des plus exemplaires. Mais à peine les informations ont-elles été commencées, qu’elles ont été tout à coup arrêtées & étoufées, de maniere qu’au bout de huit jours il n’a plus été question de cette affaire, ni à l’Officialité, ni même dans la Ville où personne n’a plus osé en parler, dans la crainte d’éprouver un sort pareil à celui de ces deux Amants infortunez. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Que pensez-vous, Madame, de cet horrible événement, & plus encore de l’impunité dont il a été suivi ? Pour moi je suis assurée que, si la voix du sang de ces deux malheureuses victimes, si indignement sacrifiées à l’Orgueil & à la Vanité, pouvoit se faire entendre au pied du Trône de l’Auguste Princesse dans les Etats de la quelle il vient d’être repandu, il n’y a point de consideration humaine qui pût lui faire fermer les yeux sur l’atrocité d’un pareil crime, & qu’elle en abandonneroit les auteurs, quels qu’ils puissent être, à toutes les rigueurs de la [66] Justice, qu’ils n’ont que trop méritées.

Ebene 3► La volonté du Ciel entre les mains des Rois

Depose la Justice & la force des Loix,
Et tout Etat demande aux Princes legitimes
Des prix pour les Vertus, des peines pour les Crimes.
◀Ebene 3

Je vous ai rendu compte, Madame, dans une de mes Lettres, de la perte que nous avons faite, au commencement de ce mois, de notre Maréchal Généralissime, le Comte de Saxe, de la vie & de la mort du quel je vous ai raconté quelques particularitez assez curieuses. Personne ne doute ici que notre Monarque, qui l’a comblé d’honneurs, de dignitez, & de richesses de son vivant, n’éternise encore sa mémoire par l’érection de quelque Monument public qui sera élevé à sa gloire. On parle déja, dans cette vue, d’une Colomne Piramidale qui sera, dit-on, chargée des Trophées qu’il a remportez sur nos ennemis, & des riches dépouilles qu’il leur a enlevées. On ne dit point encore en quel endroit ce Monument sera élevé, non plus que le lieu de sa Sepulture. On ne parle point, non plus, encore des honneurs funebres qui lui seront rendus parce qu’on attend, pour cela, le retour d’un Courier qui a été dépêché à la Cour de Dresde, pour sçavoir si S. M. Polonoise voudra consentir que nous restions dépositaires du corps de ce fameux Guerrier. En attendant, nos Ecrivains ne discontinuent point, depuis sa mort, de jetter des fleurs Poëtiques sur son cercueil qu’ils ont déja comme enterré sous un monceau d’Epitaphes, d’Epigrammes, de Panégiriques, d’Eloges funebres, &c. &c. &c. Je vous ai envoyé, Madame, quelques unes des moins mauvaises, en voici encore quelques autres dont j’espere que vous ne serez pas mécontente.

[67] Vers

Sur la Mort du Maréchal Maurice, Comte de Saxe.

Ebene 3► A Courtrai Fabius, Annibal à Bruxelles,

Sur la Meuse Condé, Turene sur le Rhin,
Au Léopard superbe il imposa le frein,
Et de l’Aigle rapide il abatit les ailes. ◀Ebene 3

Autres

Sur le même.

Ebene 3► Il n’est plus ce Guerrier dont, au sein de la gloire,

La Mort respecta les travaux.
Il eut pour Maitre la Victoire,
Et pour Disciples ses rivaux. ◀Ebene 3

Autres

Sur le même.

Ebene 3► La Mort de ce Héros a terminé les jours.

Riez Anglois, pleurez Amours. ◀Ebene 3

Autres

Par Mr. D’Alembert.

Ebene 3► Par le malheur instruit dès ses plus jeunes ans,

Cher au peuple, à l’Armée, au Prince, à la Victoire,
Redouté des Anglois, haï des Courtisans,
Il ne manqua rien à sa gloire . . ◀Ebene 3

[68] Epitaphe

Du même.

Ebene 3► Cy gît ce Héros invincible,

Qu’on vit en un jour de combat
Triompher à la fois de la Parque inflexible,
Et des Ennemis de l’Etat.
Image du Dieu Mars, tant qu’a duré la guerre,
De ses exploits divers il étonna la terre,
Si le Destin à pu dans le sein de la paix
Interrompre le cours d’une si belle vie,
En dépit de la Mort, en depit de l’Envie,
La gloire de son nom ne périra jamais. ◀Ebene 3

A propos d’Eloges & d’Epitaphes, comme il y a de grands hommes dans tous les états & toutes les conditions, voici celui d’un personage assez fameux qui a été pendant long-tems un objet d’édification pour cette Capitale. C’est le célebre Mr. Languet de Gergi, ci-devant Curé de S. Sulpice, dont vous avez tant entendu parler, Madame, pendant le sejour que vous avez fait ici. Les Marguilliers de cette Paroisse ayant proposé un Prix pour celui qui feroit la meilleure Epitaphe, au jugement de l’Academie des Belles Lettres, à la louange de ce Pasteur, dont la Mémoire est, & sera encore long-tems, chere à son troupeau, voici une de celles qui leur ont été presentées. Reste à sçavoir si elle obtiendra le Prix proposé.

[69] Epitaphe

De Mr. Languet, Curé de St. Sulpice de Paris.

Ebene 3► Cy gît un grand Curé, qui valoit un Prélat,

Et même un Ministre d’Etat.
Salomon lui servit d’exemple
Dans la construction d’un Temple *1  ;
Mais pour aider les malheureux,
Et trouver des moyens sages, industrieux,
Son cœur, son esprit, & son zèle,
N’eurent pas besoin de modèle.
Tout le feu de sa Charité
Séduisit rarement son ame clair-voyante ;

Sa main liberale & prudente
Ne flatta point l’oisiveté :
Avec les secours de
Moyse
Dans les Deserts les plus affreux
Il auroit conduit les
Hebreux
Jusques dans la Terre promise.

Son Zèle fut en bute à mille traits malins :

Helas ! dans le siécle où nous sommes
La critique des Libertins
Sert à l’éloge des grands hommes.

Il dépensoit en Prince, & vivoit en Apôtre ;

Zelé pour son troupeau, Zèlé pour le Seigneur,

De l’un il fut le bon Pasteur,
Et fut le
Salomon de l’autre. ◀Ebene 3

Il y a long-tems, Madame, que je ne vous ai parlé de Romans nouveaux. N’en soyez point surprise. La raison en est, qu’il n’en a point paru de bons. Vous en jugerez par ceux dont je [70] vais vous donner ici une petite idée.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Le premier est un Roman Historique, intitulé Dona Urraka, Reine de Castille & de Leon. C’est un tissu d’Avantures galantes assez extraordinaires. La Princesse a des intrigues galantes & scandaleuses avant que de monter sur le Trône de son Pere. Le Roi d’Arragon, plus sensible à l’avantage d’ajouter à ses Etats les Royaumes de Leon & de Castille, qu’à la honte d’unir son sort à celui d’une femme deshonorée, épouse Dona Urraka. Ces liens, formez par l’interêt, sont bientôt rompus par de nouveaux desordres. La Princesse est chassée d’Arragon. Elle se retire dans ses Etats où elle continue à se deshonorer, elle, son Trône, son Sexe, & son Epoux. Ce Roman m’a paru un peu compliqué, & grossierement écrit. Il y a néanmoins de tems en tems qnelques <sic> réflexions assez plaisantes.

Le second, qui n’est qu’une Brochure, est intitulé La Mere Marâtre, ou l’Injustice vengée par elle même. C’est précisement l’Histoire de l’admirable Tragedie de Rodogune, par le grand Corneille, travestie, ou deguisée, sous des noms étrangers ; mais il n’y a non plus de comparaison à faire entre le Poème Tragique, & le petit Roman dont je vous parle, qu’il n’y en a entre un Atome & le Monde entier ; & un seul Vers de Corneille vaut mieux que toute l’Histoire Prosaïque. Les Acteurs de cette derniere sont, une Reine qui veut couronner le troisieme de ses fils, au préjudice des deux autres, dont elle ne veut pas déclarer l’ainé. Ces deux Princes aiment la fille d’un Seigneur leur Sujet ; mais la magnanimité de ces deux freres ne leur permet pas d’être rivaux. Le choix tombe sur l’objet aimé. La Reine, qui veut retenir le Gouvernement, éprouve ses deux fils l’un après l’autre, [71] & fait offre de la Royauté à celui qui la favorisera le plus. Mais ni l’un ni l’autre ne pouvant se résoudre à ce qu’elle exige, elle se propose, avec l’aide de son Ministre, de les faire périr tous deux. Elle fait assassiner l’un, & se propose d’empoisonner l’autre en lui presentant la Coupe Nuptiale. La Nouvelle de la mort du premier, étant venue avant la célébration de la Fête, jette quelques soupçons sur la Reine qui est contrainte de boire elle même le poison qu’elle avoit preparé pour son fils & sa belle-fille. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Par cet exposé, Madame, vous pouvez voir que le fond de cette Brochure est, mot pour mot, le canevas & le fond de la Tragedie du grand Corneille. En verité, quand je vois des Libraires & des Auteurs prétendre nous régaler par de pareilles Nouveautez, je ne puis assez admirer l’effronterie des uns & des autres.

On n’en dira pas autant de Madame Curé, femme qui passe pour avoir de l’esprit, quoique simple Limonadiere dans cette Capitale, la quelle vient d’avoir la hardiesse de chanter en Prose & en Vers quelques Antiennes à la louange de S. M. le Roi de Prusse, & de M. de Voltaire. Voici le ton sur le quel elle débute dans le Discours qu’elle a adressé à ce Monarque.

Vers

A sa Majesté’ le Roi de Prusse.

Ebene 3► Tu vas être surpris, grand Roi,

Qu’une Muse Françoise ose, contre l’usage,
Prendre de te louer le difficile emploi,
En parlant des Humains le vulgaire langage
Lorsque celui des Dieux semble etre fait pour toi.

[72] Si je ne m’en sers pas, tu dois plutôt t’en prendre
Aux Dieux, non pas à moi qu’ils refusent d’entendre.

Pour te célébrer dignement

J’invoquois Apollon avec empressement ;
Mais ce Dieu, d’un ton de colere,
Tais-toi, m’a-t-il dit, téméraire,
J’ai moi-même dessein de chanter ton Héros.
Pour animer tous mes propos,
Delire, Enthousiasme, yvresse,
Et tout ce qu’on sent au Permesse,
Je pretends le garder pour moi ;
Je veux l’employer tout ; ainsi retire-toi.

Ce que tu viens de lire, invincible Monarque,

Est une veritable marque
Que ce Dieu couroucé refuse son secours.
Je sçai bien que ton goût exquis en toute chose
Blâme cet ennuyeux Ecrit ;
Mais apprens que le cœur l’a dicté, non l’Esprit ;
Et pardonne à mes Vers en faveur de ma Prose. ◀Ebene 3

Le reste du Compliment est effectivement en Prose ; mais n’en de plaise à Madame Curé, il s’y trouve une chose qui me paroit peu séante. C’est qu’en faisant concourir le Roi de Prusse avec le Dieu Pan, elle ait mis de la partie Midas dont il me semble qu’elle ne devoit pas ignorer que le nom seul est devenu une injure. Quand on parle à des Rois, on ne sçauroit être trop attentif à la justesse de ses pensées, & à la noblesse de ses expressions.

J’ai l’honneur d’être,

Paris ce 9 Decembre 1750.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Jeudi ce 31. Decembre 1750.

◀Ebene 1

1* La belle Eglise de S. Sulpice, dont la construction, dit on, couté près de 4 Millions.