Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 7.", in: La Bigarure, Vol.7\007 (1750), S. 49-56, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4728 [aufgerufen am: ].
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N°. 7.
Ebene 2► Brief/Leserbrief► Je vous ai dernierement entretenue, Madame, d’une de nos Tragedies Théatrales, & des suites Comiques qu’elle avoit eues, j’en ai deux autres bien réelles à vous raconter, & dont les effets, qui ont été des plus Tragiques, feront le sujet de cette Lettre. La premiere vient de se passer ici, & la seconde nous vient d’Italie. Commençons par celle qui est arrivée sous nos yeux. Le Héros de la piéce est un Exemt de la Porte de Paris, dont voici la triste Avanture.
Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Ces jours derniers, cet infortuné fut chargé d’arrêter, pour dettes, un de nos Bouchers que ses Créanciers vouloient faire mettre en prison, pour l’obliger à les payer. Ces commissions, qui sont déja par elles mêmes assez scabreuses, le sont encore bien autrement à l’égard de ces sortes de gens. La raison en est, que leurs Valets, accoutumez à répandre le sang, ne sont ordinairement rien moins que tendres ; & pour peu qu’un Maitre les apelle à son secours, il y a tout à risquer pour ceux qui ont le malheur de tomber entre leurs mains. Notre Exemt ne l’ignoroit pas ; aussi résolut-il de prendre, pour réussir dans cette expédition, toutes les mesures que sa prudence pouvoit lui suggérer. La premiere fut de prendre pour cela le tems de la nuit, & la seconde de choisir celle [50] du Jeudi au Vendredi, jour au quel, comme vous le pouvez sçavoir, on ne tue, & l’on ne tient point de Boucherie, tems par conséquent où ces Valets, qui ont tous leur logement en Ville, ne sont point auprès de leurs Maitres.
A cette double précaution il en joignit encore une autre qui n’étoit pas la moins essencielle. Ce fut de prendre avec lui une nombreuse escorte du Guet, avec la quelle il partit, sur les dix heures du soir, pour se rendre chez le Boucher. Il arrive, sur les dix heures & demie, & frappe à la porte qui lui est ouverte par la servante. La Soldatesque, conduite par l’Exemt, s’empare aussi-tôt de la maison, & celui-ci demande à parler au Maitre. Il est en haut avec ma Maitresse, répondit la servante ; & je suis fort trompée s’ils ne sont pas couchez. Sur cette reponse, il se fait conduire par cette fille qui ne fut pas plus tôt au haut de l’escalier, qu’elle soufla sa chandelle, & laissa Monsieur l’Exemt, & toute sa sequelle, dans l’embarras que vous pouvez vous imaginer.
Cependant le Boucher qui s’étoit défié, & avoit quelque soupçon du tour que pouroient lui jouer ses Créanciers, au premier bruit qu’il avoit entendu, ne douta point qu’on ne vint pour se saisir de sa personne. Ces soupçons lui furent confirmez par sa servante qui vint doucement l’avertir de ce qui se passoit. Il ne perdit point de tems à délibérer. Il soufle aussitôt sa chandelle, & prenant sa femme d’une main, & sa servante de l’autre, ils enfilent tous les trois un escalier dérobé, & s’échapent par une porte de derriere qui donnoit dans une autre rue que l’Exemt n’avoit point fait garder, par ce qu’il n’avoit point été informé de cette particularité.
Pendant que nos gens s’échapoient ainsi secrettement, l’Exemt, après avoir long-tems cherché à tâtons, trouve une porte ouverte. Il en-[51]tre dans une premiere chambre d’où, après y a voir fait plusieurs tours, il passe dans une seconde qu’il trouve de même ouverte, & pénetre enfin dans une troisieme où il entend quelque bruit, comme d’une personne qui marchoit. Sans voir ce que ce pouvoit être, il fuit à la piste ce qu’il entend, & rencontre un lit. Il crie ausitôt à sa Brigade, qui étoit restée sur l’escalier, de lui apporter de la lumiere, & de venir lui prêtre main forte. En attendant qu’elle soit venue, comme en tâtant il ne trouve point son homme sur le lit, & qu’il entend du bruit dessous, il ne doute point que ce ne soit le Boucher qui s’y est caché, dans l’esperance de lui echaper par ce stratagême. L’Exemt, pour ne point manquer sa proye, se jette par terre, se foure lui même sous se <sic> lit, & allonge le bras de toute son etendue pour saisir son homme ; Mais quelle fut sa frayeur, lorsque croyant tenir son prisonnier, il se sentit lui même saisir à la gorge par un de ces màtins que l’on voit chez tous nos Bouchers ! Celui-ci ayant trouvé la porte de cette chambre ouverte, y venoit d’entrer par hazard, & s’étoit fouré sous ce lit pour y ronger un os qu’il tenoit. Cet Animal, sentant un etranger, qu’il croyoit vouloir le lui arracher, entre en fureur, se jette, comme je le viens de dire, à sa gorge, & le dechire à belles dents. Enfin la lumiere arrive, & une partie de la Brigade entre dans la chambre où étoit l’Exemt, mais trop tard, pour lui sauver la vie, & encore plus, pour se saisir de leur proye. L’Animal en fureur avoit devoré le visage du premier, & lui avoit presque séparé la tête du corps à coups de dents. Je vous laisse à penser, Madame, quel Spectacle ce fut pour nos Militaires de la Porte de Paris, vrais Soldats de la Vierge Marie. Ils en furent si effrayez, que pas un d’eux ne pensa à venger la mort de leur malheu-[52]reux Conducteur sur l’Animal qui venoit de lui ôter la vie, & qui, voyant la partie trop forte contre lui, gagna la porte, & alla rejoindre son Maitre. Telle a été la triste fin d’un homme qui, pour comble de malheur, laisse une Veuve sans biens, & chargée de cinq ou six enfans en bas âge. Est-il situation plus douloureuse ?
La seconde Avanture, Madame, que j’ai à vous raconter, & qui est encore bien plus Tragique que celle que vous venez de lire, vous attristera sans doute encore davantage . . . . Mais n’est-ce point une imprudence à moi de vous presenter ainsi, de suite, plusieurs objets sanglants dont l’idée seule me fait fremir moi même ? . . . Oui, c’en est trop à la fois pour des personnes sensibles comme je sçai que vous l’êtes. Faisons donc ici une petite diversion dont je m’assure que vous ne serez pas fâchée, & souffrez que je vous presente quelque chose de moins triste. C’est une espece de Phénomene Litteraire dont vous avez déja eu, sans le sçavoir, un Echantillon dans une de mes précédentes Lettres. Je lui donne ce titre, Madame, & je crois que cette rareté le mérite. De qui croiriez-vous en effet qu’est la derniere Epitre en Vers que je vous ai envoyée, & dont vous m’avez marqué que vous aviez été si contente ? *1 Je gage bien que vous n’aurez pas attribué cette production Poëtique à un Bel-Esprit âgé de près de cent ans. C’en est pourtant une de notre vieux Mr. de Fontenelle si connu depuis long tems, & si fameux dans la République des Lettres. Voici encore un enfant de son loisir, qu’il vient d’engendrer de même dans sa Vieillesse, mais qui pour cela n’en est pas moins aimable. Examinez-le avec attention, & je me persuade que vous en porterez le même jugement. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3
[53] Le Songe
A Mademoiselle de S * *.
Ebene 3► Iris, je rêvois, l’autre jour,
Que deux petits Amours, envoyez par leur Maitre,
Nous enlevoient tous deux pour nous mener paroitre
Au Tribunal du grand Amour.
Moi qui sentois ma conscience nette
J’allois gayment, d’un pas délibéré ;
Pour vous, vous n’aviez pas le visage assuré,
Et je vous trouvois inquiette.
Sans cesse vous disiez : Amours, je suis Iris
Dont le cœur n’a jamais senti vôtre puissance,
Il faut que l’on se soit mépris,
Je proteste de violence ;
Mais on n’écoutoit point vos cris.
De l’Amour en cela la methode est fort bonne ;
Contre sa violence on a beau protester,
Il nous laisse tout dire, & loin qu’il s’en étonne,
Va son chemin sans s’arrêter.
A son grand Tribunal enfin on nous presente :
Il n’avoit plus ni l’air soumis & doux,
Ni la figure supliante
Qu’il avoit toujours fait paroitre devant vous,
Mais fierement assis, comme un Juge sévére,
Il ne ressembloit plus au plus galant des Dieux.
Un grand Registre ouvert qu’il parcouroit des yeux
Sembloit exciter sa colere.
C’est-là qu’il voit en un moment
Les affaires de son Empire ;
Chaque petit Amour vient, chaque Mois, écrire
Ce qui se passe en son Gouvernement ;
Un Gouvernement, c’est-à-dire,
Une Belle avec son Amant.
Par exemple, un Amour, chargé de rendre compte
De tout ce qui dépend de son petit emploi,
Vient ecrire : aujourdhui Climene sous sa loi
[54] A sçu ranger, si vous voulez, Oronte ;
Et puis, un mois après, Climene s’attendrit,
Reçoit les vœux d’Oronte, & n’en reçoit plus d’autres ;
Et le mois suivant il écrit :
La belle Climene est des notres.
C’est ainsi qu’on trouve à la fois
L’état de tous les cœurs en ce vaste Memoire.
Heureux les Amants dont l’histoire
Change beaucoup de mois en moi,
Pour le petit Amour que son devoir engage
A veiller sur nos cœurs tombez dans son partage,
Depuis plus de deux ans que j’avance fort peu,
Il avoit, chaque mois, le même compte à rendre :
Iris promet un aveu tendre ;
Iris promet un tendre aveu.
Du couroux de l’Amour ces mots étoient la cause :
Qu’est-ceci, disoit-il fort chagrin & surpris.
Je vois toujours la même chose,
Toujours l’aveu promis, & rien de tout cela ?
Celles qui dès ce tems faisoient même promesse
Ont mille & mile fois avoué leur tendresse ;
Vraiment, elles n’en sont plus là.
Ce Registre, quoique assez ample,
Que j’ai feuilleté tout exprès,
Ne me fournit aucun exemple
D’une affaire qui fasse aussi peu de progrès.
Alors de mon côté commençant à me plaindre,
Je vis qu’avec l’Amour j’allois être d’accord ;
Car que votre parti fût extrêmement fort,
C’est ce que je pensois n’avoir pas lieu de craindre.
Taisez-vous, me dit-il. Vous lui persuadez
Que votre amour n’en seroit pas moins tendre
Quand elle ne devroit jamais vous faire entendre
L’aveu que vous lui demandez ;
C’est bien là comme il s’y faut prendre.
[55] Aimez d’un amour si constant
Qu’il vous plaira, j’en suis content ;
Mais faites quelquefois entrevoir à la Belle
Qu’en se deffendant trop, elle court le hazard
De ne pas inspirer une ardeur éternelle.
Suffit-il que l’on soit grossierement fidelle ?
Il faut l’être avec un peu d’art.
Je n’entends pourtant pas qu’Iris tire avantage
Du peu d’adresse de l’Amant :
Cà donc, Iris, qu’on change de langage,
Qu’on dise, j’aime, en ce même moment.
Mais, Amour, est <sic> il nécessaire,
Lui disiez-vous d’un air assez soumis ?
Ce tendre aveu dès long-tems est promis ;
Promettre un aveu, c’est le faire . . .
Non, en termes exprès il faut vous déclarer….
Pour la premiere fois que ce mot coute à dire !....
Vous avez eu deux ans pour vous y préparer,
Cela ne doit-il pas suffire ?
Vous tombiez, belle Iris, dans un doux embarras,
Mais l’Amour demandoit la chose un peu plus claire . . .
Quoi ! vous vous obstinez, reprit-il, à vous taire !
Et bien, vous allez voir que pour d’autres appas
Tircis negligera tous ses soins à vous plaire.
La menace en nous deux fit un effet contraire.
Vous criates : Amour, ah ne le faites pas !
Je repondis : Amour, vous ne le sçauriez faire.
Enfin l’Amour, Iris sçut si bien vous presser ;
Votre air, votre langueur, votre silence même
Par avance déja sembloient le prononcer ;
Votre teint se couvroit d’une rougeur nouvelle ;
Vos timides regards se détournoient de moi . . . .
Pourquoi, dans cet instant, pourquoi
Une funeste joye, helas, m’éveilla-t-elle ?
Tel est mon sort, ce mot si cher à mes souhaits.
[56] Et que j’ai mérité par un amour si tendre,
Je me verrai toujours sur le point de l’entendre,
Et je ne l’entendrai jamais. ◀Ebene 3
Il y a quelques jours, Madame, que je lisois, dans les charmantes Poësies d’Anacréon (dont notre sçavante Madame Dacier nous a donné une si belle traduction) une petite Ode, qui est la quarante-septieme de celles qui nous restent de cet aimable Poëte, dans la quelle il s’exprime ainsi : Que j’aime, dit-il, les Vieillards de belle humeur, & les jeunes gens qui ne respirent que la joye ! Lorsque les Vieillards dansent, ils sont vieux, à la vérité, par les cheveux ; mais ils sont jeunes par l’Esprit. Voila, Madame, le portrait & l’éloge de Mr. de Fontenelle, fait, il y a deux mille quatre cents ans, par la main d’un des plus grands Maitres. Semblable à ce Poëte Grec qui, bien que déja vieux lui même, ne chantoit sur sa Lire que l’Amour, & les Plaisirs, on peut dire de même de notre Anacréon François, que
Zitat/Motto► Son Ame, en un vieux Corps, est encore pêtri
De la plus fine fleur de la Galanterie. ◀Zitat/Motto
Oui, je me persuade, Madame, que vous reconnoitrez, dans ce Songe, l’Auteur des charmantes Lettres du Chevalier d’Her . . . des tendres & spirituelles Eglogues, & de quantité d’autres Poësies galantes, dont ce célebre Neveu du grand Corneille n’a presque point cessé de régaler le Public pendant l’espace de près de quatre vingts ans. Qu’on est heureux, Madame, quand on jouit d’une aussi aimable Vieillesse ! Pour moi je vous avouerai franchement que, si j’étois d’une humeur galante, je préférerois la conquête du cœur d’un pareil Vieillard à celle de tous nos jeunes Petits-Maitres écervelez, & que je m’estimerois infiniment honorée d’avoir été le sujet du Songe que vous venez de lire . . . . Je reviens à la seconde Avanture Tragique que je vous ai promise. Elle va faire, avec quelques autres Nouveautez, le sujet d’une seconde Lettre, celle-ci ne me laissant plus de place, que pour vous marquer avec quelle sincerité
j’ai l’honneur d’être, &c.
Paris, ce 23 Decembre 1750.
◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2
Jeudi ce 31. Decembre 1750.
◀Ebene 1
1* Voyez le N. IV. de ce Volume pag. 30.
