La Bigarure: N°. 4.
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N. 4.
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Brief/Leserbrief
Allgemeine Erzählung
Si je n’ai pas été des premières à vous annoncer la perte
que nous venons de faire de notre incomparable Maréchal Généralissime, Maurice, Comte de
Saxe, décédé à Chambord, le premier de ce Mois, ne l’imputez point, Madame, à un manque
d’attention à vous faire part de toutes les Nouveautez interressantes qui viennent à ma
connoissance. J’aurois pu vous instruire de celle-ci aussi promtement qu’aucun autre ;
mais je n’aime point à vous envoyer des événements, pour ainsi dire, tout nuds, j’entends
depouillez de toutes les circonstances qui les rendent interressants & curieux. Comme
cette mort inopinée, & l’éloignement ou ce fameux Général étoit alors de la Cour,
nous les laissoient ignorer, les premiers jours que la Nouvelle de sa mort s’est repandue
ici, j’ai cru devoit attendre, pour vous en instruire, que le tems, & quelques amis
que mon Frere avoit à la suite de ce second Turene, nous en eussent appris le détail. Le voici tel qu’il l’a reҫu, à la réserve du récit de ses belles Actions,
& une partie des louanges données à ses talents, & à ses Exploits Militaires. Ces
sortes de détails n’étant point du ressort, ni de la compétence des femmes, j’ai cru
devoir les suprimer, ici pour vous présenter ce grand-homme sous d’autres aspects. Je
supose que vous sҫavez déja qu’il est mort des suites d’une fluxion de poitrine ; Vous
allez voir quels ont été les sentiments Heroïques de cet illustre Guerrier, la Terreur de
nos ennemis, & les delices de toutes nos Dames, dans ces moments Critiques, & si
rudes aux Grands qui, comme lui, meurent dans l’abondance de tous les plaisirs que peut
procurer la plus brillante fortune qu’on ait jamais faite par la voye des Armes.
Extrait
D’une Lettre de
Chambord,
Le 5, Decembre 1750.
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Brief/Leserbrief
Allgemeine Erzählung
« Monsieur de Senac, Medecin du Roi, qui s’étoit rendu à
Chambord, pour voir Mr. le Marechal Comte de Saxe pendant sa maladie, trouva, à son
arrivée, que la fievre, dont ce General étoit attaqué, étoit parvenuë à un point qu’il
n’étoit pas possible de le sauver. Aussi-tôt que ce Seigneur l’apperҫût, il lui dit, en
le regardant avec tendresse ! Mon Ami, me voilà à la fin d’un beau Rêve ; & tel est
le cours des Grandeurs humaines ; Ce ne sont que des beaux Songes.
Fremdportrait
Mr. le Marechal a vêcu à Chambord, après la Paix, en Prince,
& en quelque maniere comme un Souverain. Il y avoit son Regiment de Dragons, celui
des Houlans, & ses Gardes, Il y exerҫoit la Religion Lutherienne, & avoit ses
Aumôniers. Ce General a considérablement augmenté & embelli ce Château. Il y a
fait bâtir des Ecuries & des Casernes, ainsi qu’un Hôpital pour les Malades. Il y
a pareillement fait construire une Salle de Comedie, dont les Decorations seules ont
couté plus de 600000. livres. Ses Equipages étoient des plus nombreux & brillants.
Il avoit quatre cents Chevaux, de Chasse, de Monture, & de Carosse, sans ceux de
ses deux Regimens. Sa Meute n’étoit pas moins nombreuse, & ses Chasses des plus
magnifiques. Sa Troupe de Comediens étoit composée d’excellents Acteurs &
Actrices, & il avoit trente cinq Cuisiniers sans les Aides de Cuisine, &c.
Entr’autres Fêtes qu’il y a euës à Chambord, celle que Mr. le Marechal a donnée,
pendant huit jours, à Mademoiselle de Sens lui a couté 400. mille livres, & l’on
dit qu’il s’étoit proposé d’employer trois Millions pour recevoir le Roi, l’année
prochaine. Mr. le Marechal jouïssoit de 400. mille livres par an des Bienfaits du Roi,
outre un Revenu considerable en Rentes Viageres. Mr. le Marechal de Saxe, qui étoit
fort actif, & presque toûjours en mouvement à Chambord, étoit des plus tranquiles
à la tête des Armées. On vint un jour lui dire que les Ennemis n’étoient éloignez que
d’une lieuë : Il faut, repondit-il avec beaucoup de sang-froid, s’en
approcher, pour les obliger à se retirer. Une autrefois il dit aux Officiers-Generaux,
Messieurs je viens d’apprendre que les Ennemis tiennent Conseil de Guerre ce soir à 7.
heures ; & moi j’irai vers ce tems la à la Comedie. je vous conseille d’en faire
autant. Ce General avoit son Plan d’Operations dans la tête. Il n’en disoit rien à
personne, & ne le communiquoit qu’au Roi. C’est de cette maniere, & au moyen
d’un secret inviolable, que les plus grandes Entreprises ont été exécutées,
entr’autres celle de Gand, dont il n’y a eu que S. M. qui ait eu connoissance. Après
la Bataille de Fontenoy, S. M. ayant permis à Mr. le Marechal de Saxe de tester, il
institua son Heritier le Comte de Frise, son Neveu ; mais pour des raisons qu’on
ignore il a depuis nommé en cette qualité Mr. de Bellegarde, son Beau Frere, qui
demeure à Turin. Il donne à son Neveu son beau Diamant & tous ses Meubles qui sont
à Chambord, ainsi qu’un Livre de Guerre, qu’il appelloit ses Rêveries Militaires. Il
laisse aussi 400. mille Livres à Mr. de Warmsdorff, & 100. mille à un Officier
Franҫois. On assure que ce General à écrit à Sa Majesté une Lettre sur ses Campagnes,
dont il parle avec toute la modestie possible-»
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Maurice a donc subi la Loi de
la Nature, Loi commune aux Heros comme aux autres Mortels :
Mais lorsque l’Univers lui dresse des Autels,
Grace à nos prejugez, il est sans Sepulture.
Mais lorsque l’Univers lui dresse des Autels,
Grace à nos prejugez, il est sans Sepulture.
Sur la mort du même.
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Sur les bords de l’onde plaintive Maurice, ce brave
Saxon,
Faisoit signe, de l’autre rive,
Au triste Nautonnier Caron
De recueillir son Ame fugitive.
A d’autres, dit le vieux Barbon !
Sans Ordonnance positive
Point n’entreras au Manoir de Pluton ;
Notre Proserpine a bien assez d’un Mignon.
Faisoit signe, de l’autre rive,
Au triste Nautonnier Caron
De recueillir son Ame fugitive.
A d’autres, dit le vieux Barbon !
Sans Ordonnance positive
Point n’entreras au Manoir de Pluton ;
Notre Proserpine a bien assez d’un Mignon.
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Tu te plains cher
Damon, de l’injuste fortune. Deja depuis longtems cette plainte est commune :
De noms injurieux le sort toujours nommé
A nos discours chagrins semble être accoutumé ;
Et sans nous envier cette douceur legere,
Il va, comme il paroit, son chemin ordinaire ;
Mais notre vanité n’auroit elle point l’art
De prendre à ces discours une secrete part ?
La vanité souvent regne ou même on l’ignore.
Tu veux que de tes maux l’étalage t’honore,
En accusant le sort tu te montres à nous
Comme un Illustre objet digne de son couroux ;
Avec mille Heros cet honneur se partage ;
Tu fais le malheureux, & c’est un personage,
On attire à ce prix quelques regards sur soi,
Un malheureux obscur le seroit plus que toi.
Dans mon âpre Morale à quoi bon me contraindre ?
Je veux t’oter, Damon. jusqu’au droit de te plaindre.
Cesse d’apostropher les Destins ennemis ;
A toutes tes vertus ils n’avoient rien promis.
Vois combien de hazards entrent dans chaque chose.
Un seul événement se forme & se compose
De mille évenemens l’un à l’autre liés.
Ceux qui sont vils, abjets, & soudain oubliés,
Ceux qui font des Heros la gloire souveraine
Tiennent également à cette longue chaine.
Jamais interrompue, & réunissant tout,
Elle court par les tems de l’un à l’autre bout.
Mes faits, & ceux d’Hercule ont la même origine,
Et tout ce qui m’arrive à raport à la Chine.
Dans un ordre pareil, dis-moi, comment veux-tu
Que toujours le bonheur s’attache à la vertu ?
Il faut, pour arriver peut-être à la fortune,
Mille conditions, la Vertu n’en est qu’une.
Vous avés celle-là sans les autres envain,
Voiez ce laboureur, la charue à la main,
Son corps gemit courbé sous un travail si rude,
Les objets les plus vils font son unique étude,
Son Esprit cependant est propre au grands objets ;
Qu’il fut né de Philipe, eut les Grecs pour Sujets,
Il partoit en Heros, il foudroyoit la Perse ;
Faute de ces hasards, c’est le soc qui l’exerce.
Quoique ton rang, Damon, t’éloigne beaucoup moins
Du poste plein d’éclat ou pretendent tes soins,
Pour peu qu’il t’en éloigne, il peu te l’interdire.
Quelquefois à nos vœux on croit que tout conspire.
Tout réussit, on touche au but de ses souhaits,
Un dernier hazard manque, on n’y parvient jamais ;
Et loin qu’à s’élever le merite suffise,
C’est lui seul qui souvent ruine l’entreprise.
Tel est l’arrangement qu’ont les hazards entr’eux.
Tibere doit l’Empire à ses deffauts heureux.
Auguste veut qu’un jour sa vertu soit plus chere
Par le secours honteux des vices de Tibere.
Lui qui vâ voir trembler l’Univers sous ses Loix
Il reҫoit les Encens qu’attire ce grand choix.
Rome-n’en fait honneur qu’à son rare merite,
Encor plus en secret l’orgueil l’en felicite :
Tibere cependant, s’il sort jamais d’erreur,
Sans doute doit rougir de se voir Empereur.
Désabusons nous donc de ces vaines idées,
De ces prétentions sur la vertu fondées ;
Ne lui demandons point les charges d’un Etat,
Les postes élevés, ni tous les biens d’éclat.
Ce qu’elle y peut est foible, & souvent inutile ;
Mais s’il s’agit, Damon, d’un esprit droit, tranquille,
Que les évenemens laissent toujours debout,
D’une raison égale, elle seule y peut tout ;
De son empire seul ces Riches dons dépendent ;
Mais sont-ce là les biens que nos Vœux lui demandent ?
De noms injurieux le sort toujours nommé
A nos discours chagrins semble être accoutumé ;
Et sans nous envier cette douceur legere,
Il va, comme il paroit, son chemin ordinaire ;
Mais notre vanité n’auroit elle point l’art
De prendre à ces discours une secrete part ?
La vanité souvent regne ou même on l’ignore.
Tu veux que de tes maux l’étalage t’honore,
En accusant le sort tu te montres à nous
Comme un Illustre objet digne de son couroux ;
Avec mille Heros cet honneur se partage ;
Tu fais le malheureux, & c’est un personage,
On attire à ce prix quelques regards sur soi,
Un malheureux obscur le seroit plus que toi.
Dans mon âpre Morale à quoi bon me contraindre ?
Je veux t’oter, Damon. jusqu’au droit de te plaindre.
Cesse d’apostropher les Destins ennemis ;
A toutes tes vertus ils n’avoient rien promis.
Vois combien de hazards entrent dans chaque chose.
Un seul événement se forme & se compose
De mille évenemens l’un à l’autre liés.
Ceux qui sont vils, abjets, & soudain oubliés,
Ceux qui font des Heros la gloire souveraine
Tiennent également à cette longue chaine.
Jamais interrompue, & réunissant tout,
Elle court par les tems de l’un à l’autre bout.
Mes faits, & ceux d’Hercule ont la même origine,
Et tout ce qui m’arrive à raport à la Chine.
Dans un ordre pareil, dis-moi, comment veux-tu
Que toujours le bonheur s’attache à la vertu ?
Il faut, pour arriver peut-être à la fortune,
Mille conditions, la Vertu n’en est qu’une.
Vous avés celle-là sans les autres envain,
Voiez ce laboureur, la charue à la main,
Son corps gemit courbé sous un travail si rude,
Les objets les plus vils font son unique étude,
Son Esprit cependant est propre au grands objets ;
Qu’il fut né de Philipe, eut les Grecs pour Sujets,
Il partoit en Heros, il foudroyoit la Perse ;
Faute de ces hasards, c’est le soc qui l’exerce.
Quoique ton rang, Damon, t’éloigne beaucoup moins
Du poste plein d’éclat ou pretendent tes soins,
Pour peu qu’il t’en éloigne, il peu te l’interdire.
Quelquefois à nos vœux on croit que tout conspire.
Tout réussit, on touche au but de ses souhaits,
Un dernier hazard manque, on n’y parvient jamais ;
Et loin qu’à s’élever le merite suffise,
C’est lui seul qui souvent ruine l’entreprise.
Tel est l’arrangement qu’ont les hazards entr’eux.
Tibere doit l’Empire à ses deffauts heureux.
Auguste veut qu’un jour sa vertu soit plus chere
Par le secours honteux des vices de Tibere.
Lui qui vâ voir trembler l’Univers sous ses Loix
Il reҫoit les Encens qu’attire ce grand choix.
Rome-n’en fait honneur qu’à son rare merite,
Encor plus en secret l’orgueil l’en felicite :
Tibere cependant, s’il sort jamais d’erreur,
Sans doute doit rougir de se voir Empereur.
Désabusons nous donc de ces vaines idées,
De ces prétentions sur la vertu fondées ;
Ne lui demandons point les charges d’un Etat,
Les postes élevés, ni tous les biens d’éclat.
Ce qu’elle y peut est foible, & souvent inutile ;
Mais s’il s’agit, Damon, d’un esprit droit, tranquille,
Que les évenemens laissent toujours debout,
D’une raison égale, elle seule y peut tout ;
De son empire seul ces Riches dons dépendent ;
Mais sont-ce là les biens que nos Vœux lui demandent ?
