Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 4.", in: La Bigarure, Vol.7\004 (1750), S. 25-279, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4725 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N. 4.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Allgemeine Erzählung► Si je n’ai pas été des premières à vous annoncer la perte que nous venons de faire de notre incomparable Maréchal Généralissime, Maurice, Comte de Saxe, décédé à Chambord, le premier de ce Mois, ne l’imputez point, Madame, à un manque d’attention à vous faire part de toutes les Nouveautez interressantes qui viennent à ma connoissance. J’aurois pu vous instruire de celle-ci aussi promtement qu’aucun autre ; mais je n’aime point à vous envoyer des événements, pour ainsi dire, tout nuds, j’entends depouillez de toutes les circonstances qui les rendent interressants & curieux. Comme cette mort inopinée, & l’éloignement ou ce fameux Général étoit alors de la Cour, nous les laissoient ignorer, les premiers jours que la Nouvelle de sa mort s’est repandue ici, j’ai cru devoit attendre, pour vous en instruire, que le tems, & quelques amis que mon Frere avoit à la suite de ce second Turene, nous en eussent appris le dé-[26]tail. Le voici tel qu’il l’a reҫu, à la réserve du récit de ses belles Actions, & une partie des louanges données à ses talents, & à ses Exploits Militaires. Ces sortes de détails n’étant point du ressort, ni de la compétence des femmes, j’ai cru devoir les suprimer, ici pour vous présenter ce grand-homme sous d’autres aspects. Je supose que vous sҫavez déja qu’il est mort des suites d’une fluxion de poitrine ; Vous allez voir quels ont été les sentiments Heroïques de cet illustre Guerrier, la Terreur de nos ennemis, & les delices de toutes nos Dames, dans ces moments Critiques, & si rudes aux Grands qui, comme lui, meurent dans l’abondance de tous les plaisirs que peut procurer la plus brillante fortune qu’on ait jamais faite par la voye des Armes. ◀Allgemeine Erzählung

Extrait
D’une Lettre de
Chambord,

Le 5, Decembre 1750.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Allgemeine Erzählung► « Monsieur de Senac, Medecin du Roi, qui s’étoit rendu à Chambord, pour voir Mr. le Marechal Comte de Saxe pendant sa maladie, trouva, à son arrivée, que la fievre, dont ce General étoit attaqué, étoit parvenuë à un point qu’il n’étoit pas possible de le sauver. Aussi-tôt que ce Seigneur l’apperҫût, il lui dit, en le regardant avec tendresse ! Mon Ami, me voilà à la fin d’un beau Rêve ; & tel est le cours [27] des Grandeurs humaines ; Ce ne sont que des beaux Songes.

Fremdportrait► Mr. le Marechal a vêcu à Chambord, après la Paix, en Prince, & en quelque maniere comme un Souverain. Il y avoit son Regiment de Dragons, celui des Houlans, & ses Gardes, Il y exerҫoit la Religion Lutherienne, & avoit ses Aumôniers. Ce General a considérablement augmenté & embelli ce Château. Il y a fait bâtir des Ecuries & des Casernes, ainsi qu’un Hôpital pour les Malades. Il y a pareillement fait construire une Salle de Comedie, dont les Decorations seules ont couté plus de 600000. livres. Ses Equipages étoient des plus nombreux & brillants. Il avoit quatre cents Chevaux, de Chasse, de Monture, & de Carosse, sans ceux de ses deux Regimens. Sa Meute n’étoit pas moins nombreuse, & ses Chasses des plus magnifiques. Sa Troupe de Comediens étoit composée d’excellents Acteurs & Actrices, & il avoit trente cinq Cuisiniers sans les Aides de Cuisine, &c. Entr’autres Fêtes qu’il y a euës à Chambord, celle que Mr. le Marechal a donnée, pendant huit jours, à Mademoiselle de Sens lui a couté 400. mille livres, & l’on dit qu’il s’étoit proposé d’employer trois Millions pour recevoir le Roi, l’année prochaine. Mr. le Marechal jouïssoit de 400. mille livres par an des Bienfaits du Roi, outre un Revenu considerable en Rentes Viageres.

Mr. le Marechal de Saxe, qui étoit fort actif, & presque toûjours en mouvement à Chambord, étoit des plus tranquiles à la tête des Armées. On vint un jour lui dire que les Ennemis n’étoient éloignez que d’une [28] lieuë : Il faut, repondit-il avec beaucoup de sang-froid, s’en approcher, pour les obliger à se retirer. Une autrefois il dit aux Officiers-Generaux, Messieurs je viens d’apprendre que les Ennemis tiennent Conseil de Guerre ce soir à 7. heures ; & moi j’irai vers ce tems la à la Comedie. je vous conseille d’en faire autant. Ce General avoit son Plan d’Operations dans la tête. Il n’en disoit rien à personne, & ne le communiquoit qu’au Roi. C’est de cette maniere, & au moyen d’un secret inviolable, que les plus grandes Entreprises ont été exécutées, entr’autres celle de Gand, dont il n’y a eu que S. M. qui ait eu connoissance.

Après la Bataille de Fontenoy, S. M. ayant permis à Mr. le Marechal de Saxe de tester, il institua son Heritier le Comte de Frise, son Neveu ; mais pour des raisons qu’on ignore il a depuis nommé en cette qualité Mr. de Bellegarde, son Beau Frere, qui demeure à Turin. Il donne à son Neveu son beau Diamant & tous ses Meubles qui sont à Chambord, ainsi qu’un Livre de Guerre, qu’il appelloit ses Rêveries Militaires. Il laisse aussi 400. mille Livres à Mr. de Warmsdorff, & 100. mille à un Officier Franҫois. On assure que ce General à écrit à Sa Majesté une Lettre sur ses Campagnes, dont il parle avec toute la modestie possible-» ◀Fremdportrait ◀Allgemeine Erzählung ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

Le Roi a otdonné <sic> que le Corps du feu Marechal, Comte de Saxe, fut mis sur un Lit de Parade, dans le grand Salon de Chambord, & que ses Regimens de Houlans & de Dragons montassent, comme de son vivant, la Garde devant l’Appartement & dans le Château. On ne sait pas encore en quel endroit ce General sera inhumé. On [29] attend le retour d’un Exprès qui a été expédié à Dresde, pour informer le Roi de Pologne, Electeur de Saxe, de la mort de Mr. le Marechal, & pour demander en même tems qnels <sic> honneurs S. M. souhaite qu’on rende au Corps de ce General. Voici une Epitaphe faite à l’occasion de sa mort.

Ebene 3► Maurice a donc subi la Loi de la Nature,

Loi commune aux Heros comme aux autres Mortels :
Mais lorsque l’Univers lui dresse des Autels,
Grace à nos prejugez, il est sans Sepulture.
◀Ebene 3

Voici une seconde petite piéce sur l’humeur galante de ce Seigneur qui a fait longtems les délices de nos Dames de la Cour auprès des quelles il étoit aussi, dit-on, un vrai Mars.

Vers

Sur la mort du même.

Ebene 3► Sur les bords de l’onde plaintive

Maurice, ce brave Saxon,
Faisoit signe, de l’autre rive,
Au triste Nautonnier
Caron
De recueillir son Ame fugitive.
A d’autres, dit le vieux Barbon !
Sans Ordonnance positive
Point n’entreras au Manoir de
Pluton ;
Notre Proserpine a bien assez d’un Mignon. ◀Ebene 3

J’ai quelquefois badiné, Madame dans les Lettres que je vous ai écrites, sur les Femmes Philosophes. Par là j’entends celles que s’apliquent a des matieres un peu trop serieuses, & [279] qui sentent la Philosophie Morale. Je ne sҫai si le triste événement, que je viens de vous écrire, m’a convertie pour ce moment ; mais il vient de me tomber entre les mains une piece qui, bien que très serieuse, m’a fait beaucoup de plaisir à la Lecture. L’idée que j’ai qu’elle poura de même vous plaire détermine à vous l’envoyer

Epitre.

Ebene 3► Tu te plains cher Damon, de l’injuste fortune.

Deja depuis longtems cette plainte est commune :
De noms injurieux le sort toujours nommé
A nos discours chagrins semble être accoutumé ;
Et sans nous envier cette douceur legere,
Il va, comme il paroit, son chemin ordinaire ;
Mais notre vanité n’auroit elle point l’art
De prendre à ces discours une secrete part ?
La vanité souvent regne ou même on l’ignore.
Tu veux que de tes maux l’étalage t’honore,
En accusant le sort tu te montres à nous
Comme un Illustre objet digne de son couroux ;
Avec mille Heros cet honneur se partage ;
Tu fais le malheureux, & c’est un personage,
On attire à ce prix quelques regards sur soi,
Un malheureux obscur le seroit plus que toi.
Dans mon âpre Morale à quoi bon me contraindre ?
Je veux t’oter, Damon. jusqu’au droit de te plaindre.
Cesse d’apostropher les Destins ennemis ;
A toutes tes vertus ils n’avoient rien promis.
Vois combien de hazards entrent dans chaque chose.
Un seul événement se forme & se compose
[31] De mille évenemens l’un à l’autre liés.
Ceux qui sont vils, abjets, & soudain oubliés,
Ceux qui font des Heros la gloire souveraine
Tiennent également à cette longue chaine.
Jamais interrompue, & réunissant tout,
Elle court par les tems de l’un à l’autre bout.
Mes faits, & ceux d’Hercule ont la même origine,
Et tout ce qui m’arrive à raport à la Chine.
Dans un ordre pareil, dis-moi, comment veux-tu
Que toujours le bonheur s’attache à la vertu ?
Il faut, pour arriver peut-être à la fortune,
Mille conditions, la Vertu n’en est qu’une.
Vous avés celle-là sans les autres envain,
Voiez ce laboureur, la charue à la main,
Son corps gemit courbé sous un travail si rude,
Les objets les plus vils font son unique étude,
Son Esprit cependant est propre au grands objets ;
Qu’il fut né de Philipe, eut les Grecs pour Sujets,
Il partoit en Heros, il foudroyoit la Perse ;
Faute de ces hasards, c’est le soc qui l’exerce.
Quoique ton rang, Damon, t’éloigne beaucoup moins
Du poste plein d’éclat ou pretendent tes soins,
Pour peu qu’il t’en éloigne, il peu te l’interdire.
Quelquefois à nos vœux on croit que tout conspire.
Tout réussit, on touche au but de ses souhaits,
Un dernier hazard manque, on n’y parvient jamais ;
Et loin qu’à s’élever le merite suffise,
C’est lui seul qui souvent ruine l’entreprise.
Tel est l’arrangement qu’ont les hazards entr’eux.
Tibere doit l’Empire à ses deffauts heureux.
Auguste veut qu’un jour sa vertu soit plus chere
[32] Par le secours honteux des vices de Tibere.
Lui qui vâ voir trembler l’Univers sous ses Loix
Il reҫoit les Encens qu’attire ce grand choix.
Rome-n’en fait honneur qu’à son rare merite,
Encor plus en secret l’orgueil l’en felicite :
Tibere cependant, s’il sort jamais d’erreur,
Sans doute doit rougir de se voir Empereur.
Désabusons nous donc de ces vaines idées,
De ces prétentions sur la vertu fondées ;
Ne lui demandons point les charges d’un Etat,
Les postes élevés, ni tous les biens d’éclat.
Ce qu’elle y peut est foible, & souvent inutile ;
Mais s’il s’agit, Damon, d’un esprit droit, tranquille,
Que les évenemens laissent toujours debout,
D’une raison égale, elle seule y peut tout ;
De son empire seul ces Riches dons dépendent ;
Mais sont-ce là les biens que nos Vœux lui demandent ? ◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être, &c.

Paris ce 9 Decembre 1750. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Avertissement.

Cette Feuille Periodique continuera de paroitre tous les Jeudis, & se vend à la Haye chez Pierre Gosse Junior Libraire de S. A. R. à Amsterdam chez Pierre Mortier & M. Rey, à Utrecht chez Kribber, à Leyden chez C. Haak, à Haerlem chez vanLee, à Rotterdam chez J. D. Beman, à Delft chez Boitet, à Berlin chez J. Neaulme, à Cologne chez Mr. Kanth Expediteur des Gazettes au Chef-Bureau des Postes, à Aix la Chapelle chez J. Barchon, à Maseyk chez Mr. de Bois Maitre des Postes, à Rennes chez Vatar Imprimeur du Roi, à Gand chez P. T. de Goesin Imprimeur de S. M. Imp. & Royale ; à Cleves, Ruremonde, Wezel, Emmerich, Anvers, S. Nicolas en Flandre, aux Bureaux des Postes ; dans les autres Villes chez les Principaux Libraires, & dans les Pays étrangers aux Bureaux des Postes.

Jeudi ce 17 Decembre 1751 <sic>.

◀Ebene 1