La Bigarure: N°. 1.
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N°. 1.
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Brief/Leserbrief
Distraite par quelques affaires qui m’ont extraordinairement
occupée, j’ai oublié, Madame, de vous rendre compte, dans le tems, d’une petite Comedie
nouvelle, en un acte, & en Vers, dont M. Desmahis nous a régalées ici il y a quelques
semaines. Elle est intitulée L’Impertinent ; sujet qui ne devoit guére réussir au Théatre,
surtout de la maniere dont l’Auteur l’a traité. Vous en jugerez vous même, Madame, par
l’analyse que je vais vous faire de cette piéce. Cette petite Comedie est veritablement dans le goût moderne, c’est-à-dire, très
froide, presque sans Action, sans jeu de Theatre, sans la moindre plaisanterie, pleine de
digressions, de traits de Satires très grossiers & déplacés, & de spiritualitez
hors-d’œuvre aux quelles je suis persuadée que les deux tiers des Spectateurs n’ont rien
compris. Elles y sont en si grand nombre, qu’elles font plus de la moitié de cette petite
piéce sur la quelle elles répandent un froid à glacer. Au reste, la Versification en est
assez bonne. Mais il faut autre chose que des Vers pour faire une bonne piéce. Il y faut
du sentiment, de l’ame, du jeu, de l’Action, & surtout du Naturel ; & l’on ne
trouve rien de tout cela dans celle de Mr. Desmahis. Un autre défaut dans le quel il est
encore tombé, c’est celui des expressions ridicules, & en grand nombre, dont il s’y
est servi, lesquelles l’emportent encore sur le stile des Precieuses Ridicules de Moliere.
Telles sont ce Tourbillon de folles, ces Insectes importants, ces Etres vegetants. Telles
sont ces autres expressions, Faire parler la figure . . . Les Cercles étroits
d’une Sphere obscure… le jargon des mines . . . . laisser quelqu’un dans les bras de
l’estime . . . le Caprice usé qui nous abandonne au mepris . . . rajeunir un esprit . . .
le Babil éternel Nouvelliste du blâme . . . Vendre le matin le repentir du soir, &
quantité d’autres expressions encore plus ridicules, que les Demoiselles Catau, &
Madelon, les deux Heroïnes des Precieuses de Moliere, auroient trouvé risibles. Au reste,
le peu de succès qu’a eu cette piéce, & la Critique que je viens d’en faire, ne
doivent point décourager M. Desmahis. Tout malheureux qu’a été ce coup-d’essai, il a fait
néanmoins entrevoir que son Auteur a quelque talent pour le Théatre où il n’a échoué, que
parce qu’il a voulu, comme beaucoup d’autres Modernes, qui ont eu le même sort que lui,
s’écarter des régles prescrites & pratiquées avec succès par les grands Maitres qui
l’ont précédé dans cette difficile & dangereuse cariére. Voila les régles prescrites pour la
Comedie. Nos Auteurs Modernes les suivent-ils aujourd’hui ? . . . La chute de presque
toutes leurs piéces est la meilleure preuve qu’on en puisse aporter. S’il s’en trouve, par
hazard, quelqu’une que les graces du stile & l’excellence du jeu des Acteurs
soutiennent pendant quelque tems, ce succès n’est pas, ordinairement, de longue durée.
C’est un Oripeau dont le faux brillant se ternit peu à peu à la chandelle, & disparoit
totalement au grand jour. L’impression que l’on vient de faire de la piece de Cenie, ce
Roman Dialogué, dont je vous ai rendu compte, il y a quelques mois *2, & qui lui a
déja fait perdre la moitié de la réputation qu’il a eu, cet été, au Théatre, est encore
une preuve de ce que je vous écris ici. On ne dira pas la même chose de notre Opera de
Thetis & Pelée, que notre Académie Royale de Musique vient de remettre sur le sien,
& dont toute notre France connoit la beauté, tant pour la Musique, que pour
l’excellence du Poëme. On raconte, à cette occasion, que le vieux M. de Fantenelle, qui en
est l’Auteur, ayant été invité par l’Academie de vouloir bien assister à la repetition de
cette piéce, ce Doyen de nos Beaux-Esprits s’y rendit avec un de ses vieux amis en la
compagnie du quel il en vit, il y a soixante & un an, la premiere representation
(b)3. Le motif de cette invitation étoit une difficulté qui étoit survenue entre
les Auteurs. Il s’agissoit, dit-on, de sҫavoir si on devoit faire danser les Prêtres qui
ont un rôle dans cette piéce. A cette question captieuse, le spirituel Vieillard répondit,
à ce que l’on assure, on ces termes : Je veux que mes Prêtres marchent & faites danser
les autres si vous le voulez & Reponse ingénieuse, & qui ne pouvoit manquer d’être
aplaudie dans la conjoncture critique où notre Clergé se trouve actuellement avec le Cour.
Je suis, Madame, par une Epigramme qu’un Auteur vient de lâcher contre un de nos plus
judicieux critiques qui n’a pas su la complaisance de louer un mauvais Ouvrage de sa
faҫon. Epigramme J’ai l’honneur d’être, & c. Paris, ce 9 Decembre 1750.
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L’Impertinent Damis, qui faisoit, depuis quelque tems, l’amour à une jeune Veuve, nommée
Julie, trouve, en allant la voir, un Billet-doux sans adresse, qu’il lui fait tenir,
comme s’il lui venoit de la part d’un autre Amant. Pasquin, son Valet, qu’il a chargé de
cette commission, vient lui en rendre compte, & lui demande, à cette occasion, quel
peut être le motif d’une demarche qui lui paroit des plus singulieres dans un Amant.
Damis le détrompe, & lui dit qu’il n’aime ni cette Veuve, ni sa niéce Rosalie, ni
aucunes femmes, dont il fait le portrait, & le sien, dans les Vers suivants. Je vous avouerai
ici, Madame, que peu accoutumée aux Impertinences, je ne m’attendois nullement à en
entendre dire d’aussi fortes contre notre Sexe. Quoiqu’il ait ses ridicules, que l’on
jouë tous les jours sur nos Théatres, je n’aurois jamais cru qu’un Auteur se seroit avisé
de nous y traiter toutes de folles, d’Esprits mal assortis, d’Insectes importants, enfin
d’Etres Vegetants. Il y ne lui restoit plus qu’à nous traiter d’Automates indociles, nom
que son impertinent Heros donne, un peu plus bas, à un de se <sic> créanciers.
Trouvez-vous, Madame, qu’un pareil debut fût bien propre à lui concilier la bienveillance
des Dames qui sont le plus bel & le plus nombreux ornement des Spectacles ? . . . .
Mais poursuivons notre Analyse. Apres avoir fait ce beau portrait des Dames, & de son
caractere, l’Impertinent dit à Pasquin que le but qu’il s’est proposé dans l’envoi de ce
Billet, est de se faire congédier par Julie, afin de pouvoir epouser Lucinde, autre jeune
Veuve, fort aimable, & fort riche, qu’il croit amoureuse de lui. Julie, qui arrive,
se plaint à lui de ce qu’il vient si rarement la voir. Il s’en excuse en Petit-Maitre,
c’est-à-dire, en vrai fat. En effet, dans tout ce qu’il lui dit, il ne fait que battre la
campagne, daubant les femmes, le Public, & sa Maitresse, pour lesquels il témoigne
beaucoup de mépris, & sur le compte de qui il a des idées aussi singulieres
qu’impertinentes. Julie lui en fait de vifs reproches, & malgré l’amour
qu’elle a pour lui, son ressentiment va jusqu’à lui lâcher cette dure Verité
Il se moque de ses reproches, ce qui la met hors d’elle même. Dans son transport, croyant
piquer la jalousie de son Amant, en lui opposant un rival, elle lui fait lire le
Billet-doux que celui-ci lui a fait tenir lui même sans qu’elle se sache. Damis, loin
d’en paroitre ému, n’en est que plus froid & plus fat ; ce qui fait beaucoup de peine
à Julie. Pour s’en venger, elle prend la résolution d’écouter Lindor, Amant de sa niéce
Rosalie, à la quelle étoit écrit le Billet que Damis a fait tenir à sa Tante. Rosalie,
qui entre, & qui a été quelque tems sans recevoir de nouvelles de Lindor, s’en plaint
à Julie qui lui fait soupҫonner la fidélité de cet Amant. Ces soupҫons sont encore
augmentez par Damis qui, après beaucoup de discours aussi impertinents que frivoles, lui
fait entendre que Lindor est amoureux de sa Tante. Il ordonne à son Valet, qui paroit, de
la confirmer encore dans cette idée, & le menace, en cas de refus, de le mal-traiter.
Après avoir ainsi trompé la Tante & la Niéce, il essaye d’abuser de même Lindor à qui
il debite beaucoup de sottises sur le compte des femmes. Celui-ci n’est point sa dupe,
& bien loin de prendre de sa Maitresse, & de sa Tante l’idée qu’il s’efforce de
lui donner de l’une & de l’autre, il prend le parti d’aller demander Rosalie en
mariage à sa Tante. Il en fait sur le champ la demande à Julie, qui trompée par le Billet
qu’elle a reҫu, prend d’abord pour elle la déclaration que lui fait Lindor de l’amour
qu’il a pour sa Niéce. Pendant ce qui pro quo arrive Rosalie qui, surprenant son Amant
aux genoux de sa Tante, se persuade que ce que Damis lui a dit est vrai. Pasquin, qui
entre, le lui confirme. Mais à peine a-t-il lâché ce mensonge, que Julie
& Lindor, qui soupҫonnent la manœuvre de Damis, viennent en demander
l’eclaircissement à son Valet. Celui-ci s’obstine à ne pas vouloir dire ce qui en est ;
mais Julie, reconnoissant, par le refus qu’il fait de parler, la vérité de ses soupҫons,
cesse de le presser, & l’envoye chercher son Maitre à qui elle veut procurer
l’affront qu’il mérite. Damis vient. Sa fourbe se découvre par un Billet de Lucinde qui
avertit Julie de sa trahison. L’impertinent perd ses deux Maitresses, L’Amour de Lindor
est couronné par le mariage de Rosalie : & la piéce finit par ces deux Vers :
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Que tu me connois peu ! ce tourbillon de folles, D’Esprits mal
assortis, d’Insectes importants,
Qui forment leur ennui de cent plaisirs frivoles,
M’en procurent de vrais presque à tous les instants.
Dans le monde, où je vis depuis assez long-tems,
Trompant sans aucun soin tant de femmes eredulez
Dirigeant à mon gré tant d’Etres Végétants,
Je sҫais mettre à profit jusqu’à mes ridicules.
Je m’accommode à tout, & rien ne me contraint.
Le Monde est un Tiran dont j’ai fait mon Esclave ;
Du poids de la Censure accablant qui le craint,
Il se laisse enchainer par celui qui le brave.
Qui forment leur ennui de cent plaisirs frivoles,
M’en procurent de vrais presque à tous les instants.
Dans le monde, où je vis depuis assez long-tems,
Trompant sans aucun soin tant de femmes eredulez
Dirigeant à mon gré tant d’Etres Végétants,
Je sҫais mettre à profit jusqu’à mes ridicules.
Je m’accommode à tout, & rien ne me contraint.
Le Monde est un Tiran dont j’ai fait mon Esclave ;
Du poids de la Censure accablant qui le craint,
Il se laisse enchainer par celui qui le brave.
Zitat/Motto
Plus que je suis indulgente, & plus vous êtes fat.
Zitat/Motto
Si les femmes vouloient s’entendre, Les hommes les plus fins ne
seroient que des sots.
Ebene 3
Que la Nature en tout soit votre étude unique, Auteurs qui prétendez aux honneurs du
Comique . . . .
Il faut que vos Acteurs badinent noblement,
Que le nœud bien formé se dénoué aisément,
Que l’Action marchant où la raison la guide
Ne se perde jamais dans une scene vuide ;
Que le stile humble & deux se releve à propos,
Que vos discours partout fertiles en bons mots
Soient pleins de passions finement maniées,
Et vos scènes toujours l’une à l’autre liées (a)1.
Il faut que vos Acteurs badinent noblement,
Que le nœud bien formé se dénoué aisément,
Que l’Action marchant où la raison la guide
Ne se perde jamais dans une scene vuide ;
Que le stile humble & deux se releve à propos,
Que vos discours partout fertiles en bons mots
Soient pleins de passions finement maniées,
Et vos scènes toujours l’une à l’autre liées (a)1.
Ebene 3
Depuis qu’Ambroise à l’étude s’aplique,
Sans cesse il décide & critique,
Et fuit l’Aristarque important,
Il étoit aimable ignorant,
Il étoit doux & pacifique,
Mais qu’il est sot dépuis qu’il est sҫavant !
Et fuit l’Aristarque important,
Il étoit aimable ignorant,
Il étoit doux & pacifique,
Mais qu’il est sot dépuis qu’il est sҫavant !
