Hé bien, Madame, comment vous
trouvez-vous de notre Philosophe? En êtes-vous contente ;
& s’est-il bien aquitté, pendant mon absence, de la
commission dont je l’avois chargé en partant pour la
campagne ? A-t-il un peu égayé son humeur naturellement
sérieuse ? Vous a-t-t-il fait quelquefois rire ? Il n’y
réüssit pas absolument mal lorsqu’il s’y met, & surtout
quand il est en la compagnie, ou sur le chapitre des femmes.
Le malheur est que la saison de l’été, que nous passons
presque toutes hors de la Ville, où il réside
continuellement, lui fournit, pendant ce tems, peu de
matières propres à l’egayer. L’accouchement de notre
Dauphine, dont l’aproche nous avoit ramenées ici, nous
promettoit des réjouissances Magnifiques, des plaisirs &
des fêtes de toutes les espèces, & conséquemment des
Avantures galantes, qui ne manquent jamais d’arriver dans
ces rencontres, & dont le récit vous auroit agréablement
amusée. Mais nos Vœux n’ont été exaucez qu’à demi : & la
naissance de la jeune Princesse qu’elle a mis
au monde, en reculant nos espérances, a suspendu les
transports de notre joye qui ne demandoit qu’à éclater. Le
Ciel a encore différé pour quelque tems la faveur que nous
lui demandions, & que nous nous flattons qu’il voudra
bien nous accorder une autre fois. Ainsi soit-il, &
au-plûtôt ! C’est ce qu’un de nos Poëtes vient de nous
annoncer, en nous grondant, & avec raison, selon moi, du
peu de sensibilité que nous avons fait paroitre pour cette
premiere grace qui méritoit que nous lui fissions un
meilleur accueil. Voici les Vers qu’il a faits sur ces
sujet.
Ebene 3
Vers
Sur
l’Acouchement de Madame la Dauphine.
D’ou-vient donc qu’en naissant une Auguste Princesse
Répand sur les François une sombre tristesse,
Que le
Peuple abbatu, morne, & baissant les yeux
Semble
ne point penser à rendre grace aux
Dieux ? . . . .
Il attendoit un Prince . . . . Il
n’est pas tems encore.
Le Soleil est toujours
devancé par l’Aurore.
L’Aurore a son éclat, &
nous fait entrevoir
Dans un doux avenir l’objet de
notre espoir. Mais si la Nation, en général, n’a
pas fait éclater, en cette rencontre, toute la joye &
toute la reconnoissance qu’elle devoit avoir pour ce
bienfait, en revanche, le petit peuple de cette Capitale, à
qui la moindre goutte du sang de ses Rois est infiniment
précieuse, a fait voir, en cette occasion, la bonté de son
cœur & la sincérité de son amour. L’une & l’autre
ont éclaté par des rejouissances de son goût, qu’il a
faites à ce sujet. Petits feux de joye,
petits régals où la délicatesse, qui manquoit à la chere,
étoit rachetée par l’effusion abondante du Vin Cris
d’Allegresse, Vaudevilles & Chansons à la louange de la
Princesse accouchée & de sa chere & aimable
Pouponne, tout cela s’est fait ici du meilleur cœur du
monde. Vous en verrez un petit échantillon dans le
Vaudeville que je vous envoye, & qui court tout Paris.
Il est dans un goût qui poura d’abord paroitre singulier à
bien des gens, mais qui divertira, à coup sûr, toutes les
personnes qui connoissent ceux pour qui il a été fait.
L’Auteur les y a representez dans tout leur naturel ; Il y a
même imité jusqu’à leur langage dont la risible singularité
exprime admirablement bien la naïveté & la charmante
simplicité de ces bonnes gens. Les Acteurs de cette petite
piéce, qui m’a paru vraiment réjouissante, sont les
Charbonniers, les Porteurs d’Eau, les Crocheteurs, ou
Portefaix, les Bateliers de la Place de Greve, & les
autres petites gens de cette classe. Ces Acteurs, Madame, ne
sont pas, à la vérité, aussi relevez que ceux de notre
Opera, & leurs discours, de même que leur chant, ne sont
ni aussi brillants, ni aussi flateurs pour des oreilles
accoutumées au beau ; Mais on trouve dans l’un & dans
l’autre un certain sel dont le piquant, quoique un peu
grossier, fait beaucoup de plaisir à ceux qui sçavent le
goûter, & qui se divertissent de tout ce qui est bon,
dans quelque genre qu’il soit. C’est cette derniere raison,
Madame, qui m’a déterminée à vous envoyer cette petite piéce
que j’ai présumé qui vous feroit plaisir.
Ebene 3
Vaudeville 1
Sur l’Accouchement de Madame la
Dauphine ;
Sur l’Air : Recois dans ton galetas
*2
1.
3 C’n’est pas des mocqu’- ; deà, Babet ;
V’la la Dauphine accouchée (a)
4.
C’n’est pas un trop bon
paquet,
Pas vrai ? qu’alle nous a lâchée.
Mais
pourquoi tant fair’ de ha ?
Tredam’ ! Est-ce qu’on
est maitre d’çà,
Tredam’ ! Est-ce qu’on est maitre
d’çà. 2.
5 Vois donc
ces Messieurs d’la Cour, Queu cas i font d’une
Princesse ! bis
On pouroit bien à son tour
Leux
donner la monnoï d’leux piéce . . . . Eh . . .
mais . . . qu’i song’ donc, Babet,
Que l’ pu biau de
leux nez en est fait. bis. 3.
6 Quand t’auras ton jupon bleu, N’iras-tu
pat à Versaye ? bis On dit qu’on y dresse un feu,
Un
feu, vrament, qui n’ s’ra pas de paye.
Un chacun en
parl’ beaucoup ; Dam’ ! on dit qu’ça s’ra biau com’
tout. bis. 4.
7 J’ verrons ç’lui de la Greve en
plin, Ni pu, ni moins qu’ les Duchesses ; bis J’ irons,
s’ jour là, sur un gradin,
Pel’ mel’ au mitan des
Princesses ;
Car, vrament, j’ons un Parin
Sus
vot’ respect qu’est un Ej’vin. bis. 5.
8 Et pi la fine Colation ; J’ n’en
tâtron pas ? . . . . c’n’est qu’un rêve. bis Force
Orgeat, Vin à foison,
Et d’la mangeail, tant qu’on
en creve. Y aura la d’ tout à sciau, J’y s’rons comme l’
poisson dans l’ieu. bis.
Voila, Madame, ce que
nous avons actuellement de plus plaisant, dans cette
Capitale. Ce n’est pas que nos Spectacles n’y aillent
toujours leur train ordinaire ; mais les piéces nouvelles
qu’on nous y donne sont si froides, pour la plupart,
qu’elles glacent les Spectateurs, même dans la Canicule.
C’est l’effet qu’a produit, en particulier, celle que nous a
présenté un Auteur, nommé Rousseau *
9, au quel on a donné, à juste titre, le surnom
de Petit, pour le distinguer du célebre Poéte de ce nom.
Cette piéce, qui a été jouée sur notre Théatre Italien,
étoit intitulée l’Etourdi. En vérité, Madame, je ne puis me
lasser d’admirer la sotte vanité de la plûpart de nos petits
Auteurs d’aujourd’hui. Il n’y en a presque point qui n’ait
assez bonne opinion de soi même pour oser se mesurer, &
prétendre même l’emporter sur nos plus excellents Ecrivains
du siécle passé ; & il me paroit que le Sieur Rousseau
est de ce nombre. En effet il n’est pas possible de croire
qu’il soit assez novice au Théatre pour ignorer qui
l’inimitable Moliere a fait de l’Etourdi une de ses plus
facétieuses Comédies qui l’on joue encore tous les jours
avec le succès qu’elle mérite : Or ne faut-il pas être de la
derniere présomption, & même extravagant, pour oser
retoucher un sujet déjà traité si heureusement par le Prince
de nos Comiques. C’est à peu près comme si le Sieur
Marmontel, ou quelqu’autre de nos jeunes Poétes Tragiques,
s’avisoit de vouloir nous donner un second Cid, un nouveau
Cinna, un nouveau Mitbridate, une nouvelle Athalie, & de
remanier tous les sujets que nos plus grands Poétes du
siécle dernier ont traités avec tant de succès. Que des
Icares aussi présomtueux viennent alors fondre, ou bruler,
leurs alles audacieuses à la chandelle de nos Théatres,
& culbutent de-là dans le fond du Marais qui est au pied
du Parnasse au sommet du quel leur sotte vanité les éleve,
il n’y a rien en cela que de très naturel. Aussi
n’avons-nous été nullement surprises de voir
faire cette culbute au Sieur Rousseau dont la piéce a été
trouvée détestable, & a été universellement siflée. Non
content de la vouloir pas écouter jusqu’à la fin, le
Parterre, dont vous connoissez l’indulgence pour le Théatre
Italien, a demandé à voir l’Auteur, apparemment pour lui
faire publiquement la Mercuriale qu’il méritoit. Mais le
Sieur Rousseau, n’étant pas d’humeur de recevoir ce second
affront, n’a pas jugé à propos de se montrer. Il s’est
contenté de l’humiliation que sa piéce, à la representation
de la quelle il devoit d’autant plus s’attendre, que
quelques autres Comédies qu’il a déjà données ; & qui
n’étoient guére meilleures que celle-ci, avoient éprouvé le
même sort. Quoique de pareilles Catastrophes, que nos
Auteurs essuyent fort souvent aujourdhui, dussent arrêter la
démangeaison qu’ils se sentent de travailler pour le
Théatre, on ne laisse cependant pas de s’y laisser aller
encore plus que jamais. Il semble effectivement, que ce soit
ici la maladie générale de tous ceux qui se flattent d’avoir
quelque esprit. On vient de me raconter, à ce sujet, une
Historiette qui fait la matiere d’un Procès Comique dont le
récit poura vous amuser. Voici le fait. Parmi nos
soi-disants Beaux Esprits, qui font ici leurs études dans
les Caffez, nous avons, entre autres, un certain Gascon,
nommé Gardeil, le quel meurt d’envie d’être Auteur
Dramatique. Comme l’envie seule ne suffit pas pour cela,
qu’on ne l’est pas impunément, & qu’il faut des talents
marquez pour réussir, il a été assez prudent pour se défier
des siens, & assez sot pour emprunter ceux d’un homme
qui, sans être aussi fou que lui, n’est guére mieux partagé
du côté des talents Poëtiques.