En 1729, un Frere Mineur (b)
2nommé Frere Bonaventure,
Sacristain du Couvent que les Religieux de cet
Ordre ont dans le Bourg de Monte dell’Olmo, qui
n’est qu’à quelques milles d’ici, entretenoit un
commerce criminel avec une très jolie fille dont
il avoit séduit l’innocente jeunesse. Il y avoit
déja plus d’un an que cette
galanterie duroit, lorsque l’élection du feu Pape
Clement XII. qui succeda en 1730. à Benoit XIII.
occasionna, selon l’usage, un Jubilé dans toute la
Chrétienté. Je ne sçai, Monsieur, si toutes les
autres Nations Catholiques ont beaucoup de foi à
cet article de notre croyance ; mais je ne crois
pas que vous ignoriez que nos Italiens, &
sur-tout ceux qui habitent dans les Etats du Pape,
regardent cette grace, que S. S. leur fait à son
avénement au Trône de S. Pierre, comme une des
plus grandes faveurs qu’ils puissent recevoir du
Ciel. Aussi n’y a-t-il rien qu’ils ne fassent pour
la mériter. Prieres, Jeunes, Stations,
Pellerinages, Aumônes, Confessions, Communions,
&c ; tout est mis ici en œuvre pour mériter la
bienheureuse Indulgence du Très Saint Pere. La
jeune Maitresse du Frere Sacristain, quoique
accoutumée aux Sacriléges par son Galant, ne put
résister au bon exemple que tout le monde lui
donnoit en cette rencontre. Elle voulut absolument
gagner le Jubilé. Il faloit pour cela aller à
confesse. Elle y alla, & quoique le péché de
la chair soit peut-être le seul article sur l’aveu
du quel le Sexe a de la discrétion, quoiqu’elle
eût caché jusqu’alors à son Pasteur, auquel elle
se confessoit, le commerce criminel qu’elle avoit
avec le Frere Bonaventure, elle ne put s’étourdir
plus long-tems sur les reproches que sa Conscience
lui faisoit à ce sujet. Elle fit donc la
Confession de son crime au digne Ecclésiastique
qui, après lui en avoir inspiré toute l’horreur
qu’elle en devoit avoir, & l’avoir exhortée à
la repentance, ne lui en promit l’absolution que
lorsqu’elle auroit entierement rompu tout commerce
avec le Moine par qui elle s’étoit
laissé séduire. Il est des Consciences timorées
que la Religion & l’amour de la Vertu ramenent
bientôt dans le bon chemin dont elles ont eu le
malheur de s’écarter. Telle etoit celle de la
jeune fille. Les tendres & patétiques
exhortations de son Pasteur lui firent verser un
torrent de larmes sur ses égarements passez, &
prendre la résolution de renoncer à son péché.
Elle le fit, & congedia effectiveemnt le Moine
qui ne fut pas peu étonné de ce changemens
inopiné. Tout autre auroit profité de cet exemple
édifiant ; mais on peut dire, à la confusion du
Clergé, tant Régulier que Séculier (&
l’Expérience ne le prouve que trop tous les jours)
que ceux d’entr’eux qui donnent dans le
libertinage ne sont susceptibles ni de scrupules,
ni de remords ; ou que s’ils en ressentent quelque
fois, ils les étouffent presque toujours dans leur
naissance. La corruption du cœur du Frere
Bonaventure alloit encore plus loin. Après avoir
inutilement tenté de renouer avec sa Belle,
n’ayant pu en venir à bout, il résolut de se
venger, d’une manière terrible, du Pasteur qu’il
soupçonna être l’Auteur de sa disgrace. Pour mieux
réussir dans sa vengeance, il dissimula son
ressentiment, & pour le satisfaire, il eut
recours à une de ces Créatures d’une vertu
médiocre, dont on ne manque nulle part, & qui,
pour de l’argent, sont toujours prêtes à tout
faire. Le Moine s’étant donc concerté avec cette
malheureuse, ils convinrent ensemble que,
moyennant une somme assez considérable, elle lui
joueroit le tour suivant. Cette fille, prenant un
extérieur modeste & un air dévot, sous
prétexte de vouloir gagner le Jubilé
comme les autres, vint se confesser à ce même
Pasteur au quel elle se présenta au milieu d’une
foule de peuple qui attendoit autour de lui que
leur tour vint pour en faire autant. Là cette
scélérate s’accuse, ou feint de s’accuser de ses
péchez. Mais au moment qu’on s’y attendoit le
moins, elle se leve tout en colere, & fort
brusquement du Confessionnal, contrefaisant
l’effrayée comme le pouroit être une Vestale, des
plus chastes, qu’un Libertin des plus effrontez
solliciteroit au crime. Elle accusa en effet le
Pasteur, à qui elle venoit de se confesser, de
vouloir attenter à son honneur, & de lui avoir
fait, dans le Tribunal Sacré de la Penitence, les
propositions les plus infames. Dans toutes les
affaires qui ont le moindre raport avec la
Religion, le peuple de ce Païs-ci entend encore
moins raison qu’ailleurs ; je veux dire, qu’il ne
l’entend point du tout, & ne veut pas même
l’entendre. Toujours crédule, & toujours prêt
à prendre feu pour les moindres bagatelles qu’il
regarde comme sacrées, il ne consulte plus alors
que sa superstition & son ressentiment, qui en
est toujours la suite. Quoique la conduite du
Pasteur fût irreprochable sur cet article, &
qu’il fût d’ailleurs d’un âge qui met
ordinairement les hommes à couvert de ces sortes
d’accusations, les assistants, persuadez par les
cris redoublez de cette malheureuse qui l’accusoit
toujours de l’avoir sollicitée au crime dans la
Confession, commencerent à murmurer contre ce
prétendu Sacrilége. Leurs plaintes & leurs
murmures augmentent à mesure que cette créature
continue son infame jeu. Enfin le scandale &
la rumeur sont poussez si loin, que le Vicaire de
l’Inquisition, ayant été informé, par
le Sacristain, de ce qui se passoit, envoya saisir
le Pasteur qu’il fit partir, quelques jours après,
pour Fermo où il fut mis dans les prisons que le
S. Office a dans cette Ville Archi-episcopale de
la Marche d’Ancone. Il est bon que vous sachiez,
Monsieur, que ce Vicaire que l’Inquisition
entretient à Monte-dell’-Olmo, est toujours un
Religieux du Couvent que les Freres Mineurs ont
dans ce Bourg. J’ajouterai encore ici qu’on a
apris depuis, que ce Vénérable Père Vicaire
partageoit avec le Frere Bonaventure les faveurs
de la jeune innocente dont je vous ai parlé
ci-dessus, & qu’ils avoient tous deux seduite.
On peut juger, par ces deux circonstances, si le
Pasteur, qui avoit arraché cette tendre brebis de
la gueule de ces deux Loups, qui l’auroient
peut-être ensuite prostituée à tout le Monastere,
pouvoit échapper à la vengeance de ces deux Héros
en Luxure. Pour mieux s’assurer de leur victime,
le Vicaire, après avoir reçu les dépositions de
son accusatrice, & celles des témoins du
scandale arrivé dans l’Eglise, bâtit sur ces
fondements une procédure criminelle qu’il envoya,
avec le prisonnier, à l’Inquisiteur de Fermo. Tout
le monde sçait, & vous ne l’ignorez pas sans
doute, Monsieur, que dans le Tribunal du S.
Office, pour peu que les accusations ayent la
moindre lueur de vraisemblance, elles y sont
aussi-tôt regardées comme de véritables preuves.
Vous sçavez d’ailleurs qu’il n’est pas permis à
qui-que-ce-soit de s’interesser en la moindre
chose pour l’accusé, fût il l’innocence même. Le
Pasteur, ainsi accusé publiquement, dans une
Eglise, dans une des plus saintes
fonctions de son Ministere, en présence de
plusieurs centaines de personnes qui avoient
toutes été témoins du scandale, ayant de plus été
transferé à vint cinq milles de-là, dans une Ville
où il n’avoit peut-être ni amis, ni connoissances,
se vit abandonné du monde entier, & livré à
toutes les horreurs qui sont ordinaires dans
toutes les prisons du S. Office. Il les suporta
pendant deux ans avec une patience vraiment
Angelique, se flatant que Dieu, qui abandonne
rarement dans ce monde l’innocence à la méchanceté
des hommes, les feroit enfin cesser. Il avoit tout
lieu de l’esperer ; & la chose seroit
infailliblement arrivée si ses Juges avoient eu
tant soit peu d’amour pour la Justice & pour
l’Humanité. En effet, pendant qu’il languissoit
ainsi dans la prison, Dieu frapa la malheureuse
Créature, qui avoit été le premier instrument de
sa perte, d’une maladie qui la conduisit aux
portes du tombeau. La vue & la frayeur de la
Mort lui dessillerent alors les yeux. Elle regarda
le peril où elle se trouvoit comme un châtiment du
crime qu’elle avoit commis en opprimant
l’innocent. Pour tâcher d’appaiser la colere de
Dieu dont elle sentit que le bras s’apesantissoit
sur elle, & réparer le mal qu’elle avoit fait,
elle fit apeller ses Parents, deux Pasteurs du
Voisinage, & un Notaire Apostolique. Alors
elle dévoila, en leur presence, toute la
détestable intrigue dans laquelle on l’avoit
engagée, & dont elle reconnoissoit que Dieu la
punissoit par une mort prématurée dont elle
sentoit les aproches. Elle déclara qu’elle lui en
demandoit sincérement pardon, & protesta,
devant lui, & devant tous les assistants, que
le Pasteur de Monte-dell’-Olmo étoit
absolument innocent des choses dont elle l’avoit
accusé à la sollicitation du R. P. Vicaire, &
du Sacristain du Couvent des Freres Mineurs. Elle
ajouta que la somme d’argent qu’ils lui avoient
donnée pour cela lui avoit fait commettre ce
crime ; que, pour l’expier, elle faisoit présent
aux pauvres de la Paroisse de Monte-dell’-Olmo, de
tout ce qu’elle possedoit dans le monde, & les
suplioit, en reconnoissance, de prier Dieu pour le
salut & le repos de son ame. A peine eut-elle
fait cette déclaration authentique, &
recommandé qu’on l’envoyat promtement au S. Office
de Fermo, qu’elle mourut, dans les sentiments de
la plus vive & la plus sincere répentance. Il
n’y a personne, Monsieur, qui, après avoir lu
ceci, ne se persuade qu’il va voir le Curé de
Monte-dell’-Olmo sortir triomphant des prisons du
S. Office, & que ce digne Pasteur va être
rendu à son Troupeua. La chose seroit
effectivement arrivée dans tous les Tribunaux du
monde, dans ceux même où l’on ne se pique pas le
plus de bien administrer la Justice. Mais il n’en
va pas tout-à-fait de même dans celui de la Très
Sainte Inquisition. Une des Maximes fondamentales
de ce redoutable Tribunal est, que tous ceux qui
tombent entre ses mains, fussent-ils l’innocence
même, doivent toujours être coupables de quelque
crime, plus ou moins grand, & conséquemment
qu’ils n’en doivent point sortir sans subir
quelque punition, ne fût-ce que la perte de leurs
biens & de leur honneur.