La Bigarure: No. I.
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N°. I.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, On a beau donner des
Conseils ; on a beau prêcher, censurer, critiquer, &
railler le genre humain sur ses vices & sur ses défauts.
On a beau lui faire voir le ridicule des uns, & les
suites funestes qu’ont les autres ; Tems perdu, peines
inutiles. Semblable à ces Chevaux de Bataille qui ne
s’épouvantent nullement du bruit, l’homme est une autre
espece d’Animal qui va toujours son train. C’est une
Créature incorrigible qui, bien qu’elle reconnoisse &
avoue son tort, ne laisse pas de faire tout ce qu’elle
condamne *1. Pourquoi cette contrariété ?
D’où vient cette obstination & cette
incorrigibilité ? . . . . D’un fond naturellement mauvais,
& d’un penchant, plus fort que la Raison, qui l’entraine
& le porte au mal. Tout le monde, par exemple, convient,
en général, que l’amour excessif du vin, des femmes, &
du jeu, sont trois passions qui ont les suites
les plus funestes. Mille exemples journaliers démontrent
cette vérité. Il n’y a presque personne qui n’en soit
convaincu par ses propres yeux. En voit-on pour cela moins
d’yvrognes ? Le nombre des débauchez & des joueurs en
est-il moins grand ? Le Beau-Sexe même, pour qui la Vertu
semble être encore plus particulierement faite, ne
donne-t-il pas, tête baissée, à l’exemple des hommes, dans
le dernier de ces Vices ? Est-il une passion aujourd’hui
plus à la mode parmi les Dames, que celle du jeu ? On a beau
leur dire : Le jeu de mille maux est la fatale source,
Belles, ne jouez que fort peu,
Et seulement fort petit jeu,
Et non pas pour remplir & tarir votre bourse. Celles qui, sans repos, de cet amusement Font leur principal exercice,
A coup sûr, se livrent au Vice,
Et sont dans le même moment,
Et toujours sans discernement
De justice ni d’injustice,
Victimes d’une extrémité,
Soit de leur sordide Avarice,
Soit de leur Prodigalité. On a beau leur répéter que Toute femme qui veut à l’honneur se vouer Doit se deffendre de jouer,
Comme d’une chose funeste ;
Car le jeu fort decevant
Pousse une femme souvent
A jouer de tout son reste. Non obstant toutes ces belles exhortations, malgré ces sages Maximes, dont chacun reconnoit la vérité, Le jeu plus que jamais dégénére en fureur. On joue argent, bijoux, maisons, contrats, honneur ;
Et c’est ce qu’une femme, en cet humeur à craindre,
Risque plus volontiers, & perd plus sans se plaindre. Mille & mille Epoux en pouroient bien dire des Nouvelles s’ils étoient instruits de tous les tours que leur jouent leurs très cheres moitiez lorsqu’elles ont le malheur d’être possedées par cette miserable passion. Mais voici un exemple tout récent des suites funestes que la fureur du jeu entraine après elle. Il me vient d’un Seigneur de la Cour de Naples, que j’ai eu l’honneur de voir & de fréquenter dans un voyage qu’il fit ici, l’année derniere, & qui m’en écrit en ces termes.
Voila, Monsieur, une belle & abondante matière à
réflexions, & une leçon bien utile à toutes les
personnes, de l’un & l’autre Sexe, qui sont possedées de
la passion du jeu. En voici une autre un peu moins sérieuse,
mais qui n’en est pas moins instructive pour les Maris.
Et seulement fort petit jeu,
Et non pas pour remplir & tarir votre bourse. Celles qui, sans repos, de cet amusement Font leur principal exercice,
A coup sûr, se livrent au Vice,
Et sont dans le même moment,
Et toujours sans discernement
De justice ni d’injustice,
Victimes d’une extrémité,
Soit de leur sordide Avarice,
Soit de leur Prodigalité. On a beau leur répéter que Toute femme qui veut à l’honneur se vouer Doit se deffendre de jouer,
Comme d’une chose funeste ;
Car le jeu fort decevant
Pousse une femme souvent
A jouer de tout son reste. Non obstant toutes ces belles exhortations, malgré ces sages Maximes, dont chacun reconnoit la vérité, Le jeu plus que jamais dégénére en fureur. On joue argent, bijoux, maisons, contrats, honneur ;
Et c’est ce qu’une femme, en cet humeur à craindre,
Risque plus volontiers, & perd plus sans se plaindre. Mille & mille Epoux en pouroient bien dire des Nouvelles s’ils étoient instruits de tous les tours que leur jouent leurs très cheres moitiez lorsqu’elles ont le malheur d’être possedées par cette miserable passion. Mais voici un exemple tout récent des suites funestes que la fureur du jeu entraine après elle. Il me vient d’un Seigneur de la Cour de Naples, que j’ai eu l’honneur de voir & de fréquenter dans un voyage qu’il fit ici, l’année derniere, & qui m’en écrit en ces termes.
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Brief/Leserbrief
« Je ne sçai, Monsieur, si
vous aurez entendu parler chez vous d’une affaire
qui a fait ici beaucoup de bruit, & que la Cour
a eu bien de la peine à accommoder. En voici le
sujet. Un prince, qui est à notre Cour, & que le
respect que l’on doit à son rang & à sa haute
naissance m’empêche de nommer, a eu le malheur
d’épouser, il y a quelque tems, une joueuse des plus
déterminées qui soit peut-être en Europe. Cette
passion ne s’étant manifestée que quelque tems après
son mariage, il crut que, l’habitude n’étant point
encore formée, il la lui feroit perdre aisément.
Dans cette vue, il lui representa, avec toute la
politesse, & tous les ménagements possibles, les
suites ordinaires de cette passion qui dégénere en
fureur lorsqu’on n’en arrête pas de bonne heure les progrès. La Princesse l’écouta ; car
c’est la moindre chose qu’une femme, de quelque rang
qu’elle soit, doive à son Epoux ; mais, sans tenir
aucun compte de ce qu’il lui avoit dit, elle
continua toujours à jouer. Nouvelles remontrances de
la part du Prince ; & toujours même allure de la
part de la Princesse. De plus, l’esprit de
contradiction, qui est la maladie du Sexe, fit faire
de nouveaux progrès à sa passion naissante. Non
contente de continuer à jouer, elle voulut jouer
très gros jeu ; & cette nouvelle envie couta à
son Epoux quelques milliers de Ducats qu’elle perdit
en deux ou trois séances. La perte de cette somme,
quoique assez considérable, affligea bien moins le
Prince, que le chagrin qu’il eut de voir le peu de
succès qu’avoient eu ses représentations & ses
remontrances auprès de la Princesse. Il lui en fit,
a cette occasion, de nouvelles, qui furent aussi
infructueuses que les précédentes. Enfin voulant
arrêter ce torrent qui commencoit à se déborder,
& qui auroit infailliblement entrainé sa ruine,
il joignit la deffense à ses exhortations. Deffendre
quelque chose au Sexe, c’est lui donner plus que
jamais envie de le faire. La chose ne manqua pas
d’arriver. La Princesse, se laissant aller à sa
passion avec encore plus de violence, continua à
jouer, & perdit des sommes encore plus
considérables. Le Prince, désespérant alors de
pouvoir jamais la guérir s’il ne recouroit à quelque
remede plus efficace que tous ceux qu’il avoit
inutilement employez, résolut enfin de s’en servir.
Ayant donc sçu, il y a quelques semaines, qu’elle
étoit à jouer dans une de ces maisons qui sont
partout la ruine des familles, il y
courut promptement pour l’en arracher. La Princesse,
qui dans ce moment étoit en mauvaise fortune, &
par conséquent de très mauvaise humeur, le reçut
fort mal, & fit à ses remontrances une réponse
si insultante, que le Prince, n’y pouvant tenir,
l’en punit sur le champ par un souflet qu’il lui
donna. Peut-etre allez-vous croire, Monsieur, que
cette correction, un peu violente, à la verité,
quoiqu’on la puisse excuser dans un homme poussé à
bout, va faire sur la Princesse une impression
salutaire. Un peu de patience, Monsieur, & vous
allez voir une action digne d’une Mégére. Furieuse
de l’affront qu’elle venoit de recevoir, elle saute
sur l’épée de son Epoux, la tire de son côté, &
s’élance sur lui pour la lui plonger dans le sein.
Elle y auroit réussi, si, heureusement pour lui, le
Prince n’avoit pas été assez alerte pour parer le
coup, qui ne fit que lui percer le bras. La
Princesse alloit redoubler sans les assistants qui
l’arrêtérent & la désarmerent. Alors, plus
fâchée d’avoir manqué sa vengeance, que de l’action
qu’elle venoit de faire, elle sort comme une Furie,
& se retire chez ses parents, résolue de ne
jamais revoir le Prince à moins que ce ne fût pour
laver, disoit-elle, dans son sang l’affront qu’il
venoit de lui faire. Quelque puissante que soit ici
sa famille, elle n’y auroit pas été, sans doute, à
couvert des poursuites de la Justice, si la Cour,
qui fut sur le champ informée de ce qui venoit de se
passer, ne les eut arrêtées en se réservant l’examen
& la décision de cette affaire. Enfin, après
bien des sollicitations de la part des deux
familles, & des assurances, de part
& d’autre, de vive à l’avenir en bonne union,
cette vive querelle vient d’être terminée, à la
condition expresse, que dorénavant la Princesse
renoncera au jeu, sur peine, en cas de
contravention, d’être renfermée, pour le reste de
ses jours, dans un Couvent. La réconciliation des
deux parties a été signée sous cette condition. Mais
sera-t-elle observée ? Ainsi-soit-il pour la
satisfaction & le repos des deux Epoux dont
l’union, à ce vice près, peut passer pour un des
plus heureux Mariages qui se soient faits depuis
long-tems ici parmi les Grands. Je suis &c. ».
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Epigramme Sur un Mari & sa
Femme. Par un deuxième Mariage Damis a pris femme pleine
d’appas.
Sur la premiere elle a tout l’avantage ; Le seul Damis ne s’en apperçoit pas. De la deffunte à tout propos il vante
Les graces, l’esprit, les talens
Souvent en compagnie, & sa femme presente.
Tels discours ne sont pas galants.
S’apercevant qu’elle en murmure :
Pardonne à mes regrets, dit-il de bonne foi ;
A la deffunte on les doit, je t’assure.
Ah ! dit-elle, Monsieur, personne, je vous jure, Ne la regrette plus que moi !
Sur la premiere elle a tout l’avantage ; Le seul Damis ne s’en apperçoit pas. De la deffunte à tout propos il vante
Les graces, l’esprit, les talens
Souvent en compagnie, & sa femme presente.
Tels discours ne sont pas galants.
S’apercevant qu’elle en murmure :
Pardonne à mes regrets, dit-il de bonne foi ;
A la deffunte on les doit, je t’assure.
Ah ! dit-elle, Monsieur, personne, je vous jure, Ne la regrette plus que moi !
Jeudi 20 Août 1750.
1* . . . . Video meliora, proboque ; Deteriora sequor.
