La Bigarure: N°. 34.
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N°. 34.
Livres Nouveaux
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Brief/Leserbrief
Il y a parmi nous un espece d’hommes qui ont de tout tems été
chargez de l’indignation publique ; & l’objet éternel de notre Satire & de nos
railleries. Vous m’allez, sans doute, demander ici, Monsieur, qui sont ces gens si odieux.
A ce portrait,
Monsieur, vous n’aurez pas de peine, je crois, à reconnoitre nos Financiers,
Pour moi, Monsieur, je crois que, pour
remédier à de pareils abus, la Justice ne seroit pas mal d’en user avec ces Donzelles de
la même manière qu’elle vient d’en agir avec quelques confreres & quelques consœurs de
notre fameuse Abbesse Madame Paris dont je vous ai parlé dans mes précédentes Lettres.
Outre cette grande Communauté Privilégiée, il s’en étoit encore établi ici secrettement,
& à l’insҫu de la Police, quelques autres petites, dont le Chef & les Membres,
pour quelque irrégularité qu’on a sans doute trouvé dans leur conduite, viennent donner à
nos bons Parisiens un spectacle des plus Burlesques. Les unes & les autres, ayant été
condamnées à être marquées & fouettées aux Carrefours de cette Ville, voici la marche
singuliere, & l’ordre qui se sont observez dans cette Tragi-Comique cérémonie. Les
Valets de l’Executeur de la Justice précédoient le cortege. Ensuite venoit la Supérieure
de la Communauté, montée à rebours sur un Ane dont elle tenoit la queue en main, en guise
de bride. Elle étoit suivie des filles de sa Communauté qui marchoient à pied, & que
les Boureau, qui les tenoit toutes liées & garottées, les mains derriere le dos,
caressoit, de tems en tems, à grands coups de verges. La cérémonie finie, & après
qu’elles ont eu toutes reҫu, sur les épaules, les armes de sa Majesté, elles ont été
renfermées dans le grand Hôtel de la Salpetriere, leur retraite ordinaire, où elles
doivent rester pendant trois ans, pour être chassées, au bout de ce terme, hors du
Royaume. Ce Spectacle n’a guére moins attiré de monde que le Rhynoceros, quoique il fut
composé d’Animaux aussi communs ici, que cet autre y est rare. Je finis, Monsieur, par quelques Stances que je viens de
recevoir, & qui m’ont paru mériter de trouver place dans cette Lettre. Les voici.
Fremdportrait
Vous les reconnoitrez au sort dont ils jouissent. A ces
brillants plaisirs qui chez eux retentissent, Ces bruyants Pharaons où l’or qu’ils ont
volé Roule sur une Carte & brille accumulé. Ces repas où, des tems plus la misere
augmente, Plus on trouve, en tout genre, une chere abondante, Où le vin coule exquis, où
le gibier, le fruit Echapé des hivers, qui l’ont ailleurs détruit. Fait croire que pour
nous, si dures, si stériles, Les saisons, pour eux seuls, roulent toujours fertiles. Nous
fouillons dans la boue où nous les sҫavons nez ; Et quand on parle d’eux, instruits de
leur famille : Celui-ci, disons-nous, a porté la Mandille ; Cet autre eut pour Ayeul un
Maréchal serrant ; Et mon Domestique est de cet autre parent.
Fremdportrait
Gens que de leur fumier le pillage a tirez, Qui ne sont dans
le monde aimez, considérez Que d’hommes qui, comme eux, sont sortis de la crasse, Et qui,
dans leurs plaisirs, n’ont d’autres compagnons Que d’un pareil fumier les subits
Champignons.
Allgemeine Erzählung
Un de ces Messieurs, nommé Mr. de Maison-rouge, (nom qui
désigne assez bien la noble origine du personnage) fait ici non seulement l’occupation de
nos Curieux de Nouvelles, mais encore de nos Magistrats. Ses vices, & se mauvais
traitements qu’il a faits à son Epouse ont forcé celle-ci à demander séparation de Corps
& de Biens par devant le Juge Civil. On sҫait assez que, dans ces sortes d’occasions,
chacun s’invective toujours plaisamment, & que les Avocats, qui plaident de part
& d’autre ne demandent qu’à s’égayer sur le compte de leur partie adverse. C’est ce
qui fit autrefois dire au fameux Demosthene, que celui qui, dans ces rencontres, parloit
le moins, étoit le moindre Calomniateur. Quoiqu’il en soit du fonds de cette affaire, on
s’en divertit beaucoup ici ; & je crois qu’elle pourra vous amuser. En voici
l’exposé. Le fonds de la Cause porte sur les Vices de M. Maison-rouge, sur ses mauvais
traitements, sur ses cruautez, sur ses injustices, & sur les différentes diffamations
dont il s’est efforcé de noircir son Epouse. Depuis l’année 1744. jusqu’à present, M.
& Me. de Maison-rouge avoient vécu séparez volontairement, comme ne pouvant suporter
réciproquement leurs humeurs ; Mais dans le fonds c’est que M. de Maison rouge avoit déjà
formé des inclinations & des habitudes étrangeres qui alienoient l’esprit de sa femme
pour laquelle il témoignoit plus que du mépris. Depuis ce tems il n’a point cessé de la
persécuter, soit en lui ôtant ses Domestiques, soit en la privant des compagnies qu’elle
avoit coutume de voir, & en la forҫant de recevoir des gens qu’elle n’avoit jamais ni
vus, ni connus, des Médecins, des Chirurgiens, & quelques parents avec lesquels elle
n’avoit jamais été bien. Il a été plus loin. Dans la crainte que son ordre
ne fut pas exécuté fidellement, il a donné à son Portier la liste des personnes qu’il
vouloit qui eussent entrée chez son Epouse, & deffendu qu’il en laissât entrer aucune
autre, si elle n’étoit munie d’une permission de sa part. Aussi-tôt qu’il a sҫu que
quelque Domestiques s’étoit attaché à cette Dame, il ne s’est point donné de repos qu’il
n’ait trouvé moyen de le faire sortir, & par-là de la priver de toute a consolation
que pouvoit lui fournir une semblable habitude. La Dame de Maison-rouge, étant tombée
dangereusement malade, on lui persuada qu’elle devoit se racommoder avec son Mari ; Elle
lui écrivit en conséquence, & le prioit de la venir voir. Il lui fit reponse, qu’elle
n’étoit point encore assez malade pour cela. Il y vint cependant ; mais ce ne fut que
pour enlever ses diamants & ses bijoux dont il fit present à une Actrice de l’Opera,
nommée la Romainville, dont il a fait sa Maitresse. Quelqu’un lui ayant demandé un jour à
l’Opera comment se portoit son Epouse, il répondit : Est-ce de ma P. . . . legitime que
vous parlez, ou est-ce de l’autre ? Mais toutes ces choses ne sont rien en comparaison de
la Lettre humiliante & indigne que son Mari a voulu l’obliger de lui écrire pour lui
arracher une piéce qui la condamnât à jamais. C’étoit à cette condition qu’il offroit de
lui rendre ses diamants, de lui laisser ses Domestiques, & la liberté de loger à
part ; & si elle refusoit de la lui écrire, il lui marquoit qu’il prétendoit qu’elle
quittât sa maison, & vint loger chez lui, & qu’elle renvoyât son Domestique.
Voici cette belle Lettre.
L’Original de cette Lettre, qui est écrite de la main de M. de Maison-rouge, est
déposé chez un Notaire. Que prétendoit-il insérer de cette Lettre ? Que Me. de
Maison-rouge, qui jouit de quarante cinq mille livres de rente, n’en avoit effectivement
que dix ou onze mille, & que le surplus lui venoit de ses libéralitez. Il vouloit
être reconnu pour un mari bienfaisant lorsqu’il étoit inhumain. Il vouloit paroitre se
raccommoder avec sa femme lorsque, dans le fonds de son cœur, il en étoit bien éloigné.
Il vouloit jetter sur sa conduite un soupçon infame qu’il n’a pu faire réussir. A ces
mots de projet manqué, il a voulu donner des sens différents. Tantôt cela signifioit,
selon lui, une menace de séparation, tantôt une menace de poison dont on avoit eu le
bonheur de se garantir, & dont un Chat étoit mort. Mais la vue de l’Original dissipe
toutes les tenebres. Incontinent après que la Dame de Maison-rouge eut presenté sa
Requête en Séparation, son Mari, ayant subi un interrogatoire, requit que sa femme fut
pareillement interrogée sur trois cents faits & articles qui étoient autant de piéges
qu’on lui tendoit pour la faire trebucher. Entre autres choses on lui demandoit si elle
n’avoit pas eu des hauteurs & des mauvaises humeurs avec son Mari. Elle a répondu
qu’oui, mais qu’étant cruellement tourmentée par son Epoux, elle n’avoit pas cru devoir
souffrir ses indignitez sans se révolter. Voilà des Moyens qui paroissent bien
plausibles, & auxquels l’Avocat de la partie adverse n’a répondu que par des bons
mots, bien choisis, & d’éloquence ; ce qui a fait dire qu’on ne jugeroit point la
Cause, mais l’homme. C’est un Principe reçu, disoit-il, que dans le Mariages les humeurs
reciproques des parties ne font pas moins part de la société, que les
biens. Il n’est question que de sҫavoir si les humeurs de M. & de Me. de Maison-rouge
sont réellement incompatibles & absolument insuportables ; & dans le cas où il y
auroit de l’inhumanité, la Justice doit interposer son autorité, & ordonner la
séparation. A l’entendre, le Sieur de M. R. est le Mari du monde le plus respectable. Il
a expulsé, dit-il, les Domestiques de sa femme, parce que c’étoient des gens qui
abusoient de sa facilité, & qui dissipoient ses biens ; il lui a enlevé ses bijoux,
parce qu’il étoit outré de voir qu’elle n’en faisoit aucun usage, qui lui fit honneur ;
il regle la compagnie qui doit aller chez elle, parce qu’il lui importe que ceux qu’elle
fréquentera ne jettent pas de mauvais soupçons sur son compte. On ne sҫait pas encore en
faveur de qui se décidera ce Procès ; mais il n’est pas difficile de voir, au travers de
tout ceci, de quel côté est le tort & l’injustice. Le Public le donne totalement au
Sieur de Maison-rouge. Il se fonde pour cela sur deux raisons qui sont très-solides &
très-valables. La premiere est l’experience journaliere que l’on a du libertinage &
de la grossiereté, presque toujours brutale, de ces supôts de Plutus, qui étant sortis,
pour la plûpart, du néant, n’ont jamais eu la moindre éducation, & ne peuvent,
conséquemment, avoir que de très mauvais procédez avec des femmes bien élevées &
vertueuses qui veulent les mettre dans le bon chemin. La seconde raison sur lequel le
Public s’appuye encore, est que, dans tout le procédé du Sieur de Maison-rouge, il
reconnoit le manége ordinaire aux filles de l’Opera, lequel est de commencer toujours par
brouiller les sots qui les aiment, avec leurs femmes, s’ils sont mariez. A la faveur de
ces discordes Domestiques, ces Créatures pêchent toujours en eau trouble, ou, pour parler
encore plus juste, elles grugent le poisson qu’elles ont pris & tiennent dans leurs
filets. Il n’y a point à douter que la Romainville ne suive en cela l’exemple de ses
dignes compagnes ; & les bijoux de la Dame de Maison-rouge, que son débauché de Mari
a prêtez à celle-ci, courent grand risque d’avoir, entre ses mains, le sort de ceux que le Sieur D. L. de très-luxurieuse & très-prodigue mémoire, prêta de
même, il y a quelques années, à la Chanteuse Pelissier, laquelle aima mieux le faire
prendre en effigie, & faire rompre vif, en place de Grêve, un de ses Valets de
chambre, que de lui en rendre un seul.
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Brief/Leserbrief
Je me trouve obligé de vous dire, Monsieur, que je vous
haïs, & que je n’ai jamais eu que de l’Antipathie pour vous. Ce n’est pas que je
n’aye lieu de me louer de vos politesses & de votre générosité, & que je ne
sache très bien que, quoique mes biens montent, au plus, à dix ou onze mille livres,
vous avez néanmoins la complaisance de m’en payer jusqu’à vingt mille. Mais tout cela
ne peut m’empêcher de vous avoir en horreur. Je ne vous ai jamais aimé, & ne vous
aimerai de ma vie. Ce sont mes parents qui ont fait entendre aux Votres
que je vous convenois, non pas moi qui ai consenti à vous prendre pour mon Mari. Soyez
donc bien persuadé que jamais je ne vous aimerai, & que si vous me forcez à rentrer
chez vous, vous m’obligerez à exécuter le projet que j’ai déja manqué une fois. Je suis
&c.
Allgemeine Erzählung
Puisque je suis en train, Monsieur, de vous décrire ici les suites fâcheuses
du libertinage, je vais joindre encore aux Histoires précédentes celle de quatre
Officiers. Ces Messieurs, qui étoient de quatre Corps différents, venoient
de passer la nuit du Dimanche dernier au Lundi dans quelque lieu de débauche, & se
retiroient chez eux sur les cinq heures du matin, vomissant mille ordures contre les
personnes qu’ils rencontroient. Les premiers objets qui les ont essuyées ont été quelques
Servantes qui alloient à la premiere Messe des Cordeliers, Non contents de les insulter,
ces Libertins vouloient encore en venir aux voyes de fait avec ces filles, lorsqu’un
Garҫon Boucher, qui alloit à son travail, s’étant rencontré-là par hazard, voulut prendre
la deffense de ces pauvres insultées. Il le fit en effet ; mais quatre épées, qu’il vit
d’abord tirer & pointer contre lui, lui firent promptement prendre la fuite.
Heureusement pour les filles, que ces insolents se mirent à poursuivre leur deffenseur ;
de sorte que sa fuite leur donna le tems de se réfugier dans l’Eglise. Mais celui-ci
étant entré dans la rue des Boucheries, qui n’en est qu’à quelques pas, appella à son
secours quelques-uns de ses compagnons. Il en accourt aussi-tôt une vingtaine, armez de
bâtons, qui commence par tomber sur les Officiers. Après avoir fait voler en éclats leur
epées, ils font tomber sur eux un gresle terrible de coups dont trois de ces Messieurs
n’evitent une partie qu’en gagnant au pied, & en s’enfuyant à toutes jambes. Le
quatrieme, qui ne pouvoit trouver moyen de leur échapper, auroit été assommé sur la
place, si quelques Bouchers, moins cruels que leurs garҫons, ne fussent accourus pour
faire cesser les coups ; mais ceux-ci ne l’ont point voulu relâcher, qu’ils ne l’ayent
auparavant obligé de faire amande honorable, à genoux, à celui de leurs Camarades qu’ils
avoient d’abord attaqué. Il n’y avoit pas moyen de reculer. Un bras, qu’ils lui avoient
cassé, l’avoit mis hors de deffense. D’ailleurs la crainte où il étoit qu’ils ne lui
ôtassent la vie, comme ils en étoient les maitres, l’avoit rendu souple & obeïssant.
Il croyoit en être quitte pour cette petite humiliation qu’il ne méritoit que trop, mais
ces gaillards, pour le mortifier davantage, le baloterent ; & dès que l’un étoit
content, l’autre lui faisoit recommencer la même cérémonie, qui dura jusqu’à sept heures
du matin. Le Guet, ayant alors été averti de ce qui se passoit, vint avec
un Carosse enlever l’Officier blessé dont l’exemple doit apprendre à ses Confreres
combien des pareilles infamies sont indignes d’un Corps aussi respectable que l’est celui
du Militaire où l’honneur & la vertu doivent être encore plus en recommandation, que
dans les autres.
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Stances sur l’amour. A Mademoiselle F * *. L’amour, dont tant
de fois on vous fit la peinture, Qu’on vous representa sous des traits si
puissans,
N’est autre que ce feu qu’attise la Nature,
Et que l’attrait du Sexe allume dans nos sens.
Ce n’est pas la beauté qui toujours nous enflame,
Mais le besoin d’aimer plus puissant sur les cœurs,
Mais cet instinct secret, ce mouvement de l’Ame
Qui soumet les plus fiers à ses charmes vainqueurs.
Ne vous y trompez as, adorable Orthénice,
Loin du Sexe, il n’est point d’amoureuses ardeurs,
C’est lui qu’on cherche ; envain, entouré d’artifice,
Feint-on un pur Amour, on court à des faveurs.
Oui, joüir est un bien où tout Amant aspire :
Ne vous offensez pas, Belles, de nos désirs.
La Nature elle même a nos cœurs les inspire,
Et c’est pour les remplir qu’elle fit les plaisirs. De Hautemer.
N’est autre que ce feu qu’attise la Nature,
Et que l’attrait du Sexe allume dans nos sens.
Ce n’est pas la beauté qui toujours nous enflame,
Mais le besoin d’aimer plus puissant sur les cœurs,
Mais cet instinct secret, ce mouvement de l’Ame
Qui soumet les plus fiers à ses charmes vainqueurs.
Ne vous y trompez as, adorable Orthénice,
Loin du Sexe, il n’est point d’amoureuses ardeurs,
C’est lui qu’on cherche ; envain, entouré d’artifice,
Feint-on un pur Amour, on court à des faveurs.
Oui, joüir est un bien où tout Amant aspire :
Ne vous offensez pas, Belles, de nos désirs.
La Nature elle même a nos cœurs les inspire,
Et c’est pour les remplir qu’elle fit les plaisirs. De Hautemer.
