Un Jesuite de la Maison
Professe de Rome, appellé le R. P. Visentini, grand
Prédicateur, & encore plus grand Directeur, s’étoit
fait, à la faveur du Masque de la Dévotion, une si
grande réputation dans cette Ville, que toutes les
femmes & les filles, même du plus haut rang,
s’empressoient à l’envie les unes des autres, de se
mettre sous la direction de sa Révérence. Du nombre de
ses illustres Penitentes étoit la Marquise de . . . .
Cette Dame s’en trouvoit si bien, qu’elle s’imagina ne
pouvoir mieux faire que de mettre aussi sous la conduite
de ce saint homme une fille unique qu’elle avoit. Cette
aimable enfant, qui n’avoit encore que treize ans,
élevée sous les yeux d’une Mere dévote, étoit aussi
innocente qu’elle étoit belle. De semblables objets sont
un terrible écueil, & en même tems, une amorce bien
dangereuse. pour des Directeurs, qui bien souvent, n’ont
que les apparences de la chasteté. Tel étoit
intérieurement le P. Visentini. Son cœur, insensible
pour la Mere, qui ne ressembloit aucunement à sa fille,
se sentit d’abord épris de celle-ci. Sҫavoir s’il
combattit cette passion dans sa naissance, c’est,
Monsieur, ce que je ne puis vous dire ici. Je crois
cependant qu’il n’en fit rien, ou, s’il le fit, ce ne
fut que bien foiblement. En effet, s’il eut craint le
péril, il ne s’y seroit pas exposé, il auroit fuï la
presence d’un objet si séduisant, & dont les
attraits étoient capables de le faire succomber. Il ne
le fit point ; donc il ne le voulut pas. Bien loin de
prendre ce sage parti, il chercha, au contraire, le
moyen de fortifier encore, & de satisfaire enfin sa
passion criminelle. Voici de quelle maniere il s’y prit.
Les Jesuites, dans leur premier Institut, n’étoient
qu’une espece de Missionnaires Ambulants, qui devoient
aller, de Ville en Ville, & de Vilages en Vilages,
enseigner, partout où il plairoit aux Papes de les envoyer, les premiers éléments de la
Religion aux enfans & aux pauvres *
1. De toutes les
belles promesses qu’ils firent autrefois à Sa Sainteté,
& à ses Successeurs, c’est le seul point qu’ils
observent aujourd’hui à Rome ; ce qu’on ne leur voit
point pratiquer ailleurs où ils regardent ces choses
comme étant infiniment au dessous d’eux. Mais comme les
personnes d’un certain rang n’ont garde d’envoyer leurs
enfans à leurs instructions publiques où ils se
trouveroient confondus avec ceux des pauvres, ces bons
Religieux, dont le principal Vœu est de se dévouer tout
entiers au service des Grands, ont à Rome un usage qui
est fort commode pour ces derniers. C’est qu’ils vont
dans leurs maisons enseigner le Catechisme à leurs
enfans. La charmante fille de la Marquise de . . . en
savoit déja les premiers éléments que lui avoit apris sa
Mere. Mais comme elle étoit dans l’âge où l’on fait,
ordinairement, faire à ses pareilles leur premiere
Communion, le R.P. Visentini saisit cette occasion pour
avoir un plus libre accès auprès de son aimable &
innocente Amante. Sa Mere, femme que ce Pere avoit mise
dans la plus haute dévotion, & qui dans un besoin auroit été la premiere à contribuer à
la Canonisation de son Directeur (tant elle étoit
persuadée de sa sainteté) non seulement y consentit,
mais elle l’en pria, & lui recommanda de prendre un
soin particulier de sa fille sur qui elle lui donna un
pouvoir absolu. L’Hipocrite Jesuite n’usa que trop de
cette permission. En effet il sҫut si bien profiter,
& abuser de la crédulité de la Mere, & de
l’innocence de la fille, que cette derniere porta
bientôt dans son sein les fruits amers de l’incontinence
de son sacrilege Directeur. Quoique dévote, la Marquise
étoit trop au fait de ces sortes de choses pour ne pas
s’appercevoir, au bout d’un certain tems, de l’état où
se trouvoit sa fille. Elle l’interroge en particulier.
L’innocente Agnès rougit, & fait d’abord difficulté
d’avouer le crime dans lequel son vénérable Catechiste
l’a entraïnée. Enfin pressée par sa Mere, elle lui
déclare tout, avec une candeur & une ingenuité dont
elle est surprise. Etonnée d’une scélératesse, dont elle
croyoit son pieux Directeur incapable, la Marquise
tourne & retourne sa fille de cent façons
différentes pour voir si ce n’est point une ruse dont
elle se sert croyant se justifier. Toujours même aveu de
la part de la jeune innocente qui, à son tour, ne paroit
pas moins étonnée, d’aprendre que ce que le Pere
Visentini lui avoit fait envisager comme une action des
plus saintes, est traité, par la Mere, de crime
Abominable, & qui ne sҫauroit être trop sévérement
puni. O Papelards, qu’on se trompe à vos mines ! La
Marquise, de la sort abusée par le Jesuite qui venoit de
deshonorer son illustre famille, ouvrit les yeux sur son
malheur, & sur celui de sa fille. Elle en porta les
plaintes les plus ameres, & en fit les plus
sanglants reproches à son séducteur qui eut le front
& l’audace de nier le crime, quoiqu’il en fut
convaincu par les déclarations réitérées &
circonstantiées que la jeune innocente en fit en sa
presence. Sa noirceur & sa scélératesse changerent
en haine toute l’estime que la Marquise
avoit eu jusqu’alors pour lui; & elle résolut de
tirer de cet affront la seule satisfaction qu’elle en
pouvoit attendre. Dans cette vue, elle alla se jetter
aux pieds du Pape où, pénétrée de la plus juste & de
la plus vive douleur, elle lui raconta toute cette
criminelle avanture. Le Pape, indigné du procedé du
Jesuite, envoye aussi-tôt chercher le coupable, & le
Supérieur de son Couvent. Il étoit déja trop tard. Le
criminel s’étoit échapé. Prévoyant bien les suites
qu’auroit son incontinence, & croyant en éviter la
punition, il avoit demandé au Général de son Ordre la
permission d’aller prêcher à Naples ; & sa Révérence
la lui ayant accordée, il y avoit déja quelques jours
qu’il étoit parti pour s’y rendre. Le Supérieur vint
donc seul trouver le Pape auquel il allégua, pour
justifier l’absence de son compagnon, la raison que je
viens de raporter. Cependant Sa Sainteté, lui ayant
exposé le sujet pour lequel elle l’avoit mandé, lui
ordonna de faire promptement revenir le P. Visentini,
afin qu’il se justifiât, lui-même, en sa présence, en
cas qu’il se trouvât aussi innocent qu’il le prétendoit.
Le Superieur répondit au Pape, qu’il signifieroit ses
ordres au T. R. P. Général qui seul avoit ce pouvoir,
& qui ne manqueroit pas de lui donner, le plus
promtement possible, cette satisfaction qui interressoit
l’honneur de toute sa Compagnie ; après quoi il s’en
retourna à son Couvent. Des qu’il y fut arrivé, il n’eut
rien de plus pressé que de courir chez le Général auquel
il raconta ce que le Pape venoit de lui aprendre, &
lui fit part des ordres que S. S. lui avoit donnés. Le
Général assemble aussi-tôt ses Assistants & tout son
Consistoire où l’on délibére sur la conduite qu’on
tiendra dans cette affaire qui, si elle venoit à
éclater, causeroit à Rome, & dans toute l’Italie, le
même scandale que causa en France, il y a quelques
années, celle de leur fameux Père Girard. Après une
longue délibération, il fut enfin resolu, qu’on
amuseroit le Pape par des délais, & que pendant ce
tems on prendroit des moyens surs &
infaillibles pour sauver, dans cette fâcheuses affaire,
l’honneur de la Vénérable Compagnie. Pour cet effet on
commenҫa par expédier une Lettre qui fut portée à Sa
Sainteté, par laquelle sa Révérence ordonnoit au
Supérieur des Jesuites de la Maison de Naples de
renvoyer promptement à Rome le F. Visentini. Cette
Lettre fut envoyée à Naples par S. S. même. Pendant
qu’on amusoit ainsi le Souverain Pontife, de son côté le
Conseil du Général fit partir, en même temps, un Exprès
pour Naples, avec une autre Lettre portant ordre au
Supérieur des Jesuites de se saisir, sur le champ, du P.
Visentini dont il lui mandoit la deshonorante avanture,
& de lui faire faire secretement l’opération
d’Origene par le plus habile Chirurgien de la Ville
*
2. Il
ajoutoit que, pour que la chose n’éclatât point, il
feroit remplir la station par un autre Jesuite qu’il lui
nommoit ; enfin qu’il devoit lui récrie que le P.
Visentini partiroit pour Rome aussi-tôt qu’il seroit
rétabli d’une maladie dont il avoit été attaqué en
arrivant à Naples. Les Ordres de Sa Révérence furent
exécutés de point en point, Le P. Visentini fut
secrettement mis au nombre des Eunuques, & puni dans
la partie même qui avoit deshonoré son Ministere, &
son Ordre. On amusa le Pape par une prétendue maladie
qui mettoit, disoit-on, le Jésuite hors d’état de se
rendre à ses ordres aussi promptement qu’on l’auroit
souhaité : Quand il fut entierement rétabli de son
opération, il reparut alors à Rome où son affaire fut
discutée dans plusieurs Audiences secrettes où le Pape
la fit éxaminer. Sur les dépositions réitérées &
très circonstanciées de la jeune innocente, le P.
Visentini, quoi qu’il niât constamment le fait, fut
déclaré atteint & convaincu du crime dont cette
belle enfant l’accusoit, & dont il étoit réellement
coupable. Les Jésuites, voyant leur Confrere condamné,
firent alors jouer le grand ressort qu’ils avoient
imaginé pour sauver l’honneur de leur Compagnie. Après avoir protesté contre la Sentence, dont
ils apelloient comme d’abus & de nullité, pour en
obtenir la cassation, & une réparation publique
qu’ils prétendoient que la Marquise & toute sa
famille devoient à leur Ordre, ils demanderent au Pape,
qu’il fut fait, en presence de témoins, & par des
gens experts, un examen de la personne même du P.
Visentini, qui étoit d’autant plus innocent du crime
dont on l’accusoit, qu’il en étoit très-réellement
incapable, comme on en seroit bientôt convaincu.
L’examen ayant été accordé, & le Jesuite visité, il
fut effectivement trouvé tel que ses Confreres,
l’avoient dit. Il fut, en conséquence, déclaré
innocent ; la fille, qu’il avoit seduite &
deshonorée, fut déclarée calomniatrice ; & comme
telle, elle fut condamnée à passer le reste de ses jours
au pain & à l’eau dans une Prison Conventuelle. A
l’égard de la Marquise sa Mere, qui avoit poursuivi
cette affaire, elle fut condamné à faire réparation
d’honneur au P. Visentini, au Supérieur de son Couvent,
au R. P. Général, & à tout son Ordre dans la
personne de ses Assistants. C’est ainsi que les
Jesuites, par un trait exécrable de Politique, sortirent
triomphants d’une affaire qui auroit dû les perdre
d’honneur ; & que l’innocence se vit, comme il
n’arrive que trop souvent, opprimée par leur malice.
Mais si l’iniquité triomphe dans le monde, ce n’est,
ordinairement, que pour un tems. Quoique la Justice
Divine ait réservé aux méchants des suplices éternels
dans l’autre vie, elle leur en fait subir assez souvent
dans celle-ci. C’est ce qui vient d’arriver en cette
rencontre, & de la maniere que vous l’allez
apprendre. Deux ans s’étoient écoulez depuis la décision
de cette affaire. La triste & déplorable fille de la
Marquise expioit, depuis ce tems, dans un Couvent, le
crime de son séducteur, lorsque le Ciel, touché de sa
pénitence & de ses larmes, y a mis fin de la maniere
du monde la plus consolante pour elle, & la plus
humiliante pour les Jesuites. Voici de quelle façon la
chose est arrivée. Un des Parents de la Marquise, grand
amateur de la Musique, avoit dans sa maison un jeune
homme qui avoit une des plus admirables
voix qu’on put entendre, & qu’il aimoit
passionément. La crainte bien fondée qu’avoit ce
Seigneur que le jeune homme ne perdit, avec l’âge, cet
avantage merveilleux pour une oreille Italienne, le fit
recourir, pour le lui conserver, à cet expédient que la
barbarie humaine a imaginé. C’est celui qui ôte à
l’homme ce qui le rend véritablement homme, & qui,
lorsqu’il l’a perdu, n’en fait plus qu’une espece de
Monstre inutile à la Société dans laquelle il ne peut
plus prendre ni le nom d’Homme, ni celui de Femme.
Quoiqu’il y ait à Rome, où ces sortes d’opérations se
font très-fréquemment, des Chirurgiens assez habiles
pour les bien exécuter, toutefois la crainte que ce
Seigneur eut qu’ils ne réussissent pas assez bien dans
celle-ci, le fit recourir à ceux de Naples, qui sont
très renommez pour cela. Comme il avoit quelques
affaires qui l’apelloient dans cette Ville, il y emmena
avec lui le jeune homme dont il avoit determiné les
parents, à lui laisser faire cette opération, par les
grands avantages qu’il lui faisoit pour le reste de ses
jours, <sic> Arrivé à Naples, il fait venir le
plus fameux de tous les Chirurgiens de cette Ville,
auquel il propose l’opération qu’il desiroit faire
faire, & exige de lui, avant toutes choses, qu’il
lui en garantisse le succès. L’Opérateur le lui promet,
& pour le rassurer sur ce point, il lui cite un
grand nombre de semblables opérations qu’il a faites,
dit-il, très heureusement, même sur des personnes déja
avancées en âge. Soit imprudence, soit hazard, ou
permission Divine, dans le grand nombre de personnes
qu’il lui cite pour exemples, il lui nomme, sans y
penser, le fameux Predicateur & Directeur Jesuite
qui étoit venu de Rome pour prêcher à Naples, deux ans
auparavant, & qui, par un motif de piété des plus
admirables, disoit-il, s’étoit fait mutiler cette
partie, pour pouvoir remplir avec plus de sureté &
d’édification les fonctions de son Saint Ministere.