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        <author>Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan)</author>
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                        Universität Graz</orgName>
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        <bibl>Anonyme: La Bigarure ou Gazette galante, historique, litteraire, critique,
                    morale, satirique, serieuse et badine. Tome Quatrieme. La Haye : chez Pierre
                    Gosse junior, Libraire. 1750, 89-96 </bibl>
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          <title level="j">La
                        Bigarure</title>
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<div1><head><hi rend="smallcaps">N°. 32.</hi></head>
<lg><l rend="G1"><hi rend="italic"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="E3" xml:id="FR.4"></milestone> Dame Venus &amp; Dame Hipocrisie</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Font quelquefois ensemble de bons coups. <lb></lb>Tout homme est homme, &amp; les Moines sur tous :<lb></lb>Ce que j’en dis, ce n’est point par envie.<lb></lb>Avez-vous sœur, fille, ou femme jolie.<lb></lb>Craignez le Froc ; C’est un Maitre Gonin.<lb></lb>Vous en tenez s’il tombe sous sa main<lb></lb>Belle qui soit quelque peu simple &amp; neuve. <lb></lb>Pour vous montrer que je ne parle en vain.<lb></lb>Lisez ceci ; je n’en veux d’autre preuve. <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></hi></l>
</lg><p><hi rend="smallcaps">Par</hi> ce début, Monsieur, vous connoitrez d’abord que l’Histoire que je vais vous raconter, &amp; à laquelle ces Vers servent de Prologue, ne sera jamais insérée dans la <hi rend="italic">Legende</hi> de l’Ordre dans lequel elle est arrivée. C’est une verité dont vous devez être aussi assuré, que je suis persuadé d’avance que ces bons Religieux me sauront très mauvais gré de l’avoir publiée, &amp; que s’il ne dépend que d’eux que je sois mis au rang des Réprouvez, pour m’en punir, ils vont, sur le champ, m’exclure, pour l’éternité, du séjour des Bienheureux. Mais ce qui me rassure, c’est qu’il y a long-tems que les risibles menaces de ces sortes de gens ne font plus d’impression que sur les femmelettes, &amp; sur quelques hommes qui leur ressemblent. Loin donc que cette considération retienne ma plume, je croirois, au contraire, manquer à ce que tout honnête homme doit au Public, si je lui laissois ignorer un événement si instructif <pb n="90"></pb> pour tous les Peres &amp; toutes les Meres, &amp; qui fait honneur au Juge qui vient de porter contre le coupable, la Sentence que meritoit son crime. En voici le détail tel qu’il me vient de <hi rend="italic">Rome</hi>, d’où Mr. l’Abbé C. . . . que vous connoissez, vient de me le mander. </p>
<p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="AE" xml:id="FR.5"></milestone> Un</hi> <hi rend="italic">Jesuite</hi> de la Maison Professe de Rome, appellé le R. P. <hi rend="italic">Visentini</hi>, grand Prédicateur, &amp; encore plus grand Directeur, s’étoit fait, à la faveur du Masque de la Dévotion, une si grande réputation dans cette Ville, que toutes les femmes &amp; les filles, même du plus haut rang, s’empressoient à l’envie les unes des autres, de se mettre sous la direction de sa Révérence. Du nombre de ses illustres Penitentes étoit la Marquise de . . . . Cette Dame s’en trouvoit si bien, qu’elle s’imagina ne pouvoir mieux faire que de mettre aussi sous la conduite de ce saint homme une fille unique qu’elle avoit. Cette aimable enfant, qui n’avoit encore que treize ans, élevée sous les yeux d’une Mere dévote, étoit aussi innocente qu’elle étoit belle. De semblables objets sont un terrible écueil, &amp; en même tems, une amorce bien dangereuse. pour des Directeurs, qui bien souvent, n’ont que les apparences de la chasteté. Tel étoit intérieurement le P. <hi rend="italic">Visentini</hi>. Son cœur, insensible pour la Mere, qui ne ressembloit aucunement à sa fille, se sentit d’abord épris de celle-ci. Sҫavoir s’il combattit cette passion dans sa naissance, c’est, Monsieur, ce que je ne puis vous dire ici. Je crois cependant qu’il n’en fit rien, ou, s’il le fit, ce ne fut que bien foiblement. En effet, s’il eut craint le péril, il ne s’y seroit pas exposé, il auroit fuï la presence d’un objet si séduisant, &amp; dont les attraits étoient capables de le faire succomber. Il ne le fit point ; donc il ne le voulut pas. Bien loin de prendre ce sage parti, il chercha, au contraire, le moyen de fortifier encore, &amp; de satisfaire enfin sa passion criminelle. Voici de quelle maniere il s’y prit. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Les</hi> <hi rend="italic">Jesuites</hi>, dans leur premier Institut, n’étoient qu’une espece de Missionnaires Ambulants, qui devoient aller, de Ville en Ville, &amp; de Vilages en Vilages, enseigner, partout où il plairoit aux Papes de les <pb n="91"></pb> envoyer, les premiers éléments de la Religion aux enfans &amp; aux pauvres *<hi rend="superscript"><note n="1">* Voyez <hi rend="italic">l’Histoire de la Compagnie de</hi> <hi rend="smallcaps">Jesus</hi>, par leur Pere, <hi rend="italic">Orlandin</hi> ; la Vie de St. <hi rend="italic">Ignace</hi> de <hi rend="italic">Loyola</hi>, par leurs Peres <hi rend="italic">Ribadeneira</hi>, &amp; <hi rend="italic">Mariana</hi>. . . <hi rend="smallcaps">Quicumque</hi> <hi rend="italic">in Societate nostra, quam</hi> <hi rend="smallcaps">Jesu</hi> <hi rend="italic">nomine insigniri cupimns &lt;sic&gt;, vult, sub Crucis vexillo, Deo militare, &amp; soli Domino atque Romane Pontifici, ejus in terris Vicario, servire, post solemne perpetae Castitatis Vetum, proponat sibi in animo se partem esse Societatis ad hoc praesertim institut. ut &lt;sic&gt;, ad prosectum animarum, vita &amp; doctrina Christiana, &amp; ad fidei propagationem per publicas predictationes &amp; Verbi Dei ministerium, Spiritualia exercitia, &amp; charitatis opera, &amp; nominatim per</hi> <hi rend="smallcaps">Puerorum</hi> <hi rend="italic">ac rudium in</hi> <hi rend="italic">Christianismo institutionem. . . praecipue intendat . . . deinde hujus sui instituti rationem. . . . semper ante oculos curet habere . . . ita ut, quidquid Romani Pontifices pro tempore existentes jusserint ad prosectum animarum &amp; fidei propagationem pertinens, ad quascumque Provincias nos mittere voluerint, sine ulla tergiversatione, aut excusatione, illico, quantum in nobis fuerit, exequi teneamur, &amp;c.</hi>  Bulle d’aprobation de l’Ordre des <hi rend="italic">Jesuites</hi> par le pape <hi rend="italic">Paul</hi> III. donnée l’an 1540. Voyez le Bullar. Magn. <hi rend="italic">Pauli</hi> III. ad hunc annum.</note></hi>. De toutes les belles promesses qu’ils firent autrefois à Sa Sainteté, &amp; à ses Successeurs, c’est le seul point qu’ils observent aujourd’hui à <hi rend="italic">Rome</hi> ; ce qu’on ne leur voit point pratiquer ailleurs où ils regardent ces choses comme étant infiniment au dessous d’eux. Mais comme les personnes d’un certain rang n’ont garde d’envoyer leurs enfans à leurs instructions publiques où ils se trouveroient confondus avec ceux des pauvres, ces bons Religieux, dont le principal Vœu est de se dévouer tout entiers au service des Grands, ont à <hi rend="italic">Rome</hi> un usage qui est fort commode pour ces derniers. C’est qu’ils vont dans leurs maisons enseigner le Catechisme à leurs enfans.</p>
<p><hi rend="smallcaps">La</hi> charmante fille de la Marquise de . . . en savoit déja les premiers éléments que lui avoit apris sa Mere. Mais comme elle étoit dans l’âge où l’on fait, ordinairement, faire à ses pareilles leur premiere Communion, le R.P. <hi rend="italic">Visentini</hi> saisit cette occasion pour avoir un plus libre accès auprès de son aimable &amp; innocente Amante. Sa Mere, femme que ce Pere avoit mise dans la plus haute dévotion, &amp; qui dans un be-<pb n="92"></pb>soin auroit été la premiere à contribuer à la Canonisation de son Directeur (tant elle étoit persuadée de sa sainteté) non seulement y consentit, mais elle l’en pria, &amp; lui recommanda de prendre un soin particulier de sa fille sur qui elle lui donna un pouvoir absolu. L’Hipocrite <hi rend="italic">Jesuite</hi> n’usa que trop de cette permission. En effet il sҫut si bien profiter, &amp; abuser de la crédulité de la Mere, &amp; de l’innocence de la fille, que cette derniere porta bientôt dans son sein les fruits amers de l’incontinence de son sacrilege Directeur. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Quoique</hi> dévote, la Marquise étoit trop au fait de ces sortes de choses pour ne pas s’appercevoir, au bout d’un certain tems, de l’état où se trouvoit sa fille. Elle l’interroge en particulier. L’innocente <hi rend="italic">Agnès</hi> rougit, &amp; fait d’abord difficulté d’avouer le crime dans lequel son vénérable Catechiste l’a entraïnée. Enfin pressée par sa Mere, elle lui déclare tout, avec une candeur &amp; une ingenuité dont elle est surprise. Etonnée d’une scélératesse, dont elle croyoit son pieux Directeur incapable, la Marquise tourne &amp; retourne sa fille de cent façons différentes pour voir si ce n’est point une ruse dont elle se sert croyant se justifier. Toujours même aveu de la part de la jeune innocente qui, à son tour, ne paroit pas moins étonnée, d’aprendre que ce que le Pere <hi rend="italic">Visentini</hi> lui avoit fait envisager comme une action des plus saintes, est traité, par la Mere, de crime Abominable, &amp; qui ne sҫauroit être trop sévérement puni. </p>
<p rend="CI"><hi rend="italic">O Papelards, qu’on se trompe à vos mines !</hi></p>
<p><hi rend="smallcaps">La</hi> Marquise, de la sort abusée par le <hi rend="italic">Jesuite</hi> qui venoit de deshonorer son illustre famille, ouvrit les yeux sur son malheur, &amp; sur celui de sa fille. Elle en porta les plaintes les plus ameres, &amp; en fit les plus sanglants reproches à son séducteur qui eut le front &amp; l’audace de nier le crime, quoiqu’il en fut convaincu par les déclarations réitérées &amp; circonstantiées que la jeune innocente en fit en sa presence. Sa noirceur &amp; sa scélératesse changerent en haine toute l’estime que la <pb n="93"></pb> Marquise avoit eu jusqu’alors pour lui; &amp; elle résolut de tirer de cet affront la seule satisfaction qu’elle en pouvoit attendre. Dans cette vue, elle alla se jetter aux pieds du Pape où, pénétrée de la plus juste &amp; de la plus vive douleur, elle lui raconta toute cette criminelle avanture. Le Pape, indigné du procedé du <hi rend="italic">Jesuite</hi>, envoye aussi-tôt chercher le coupable, &amp; le Supérieur de son Couvent. Il étoit déja trop tard. Le criminel s’étoit échapé. Prévoyant bien les suites qu’auroit son incontinence, &amp; croyant en éviter la punition, il avoit demandé au Général de son Ordre la permission d’aller prêcher à <hi rend="italic">Naples</hi> ; &amp; sa Révérence la lui ayant accordée, il y avoit déja quelques jours qu’il étoit parti pour s’y rendre. Le Supérieur vint donc seul trouver le Pape auquel il allégua, pour justifier l’absence de son compagnon, la raison que je viens de raporter. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Cependant</hi> Sa Sainteté, lui ayant exposé le sujet pour lequel elle l’avoit mandé, lui ordonna de faire promptement revenir le P. <hi rend="italic">Visentini</hi>, afin qu’il se justifiât, lui-même, en sa présence, en cas qu’il se trouvât aussi innocent qu’il le prétendoit. Le Superieur répondit au Pape, qu’il signifieroit ses ordres au T. R. P. Général qui seul avoit ce pouvoir, &amp; qui ne manqueroit pas de lui donner, le plus promtement possible, cette satisfaction qui interressoit l’honneur de toute sa Compagnie ; après quoi il s’en retourna à son Couvent. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Des</hi> qu’il y fut arrivé, il n’eut rien de plus pressé que de courir chez le Général auquel il raconta ce que le Pape venoit de lui aprendre, &amp; lui fit part des ordres que S. S. lui avoit donnés. Le Général assemble aussi-tôt ses Assistants &amp; tout son Consistoire où l’on délibére sur la conduite qu’on tiendra dans cette affaire qui, si elle venoit à éclater, causeroit à <hi rend="italic">Rome</hi>, &amp; dans toute l’<hi rend="italic">Italie</hi>, le même scandale que causa en <hi rend="italic">France</hi>, il y a quelques années, celle de leur fameux Père <hi rend="italic">Girard</hi>. Après une longue délibération, il fut enfin resolu, qu’on amuseroit le Pape par des délais, &amp; que pendant ce tems on prendroit des moyens surs <pb n="94"></pb> &amp; infaillibles pour sauver, dans cette fâcheuses affaire, l’honneur de la Vénérable Compagnie. Pour cet effet on commenҫa par expédier une Lettre qui fut portée à Sa Sainteté, par laquelle sa Révérence ordonnoit au Supérieur des <hi rend="italic">Jesuites</hi> de la Maison de <hi rend="italic">Naples</hi> de renvoyer promptement à <hi rend="italic">Rome</hi> le F. <hi rend="italic">Visentini</hi>. Cette Lettre fut envoyée à <hi rend="italic">Naples</hi> par S. S. même. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Pendant</hi> qu’on amusoit ainsi le Souverain Pontife, de son côté le Conseil du Général fit partir, en même temps, un Exprès pour <hi rend="italic">Naples</hi>, avec une autre Lettre portant ordre au Supérieur des <hi rend="italic">Jesuites</hi> de se saisir, sur le champ, du <hi rend="italic">P.</hi> <hi rend="italic">Visentini</hi> dont il lui mandoit la deshonorante avanture, &amp; de lui faire faire secretement l’opération d’<hi rend="italic">Origene</hi> par le plus habile Chirurgien de la Ville *<hi rend="superscript"><note n="2">* Ceux qui font en <hi rend="italic">Italie</hi> ces opérations sont appellez <hi rend="italic">Norsini</hi>. </note></hi>. Il ajoutoit que, pour que la chose n’éclatât point, il feroit remplir la <hi rend="italic">station</hi> par un autre <hi rend="italic">Jesuite</hi> qu’il lui nommoit ; enfin qu’il devoit lui récrie que le <hi rend="italic">P. Visentini</hi> partiroit pour <hi rend="italic">Rome</hi> aussi-tôt qu’il seroit rétabli d’une maladie dont il avoit été attaqué en arrivant à <hi rend="italic">Naples</hi>. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Les</hi> Ordres de Sa Révérence furent exécutés de point en point, Le <hi rend="italic">P. Visentini</hi> fut secrettement mis au nombre des Eunuques, &amp; puni dans la partie même qui avoit deshonoré son Ministere, &amp; son Ordre. On amusa le Pape par une prétendue maladie qui mettoit, disoit-on, le <hi rend="italic">Jésuite</hi> hors d’état de se rendre à ses ordres aussi promptement qu’on l’auroit souhaité : Quand il fut entierement rétabli de son opération, il reparut alors à <hi rend="italic">Rome</hi> où son affaire fut discutée dans plusieurs Audiences secrettes où le Pape la fit éxaminer. Sur les dépositions réitérées &amp; très circonstanciées de la jeune innocente, le P. <hi rend="italic">Visentini</hi>, quoi qu’il niât constamment le fait, fut déclaré atteint &amp; convaincu du crime dont cette belle enfant l’accusoit, &amp; dont il étoit réellement coupable. Les <hi rend="italic">Jésuites</hi>, voyant leur Confrere condamné, firent alors jouer le grand ressort qu’ils avoient imaginé pour sauver l’honneur de leur Compagnie. A-<pb n="95"></pb>près avoir protesté contre la Sentence, dont ils apelloient comme d’abus &amp; de nullité, pour en obtenir la cassation, &amp; une réparation publique qu’ils prétendoient que la Marquise &amp; toute sa famille devoient à leur Ordre, ils demanderent au Pape, qu’il fut fait, en presence de témoins, &amp; par des gens experts, un examen de la personne même du <hi rend="italic">P. Visentini</hi>, qui étoit d’autant plus innocent du crime dont on l’accusoit, qu’il en étoit très-réellement incapable, comme on en seroit bientôt convaincu. L’examen ayant été accordé, &amp; le <hi rend="italic">Jesuite</hi> visité, il fut effectivement trouvé tel que ses Confreres, l’avoient dit. Il fut, en conséquence, déclaré innocent ; la fille, qu’il avoit seduite &amp; deshonorée, fut déclarée calomniatrice ; &amp; comme telle, elle fut condamnée à passer le reste de ses jours au pain &amp; à l’eau dans une Prison Conventuelle. A l’égard de la Marquise sa Mere, qui avoit poursuivi cette affaire, elle fut condamné à faire réparation d’honneur au <hi rend="italic">P. Visentini</hi>, au Supérieur de son Couvent, au R. P. Général, &amp; à tout son Ordre dans la personne de ses Assistants. C’est ainsi que les <hi rend="italic">Jesuites</hi>, par un trait exécrable de Politique, sortirent triomphants d’une affaire qui auroit dû les perdre d’honneur ; &amp; que l’innocence se vit, comme il n’arrive que trop souvent, opprimée par leur malice. Mais si l’iniquité triomphe dans le monde, ce n’est, ordinairement, que pour un tems. Quoique la Justice Divine ait réservé aux méchants des suplices éternels dans l’autre vie, elle leur en fait subir assez souvent dans celle-ci. C’est ce qui vient d’arriver en cette rencontre, &amp; de la maniere que vous l’allez apprendre. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Deux</hi> ans s’étoient écoulez depuis la décision de cette affaire. La triste &amp; déplorable fille de la Marquise expioit, depuis ce tems, dans un Couvent, le crime de son séducteur, lorsque le Ciel, touché de sa pénitence &amp; de ses larmes, y a mis fin de la maniere du monde la plus consolante pour elle, &amp; la plus humiliante pour les <hi rend="italic">Jesuites</hi>. Voici de quelle façon la chose est arrivée. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Un</hi> des Parents de la Marquise, grand amateur de la Musique, avoit dans sa maison un jeune homme <pb n="96"></pb> qui avoit une des plus admirables voix qu’on put entendre, &amp; qu’il aimoit passionément. La crainte bien fondée qu’avoit ce Seigneur que le jeune homme ne perdit, avec l’âge, cet avantage merveilleux pour une oreille <hi rend="italic">Italienne</hi>, le fit recourir, pour le lui conserver, à cet expédient que la barbarie humaine a imaginé. C’est celui qui ôte à l’homme ce qui le rend véritablement homme, &amp; qui, lorsqu’il l’a perdu, n’en fait plus qu’une espece de Monstre inutile à la Société dans laquelle il ne peut plus prendre ni le nom d’Homme, ni celui de Femme. Quoiqu’il y ait à <hi rend="italic">Rome</hi>, où ces sortes d’opérations se font très-fréquemment, des Chirurgiens assez habiles pour les bien exécuter, toutefois la crainte que ce Seigneur eut qu’ils ne réussissent pas assez bien dans celle-ci, le fit recourir à ceux de <hi rend="italic">Naples</hi>, qui sont très renommez pour cela. Comme il avoit quelques affaires qui l’apelloient dans cette Ville, il y emmena avec lui le jeune homme dont il avoit determiné les parents, à lui laisser faire cette opération, par les grands avantages qu’il lui faisoit pour le reste de ses jours, &lt;sic&gt;</p>
<p><hi rend="smallcaps">Arrivé</hi> à <hi rend="italic">Naples</hi>, il fait venir le plus fameux de tous les Chirurgiens de cette Ville, auquel il propose l’opération qu’il desiroit faire faire, &amp; exige de lui, avant toutes choses, qu’il lui en garantisse le succès. L’Opérateur le lui promet, &amp; pour le rassurer sur ce point, il lui cite un grand nombre de semblables opérations qu’il a faites, dit-il, très heureusement, même sur des personnes déja avancées en âge. Soit imprudence, soit hazard, ou permission Divine, dans le grand nombre de personnes qu’il lui cite pour exemples, il lui nomme, sans y penser, le fameux Predicateur &amp; Directeur <hi rend="italic">Jesuite</hi> qui étoit venu de <hi rend="italic">Rome</hi> pour prêcher à <hi rend="italic">Naples</hi>, deux ans auparavant, &amp; qui, par un motif de piété des plus admirables, disoit-il, s’étoit fait mutiler cette partie, pour pouvoir remplir avec plus de sureté &amp; d’édification les fonctions de son Saint Ministere. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone></p>
<p>(<hi rend="italic">La Suite dans le N°. suivant</hi>) <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1"> N°. 32. <seg synch="#FR.2" type="E2">
                  <seg synch="#FR.3" type="LB">
                    <seg synch="#FR.4" type="E3"> Dame Venus &amp; Dame
                                            Hipocrisie Font quelquefois ensemble de bons coups.
                                            <lb></lb>Tout homme est homme, &amp; les Moines sur
                                            tous :<lb></lb>Ce que j’en dis, ce n’est point par
                                            envie.<lb></lb>Avez-vous sœur, fille, ou femme
                                            jolie.<lb></lb>Craignez le Froc ; C’est un Maitre
                                            Gonin.<lb></lb>Vous en tenez s’il tombe sous sa
                                            main<lb></lb>Belle qui soit quelque peu simple &amp; neuve.
                                            <lb></lb>Pour vous montrer que je ne parle en
                                            vain.<lb></lb>Lisez ceci ; je n’en veux d’autre preuve.
                                        </seg> Par ce début, Monsieur, vous connoitrez d’abord que
                                        l’Histoire que je vais vous raconter, &amp; à laquelle ces
                                        Vers servent de Prologue, ne sera jamais insérée dans la
                                        Legende de l’Ordre dans lequel elle est arrivée. C’est une
                                        verité dont vous devez être aussi assuré, que je suis
                                        persuadé d’avance que ces bons Religieux me sauront très
                                        mauvais gré de l’avoir publiée, &amp; que s’il ne dépend que
                                        d’eux que je sois mis au rang des Réprouvez, pour m’en
                                        punir, ils vont, sur le champ, m’exclure, pour l’éternité,
                                        du séjour des Bienheureux. Mais ce qui me rassure, c’est
                                        qu’il y a long-tems que les risibles menaces de ces sortes
                                        de gens ne font plus d’impression que sur les femmelettes,
                                        &amp; sur quelques hommes qui leur ressemblent. Loin donc
                                        que cette considération retienne ma plume, je croirois, au
                                        contraire, manquer à ce que tout honnête homme doit au
                                        Public, si je lui laissois ignorer un événement si
                                        instructif <pb n="90"></pb> pour tous les Peres &amp; toutes les
                                        Meres, &amp; qui fait honneur au Juge qui vient de porter
                                        contre le coupable, la Sentence que meritoit son crime. En
                                        voici le détail tel qu’il me vient de Rome, d’où Mr. l’Abbé
                                        C. . . . que vous connoissez, vient de me le mander. <seg synch="#FR.5" type="AE"> Un Jesuite de la Maison
                                            Professe de Rome, appellé le R. P. Visentini, grand
                                            Prédicateur, &amp; encore plus grand Directeur, s’étoit
                                            fait, à la faveur du Masque de la Dévotion, une si
                                            grande réputation dans cette Ville, que toutes les
                                            femmes &amp; les filles, même du plus haut rang,
                                            s’empressoient à l’envie les unes des autres, de se
                                            mettre sous la direction de sa Révérence. Du nombre de
                                            ses illustres Penitentes étoit la Marquise de . . . .
                                            Cette Dame s’en trouvoit si bien, qu’elle s’imagina ne
                                            pouvoir mieux faire que de mettre aussi sous la conduite
                                            de ce saint homme une fille unique qu’elle avoit. Cette
                                            aimable enfant, qui n’avoit encore que treize ans,
                                            élevée sous les yeux d’une Mere dévote, étoit aussi
                                            innocente qu’elle étoit belle. De semblables objets sont
                                            un terrible écueil, &amp; en même tems, une amorce bien
                                            dangereuse. pour des Directeurs, qui bien souvent, n’ont
                                            que les apparences de la chasteté. Tel étoit
                                            intérieurement le P. Visentini. Son cœur, insensible
                                            pour la Mere, qui ne ressembloit aucunement à sa fille,
                                            se sentit d’abord épris de celle-ci. Sҫavoir s’il
                                            combattit cette passion dans sa naissance, c’est,
                                            Monsieur, ce que je ne puis vous dire ici. Je crois
                                            cependant qu’il n’en fit rien, ou, s’il le fit, ce ne
                                            fut que bien foiblement. En effet, s’il eut craint le
                                            péril, il ne s’y seroit pas exposé, il auroit fuï la
                                            presence d’un objet si séduisant, &amp; dont les
                                            attraits étoient capables de le faire succomber. Il ne
                                            le fit point ; donc il ne le voulut pas. Bien loin de
                                            prendre ce sage parti, il chercha, au contraire, le
                                            moyen de fortifier encore, &amp; de satisfaire enfin sa
                                            passion criminelle. Voici de quelle maniere il s’y prit.
                                            Les Jesuites, dans leur premier Institut, n’étoient                                      
      qu’une espece de Missionnaires Ambulants, qui devoient
                                            aller, de Ville en Ville, &amp; de Vilages en Vilages,
                                            enseigner, partout où il plairoit aux Papes de les <pb n="91"></pb> envoyer, les premiers éléments de la
                                            Religion aux enfans &amp; aux pauvres *<note n="1">*
                                                Voyez l’Histoire de la Compagnie de Jesus, par leur
                                                Pere, Orlandin ; la Vie de St. Ignace de Loyola, par
                                                leurs Peres Ribadeneira, &amp; Mariana. . .
                                                Quicumque in Societate nostra, quam Jesu nomine
                                                insigniri cupimns &lt;sic&gt;, vult, sub Crucis
                                                vexillo, Deo militare, &amp; soli Domino atque
                                                Romane Pontifici, ejus in terris Vicario, servire,
                                                post solemne perpetae Castitatis Vetum, proponat
                                                sibi in animo se partem esse Societatis ad hoc
                                                praesertim institut. ut &lt;sic&gt;, ad prosectum       
                                         animarum, vita &amp; doctrina Christiana, &amp; ad
                                                fidei propagationem per publicas predictationes
                                                &amp; Verbi Dei ministerium, Spiritualia exercitia,
                                                &amp; charitatis opera, &amp; nominatim per Puerorum
                                                ac rudium in Christianismo institutionem. . .
                                                praecipue intendat . . . deinde hujus sui instituti
                                                rationem. . . . semper ante oculos curet habere
                                                . . . ita ut, quidquid Romani Pontifices pro tempore
                                                existentes jusserint ad prosectum animarum &amp;
                                                fidei propagationem pertinens, ad quascumque
                                                Provincias nos mittere voluerint, sine ulla
                                                tergiversatione, aut excusatione, illico, quantum in
                                                nobis fuerit, exequi teneamur, &amp;c. Bulle
                                                d’aprobation de l’Ordre des Jesuites par le pape
                                                Paul III. donnée l’an 1540. Voyez le Bullar. Magn.
                                                Pauli III. ad hunc annum.</note>. De toutes les
                                            belles promesses qu’ils firent autrefois à Sa Sainteté,
                                            &amp; à ses Successeurs, c’est le seul point qu’ils
                                            observent aujourd’hui à Rome ; ce qu’on ne leur voit
                                            point pratiquer ailleurs où ils regardent ces choses
                                            comme étant infiniment au dessous d’eux. Mais comme les
                                            personnes d’un certain rang n’ont garde d’envoyer leurs
                                            enfans à leurs instructions publiques où ils se
                                            trouveroient confondus avec ceux des pauvres, ces bons
                                            Religieux, dont le principal Vœu est de se dévouer tout
                                            entiers au service des Grands, ont à Rome un usage qui
                                            est fort commode pour ces derniers. C’est qu’ils vont                                            
dans leurs maisons enseigner le Catechisme à leurs
                                            enfans. La charmante fille de la Marquise de . . . en
                                            savoit déja les premiers éléments que lui avoit apris sa
                                            Mere. Mais comme elle étoit dans l’âge où l’on fait,
                                            ordinairement, faire à ses pareilles leur premiere       
                                     Communion, le R.P. Visentini saisit cette occasion pour
                                            avoir un plus libre accès auprès de son aimable &amp;
                                            innocente Amante. Sa Mere, femme que ce Pere avoit mise
                                            dans la plus haute dévotion, &amp; qui dans un be-<pb n="92"></pb>soin auroit été la premiere à contribuer à
                                            la Canonisation de son Directeur (tant elle étoit
                                            persuadée de sa sainteté) non seulement y consentit,
                                            mais elle l’en pria, &amp; lui recommanda de prendre un
                                            soin particulier de sa fille sur qui elle lui donna un
                                            pouvoir absolu. L’Hipocrite Jesuite n’usa que trop de
                                            cette permission. En effet il sҫut si bien profiter,
                                            &amp; abuser de la crédulité de la Mere, &amp; de
                                            l’innocence de la fille, que cette derniere porta
                                            bientôt dans son sein les fruits amers de l’incontinence
                                            de son sacrilege Directeur. Quoique dévote, la Marquise
                                            étoit trop au fait de ces sortes de choses pour ne pas
                                            s’appercevoir, au bout d’un certain tems, de l’état où
                                            se trouvoit sa fille. Elle l’interroge en particulier.
                                            L’innocente Agnès rougit, &amp; fait d’abord difficulté
                                            d’avouer le crime dans lequel son vénérable Catechiste
                                            l’a entraïnée. Enfin pressée par sa Mere, elle lui
                                            déclare tout, avec une candeur &amp; une ingenuité dont
                                            elle est surprise. Etonnée d’une scélératesse, dont elle
                                            croyoit son pieux Directeur incapable, la Marquise
                                            tourne &amp; retourne sa fille de cent façons
                                            différentes pour voir si ce n’est point une ruse dont
                                            elle se sert croyant se justifier. Toujours même aveu de
                                            la part de la jeune innocente qui, à son tour, ne paroit
                                            pas moins étonnée, d’aprendre que ce que le Pere
                                            Visentini lui avoit fait envisager comme une action des
                                            plus saintes, est traité, par la Mere, de crime
                                            Abominable, &amp; qui ne sҫauroit être trop sévérement
                                            puni. O Papelards, qu’on se trompe à vos mines ! La
                                            Marquise, de la sort abusée par le Jesuite qui venoit de
                                            deshonorer son illustre famille, ouvrit les yeux sur son
                                            malheur, &amp; sur celui de sa fille. Elle en porta les
                                            plaintes les plus ameres, &amp; en fit les plus
                                            sanglants reproches à son séducteur qui eut le front
                                            &amp; l’audace de nier le crime, quoiqu’il en fut
                                            convaincu par les déclarations réitérées &amp;
                                            circonstantiées que la jeune innocente en fit en sa
                                            presence. Sa noirceur &amp; sa scélératesse changerent                              
              en haine toute l’estime que la <pb n="93"></pb> Marquise
                                            avoit eu jusqu’alors pour lui; &amp; elle résolut de
                                            tirer de cet affront la seule satisfaction qu’elle en
                                            pouvoit attendre. Dans cette vue, elle alla se jetter
                                            aux pieds du Pape où, pénétrée de la plus juste &amp; de
                                            la plus vive douleur, elle lui raconta toute cette
                                            criminelle avanture. Le Pape, indigné du procedé du
                                            Jesuite, envoye aussi-tôt chercher le coupable, &amp; le
                                            Supérieur de son Couvent. Il étoit déja trop tard. Le
                                            criminel s’étoit échapé. Prévoyant bien les suites
                                            qu’auroit son incontinence, &amp; croyant en éviter la
                                            punition, il avoit demandé au Général de son Ordre la
                                            permission d’aller prêcher à Naples ; &amp; sa Révérence
                                            la lui ayant accordée, il y avoit déja quelques jours
                                            qu’il étoit parti pour s’y rendre. Le Supérieur vint
                                            donc seul trouver le Pape auquel il allégua, pour
                                            justifier l’absence de son compagnon, la raison que je
                                            viens de raporter. Cependant Sa Sainteté, lui ayant
                                            exposé le sujet pour lequel elle l’avoit mandé, lui
                                            ordonna de faire promptement revenir le P. Visentini,
                                            afin qu’il se justifiât, lui-même, en sa présence, en
                                            cas qu’il se trouvât aussi innocent qu’il le prétendoit.
                                            Le Superieur répondit au Pape, qu’il signifieroit ses
                                            ordres au T. R. P. Général qui seul avoit ce pouvoir,
                                            &amp; qui ne manqueroit pas de lui donner, le plus
                                            promtement possible, cette satisfaction qui interressoit
                                            l’honneur de toute sa Compagnie ; après quoi il s’en
                                            retourna à son Couvent. Des qu’il y fut arrivé, il n’eut
                                            rien de plus pressé que de courir chez le Général auquel
                                            il raconta ce que le Pape venoit de lui aprendre, &amp;
                                            lui fit part des ordres que S. S. lui avoit donnés. Le
                                            Général assemble aussi-tôt ses Assistants &amp; tout son
                                            Consistoire où l’on délibére sur la conduite qu’on
                                            tiendra dans cette affaire qui, si elle venoit à
                                            éclater, causeroit à Rome, &amp; dans toute l’Italie, le
                                            même scandale que causa en France, il y a quelques
                                            années, celle de leur fameux Père Girard. Après une                               
             longue délibération, il fut enfin resolu, qu’on
                                            amuseroit le Pape par des délais, &amp; que pendant ce
                                            tems on prendroit des moyens surs <pb n="94"></pb> &amp;
                                            infaillibles pour sauver, dans cette fâcheuses affaire,
                                            l’honneur de la Vénérable Compagnie. Pour cet effet on
                                            commenҫa par expédier une Lettre qui fut portée à Sa
                                            Sainteté, par laquelle sa Révérence ordonnoit au
                                            Supérieur des Jesuites de la Maison de Naples de
                                            renvoyer promptement à Rome le F. Visentini. Cette
                                            Lettre fut envoyée à Naples par S. S. même. Pendant
                                            qu’on amusoit ainsi le Souverain Pontife, de son côté le
                                            Conseil du Général fit partir, en même temps, un Exprès
                                            pour Naples, avec une autre Lettre portant ordre au
                                            Supérieur des Jesuites de se saisir, sur le champ, du P.
                                            Visentini dont il lui mandoit la deshonorante avanture,                                  
          &amp; de lui faire faire secretement l’opération
                                            d’Origene par le plus habile Chirurgien de la Ville
                                                *<note n="2">* Ceux qui font en Italie ces
                                                opérations sont appellez Norsini. </note>. Il
                                            ajoutoit que, pour que la chose n’éclatât point, il
                                            feroit remplir la station par un autre Jesuite qu’il lui
                                            nommoit ; enfin qu’il devoit lui récrie que le P.
                                            Visentini partiroit pour Rome aussi-tôt qu’il seroit
                                            rétabli d’une maladie dont il avoit été attaqué en
                                            arrivant à Naples. Les Ordres de Sa Révérence furent
                                            exécutés de point en point, Le P. Visentini fut
                                            secrettement mis au nombre des Eunuques, &amp; puni dans
                                            la partie même qui avoit deshonoré son Ministere, &amp;
                                            son Ordre. On amusa le Pape par une prétendue maladie
                                            qui mettoit, disoit-on, le Jésuite hors d’état de se
                                            rendre à ses ordres aussi promptement qu’on l’auroit
                                            souhaité : Quand il fut entierement rétabli de son
                                            opération, il reparut alors à Rome où son affaire fut
                                            discutée dans plusieurs Audiences secrettes où le Pape
                                            la fit éxaminer. Sur les dépositions réitérées &amp;
                                            très circonstanciées de la jeune innocente, le P.
                                            Visentini, quoi qu’il niât constamment le fait, fut
                                            déclaré atteint &amp; convaincu du crime dont cette
                                            belle enfant l’accusoit, &amp; dont il étoit réellement
                                            coupable. Les Jésuites, voyant leur Confrere condamné,
                                            firent alors jouer le grand ressort qu’ils avoient
                                            imaginé pour sauver l’honneur de leur Compagnie. A-<pb n="95"></pb>près avoir protesté contre la Sentence, dont
                                            ils apelloient comme d’abus &amp; de nullité, pour en
                                            obtenir la cassation, &amp; une réparation publique
                                            qu’ils prétendoient que la Marquise &amp; toute sa
                                            famille devoient à leur Ordre, ils demanderent au Pape,
                                            qu’il fut fait, en presence de témoins, &amp; par des
                                            gens experts, un examen de la personne même du P.
                                            Visentini, qui étoit d’autant plus innocent du crime
                                            dont on l’accusoit, qu’il en étoit très-réellement
                                            incapable, comme on en seroit bientôt convaincu.
                                            L’examen ayant été accordé, &amp; le Jesuite visité, il
                                            fut effectivement trouvé tel que ses Confreres,
                                            l’avoient dit. Il fut, en conséquence, déclaré
                                            innocent ; la fille, qu’il avoit seduite &amp;
                                            deshonorée, fut déclarée calomniatrice ; &amp; comme
                                            telle, elle fut condamnée à passer le reste de ses jours                            
                au pain &amp; à l’eau dans une Prison Conventuelle. A
                                            l’égard de la Marquise sa Mere, qui avoit poursuivi
                                            cette affaire, elle fut condamné à faire réparation
                                            d’honneur au P. Visentini, au Supérieur de son Couvent,
                                            au R. P. Général, &amp; à tout son Ordre dans la
                                            personne de ses Assistants. C’est ainsi que les
                                            Jesuites, par un trait exécrable de Politique, sortirent
                                            triomphants d’une affaire qui auroit dû les perdre
                                            d’honneur ; &amp; que l’innocence se vit, comme il
                                            n’arrive que trop souvent, opprimée par leur malice.
                                            Mais si l’iniquité triomphe dans le monde, ce n’est,
                                            ordinairement, que pour un tems. Quoique la Justice
                                            Divine ait réservé aux méchants des suplices éternels
                                            dans l’autre vie, elle leur en fait subir assez souvent
                                            dans celle-ci. C’est ce qui vient d’arriver en cette
                                            rencontre, &amp; de la maniere que vous l’allez
                                            apprendre. Deux ans s’étoient écoulez depuis la décision
                                            de cette affaire. La triste &amp; déplorable fille de la
                                            Marquise expioit, depuis ce tems, dans un Couvent, le
                                            crime de son séducteur, lorsque le Ciel, touché de sa
                                            pénitence &amp; de ses larmes, y a mis fin de la maniere
                                            du monde la plus consolante pour elle, &amp; la plus
                                            humiliante pour les Jesuites. Voici de quelle façon la
                                            chose est arrivée. Un des Parents de la Marquise, grand
                                            amateur de la Musique, avoit dans sa maison un jeune
                                            homme <pb n="96"></pb> qui avoit une des plus admirables
                                            voix qu’on put entendre, &amp; qu’il aimoit
                                            passionément. La crainte bien fondée qu’avoit ce
                                            Seigneur que le jeune homme ne perdit, avec l’âge, cet
                                            avantage merveilleux pour une oreille Italienne, le fit
                                            recourir, pour le lui conserver, à cet expédient que la                               
             barbarie humaine a imaginé. C’est celui qui ôte à
                                            l’homme ce qui le rend véritablement homme, &amp; qui,
                                            lorsqu’il l’a perdu, n’en fait plus qu’une espece de
                                            Monstre inutile à la Société dans laquelle il ne peut
                                            plus prendre ni le nom d’Homme, ni celui de Femme.
                                            Quoiqu’il y ait à Rome, où ces sortes d’opérations se
                                            font très-fréquemment, des Chirurgiens assez habiles
                                            pour les bien exécuter, toutefois la crainte que ce
                                            Seigneur eut qu’ils ne réussissent pas assez bien dans
                                            celle-ci, le fit recourir à ceux de Naples, qui sont
                                            très renommez pour cela. Comme il avoit quelques
                                            affaires qui l’apelloient dans cette Ville, il y emmena
                                            avec lui le jeune homme dont il avoit determiné les
                                            parents, à lui laisser faire cette opération, par les
                                            grands avantages qu’il lui faisoit pour le reste de ses
                                            jours, &lt;sic&gt; Arrivé à Naples, il fait venir le
                                            plus fameux de tous les Chirurgiens de cette Ville,
                                            auquel il propose l’opération qu’il desiroit faire
                                            faire, &amp; exige de lui, avant toutes choses, qu’il
                                            lui en garantisse le succès. L’Opérateur le lui promet,
                                            &amp; pour le rassurer sur ce point, il lui cite un
                                            grand nombre de semblables opérations qu’il a faites,
                                            dit-il, très heureusement, même sur des personnes déja
                                            avancées en âge. Soit imprudence, soit hazard, ou
                                            permission Divine, dans le grand nombre de personnes
                                            qu’il lui cite pour exemples, il lui nomme, sans y
                                            penser, le fameux Predicateur &amp; Directeur Jesuite
                                            qui étoit venu de Rome pour prêcher à Naples, deux ans
                                            auparavant, &amp; qui, par un motif de piété des plus
                                            admirables, disoit-il, s’étoit fait mutiler cette
                                            partie, pour pouvoir remplir avec plus de sureté &amp;
                                            d’édification les fonctions de son Saint Ministere.
                                        </seg>
                  </seg>
                </seg> (La Suite dans le N°. suivant) </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
