Deux Poëtes, l’un François, &
l’autre Latin, ont dit, que
Zitat/Motto
En
toute chose il faut considérer la fin *
1
L’Expérience nous démontre tous
les jours qu’il n’y eut jamais dans le monde de Vérité dont
la pratique soit plus nécessaire, & plus essentielle aux
hommes. Combien d’écarts, de bevues, de sotises, de fautes,
de crimes même ; Combien de chagrins, d’inquiétudes, &
même de remors, ne nous épargnerions-nous pas, si nous
faisions tous attention à cette espece de Proverbe, & si
nous agissions toujours en conséquence ? Tous se feroit
alors dans l’ordre ; nous serions tous heureux &
contents, & l’on verroit regner dans la Société cette
harmonie charmante, cette union si desirée, & qu’on y
voit si rarement ; enfin le monde en iroit beaucoup mieux.
Mais si cette derniere conséquence est exactement vraie à
l’égard de tous les Particuliers, elle l’est encore bien
plus par raport à ceux que la Providence a chargez du soin
de gouverner les autres. En effet les fautes d’un
Particulier ne tombent ordinairement que sur lui. Il est
rare que les autres en portent la peine ; Mais on ne peut
pas dire la même chose des personnes qui sont en place : Les
écarts & les travers dans lesquels elles donnent sont
d’une toute autre importance. Elles sont la cause du malheur
d’une infinité de miserables qui sont les Victimes de leur
imprudence. Aussi ces sortes de personnes, avant que d’agir,
ne sçauroient trop réflêchir sur toutes leurs démarches,
& prévoir les suites qu’elles doivent naturellement
avoir. Si les Magistrats de notre bonne Ville
avoient fait, il y a quelques mois, ces importantes
réflexions, je doute, Monsieur qu’ils eussent fait une
action dont je suis persuadé que le motif étoit louable,
mais qui a eu de tout autres suites que celles qu’ils en
espéroient. C’est l’enlévement que je vous ai marqué, dans
le tems, qu’ils avoient fait faire de tous les Mendians,
Vagabonds, Libertins, gens sans aveu, & de toutes les
Filles et Femmes de mauvaise vie, dont cette Capitale
régorgeoit. Il est certain qu’à cet égard notre Ville avoit
besoin d’une purgation ; Mais malheureusement il est arrivé,
en cette rencontre, ce qui arrive à certains Médecins qui,
après avoir donné à leurs malades la dose d’un remede
beaucoup trop forte, sont ensuite obligez de recourir
promptement à d’autres qui, s’ils ne reparent pas le mal
qu’a fait le premier, en arrêtent du moins le progrès. C’est
ce qu’on vient de faire ici, Monsieur, & que je crois
qu’on auroit du faire beaucoup plus tôt, surtout à l’égard
des Mendiants. La Pauvreté & la misère ne furent jamais
des Vices qui méritent d’être punis. Est ce une raison pour
maltraiter son semblable, que l’indigence dans laquelle il
se trouve, principalement dans un tems de calmite publique,
tel qu’a été celui dont nous sortons, & dont tant
d’honnêtes gens se ressentent encore aujourdhui ? N’est-il
pas déja assez malheureux d’être obligé, pour se sustenter,
d’essuyer tous les affronts inséparables de la Mendicité ?
Passe encore si, en le renfermant, vous lui procuriez sa
subsistance, & tout ce qui lui est nécessaire, au moins,
pour la conservation de sa vie : Mais il est plus que
probable qu’on a manqué ici à l’un, ou à l’autre, &
peut-être à ces deux articles essenciels. On en juge ainsi
par le grand nombre de ces misérables qui sont péris dans
leur Captivité, & qu’on fait monter à plus de 1200 dans
le seul Hôpital de S. Louis, qui cependant est le meilleur
& le plus sain de tous nos Hôpitaux. Si ceux qui ont été
renfermez dans les autres ont eu le même sort, ne
m’avouerez-vous pas, Monsieur, qu’il auroit bien mieux valu
pour tant de milliers de malheureux qu’on leur eut laissé la
triste liberté de tirer leur subsistance de la
Charité des Fidelles ? C’est la grace qu’on vient de faire à
ceux qui sont échapez à la Mort, & auxquels on a donné,
comme l’on dit, la clef des champs, avec la permission de
pourvoir eux-mêmes, à l’avenir, comme ils pourront, à leur
subsistance. Que faisoient-ils autre chose, il y a quelques
mois ? Etoit-ce un crime qui méritat d’être expié par la
mort de tant de malheureux ? En toute chose il faut
considérer la fin.
Ebene 3
Allgemeine Erzählung
A l’Egard des Vagabonds,
Libertins, gens sans aveu, dont la plus grande
partie a été transportée, avec nos Filles &
Femmes de mauvaise vie, vie dans nos Colonies de
l’Amérique, quel qu’ait été leur sort, que l’on
ignore encore, personne ne les plaint. La misere est
la suite ordinaire, & même la punition que le
Ciel a attaché, dès ce monde, au Libertinage. Mais
ceux qui ont ordonné l’enlévement & le transport
de ces dernières n’ont pas fait toute l’attention
qu’ils devoient aux suites fâcheuses que devoit
avoir infailliblement cette démarche dans une Ville
telle que Paris.
Allgemeine Erzählung
Le Pape Pie V. Moine élevé
dans l’austérité, dans la poussiere, &
l’ignorance du Cloître, & par conséquent privé
de la connoissance du train du monde (connoissance
néanmoins si nécessaire à ceux qui sont proposez
pour le gouverner) voulut, de même, chasser toutes
les Courtisannes de Rome, lorsqu’il se vit élevé sur
le Trône de S. Pierre. Qu’en arriva t-il ? Un
Libertinage mille fois plus criminel & plus
abominable l’obligea de révoquer son Ordonnance
*
2.
Voila, Monsieur, le cas où nous nous sommes trouvez,
& où nous nous trouvons actuellement ici. Comme il n’a
pas été possible à nos Magistrats de faire répasser les Mers
à ces malheureuses Victimes de la Lubricité publique, on
s’est vu forcé d’en faire venir promptement ici d’autres
pour arrêter les progrès d’un crime abominable aux yeux de
Dieu & des hommes, & que l’on n’ôse
pas même nommer. Ils ont fait plus encore. A l’exemple des
Papes, & des Gouverneurs de Rome, ils ont pris des
arangements & des précautions pour prévenir tous les
malheurs dont la frequentation de ces misérables Créatures
est ordinairement suivie. La Police, qui jusqu’à ce jour
avoit sévi contre elles, les a prises sous sa protection,
leur a donné une espèce de Supérieure Générale, leur a
dressé des Réglements auxquels elles doivent se conformer,
sous de tres sévéres peines ; enfin elle leur a, dit-on,
assigné un Quartier de cette Capitale, dans lequel elles
pouront seules exercer leur infame profession, sans qu’il
soit permis à qui que ce soit de les troubler à l’avenir,
sur peine d’une punition exemplaire. Un pareil établissement
ne pouvoit manquer d’exciter la verve Satirique de nos
Poëtes.
Ebene 3
Allgemeine Erzählung
Un de ces Messieurs, nommé
Jean Roy, ci-devant Conseiller au Châtelet de Paris,
aujourdhui Chevalier de l’Ordre de S. Michel, &
fort connu par plusieurs Opera, Comédies, &
autres Poësies, a cru devoir célébrer cet événement
singulier. C’est ce qu’il a fait par la Chanson
suivante. Cantique Spirituel Sur l’établissement
d’une nouvelle Communauté de Filles dans Paris ;
Sur un Air de l’Opéra d’Isis.
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Le Couvent le plus
doux de Paris Est celui de Madame Paris. (a
3)
On y voit
fourmiller des Novices
Faisant la Régle avec
docilité
Au prochain rendant plus de
services
Que les trois cents Sœurs de la
Charité (b
4). On n’a pas besoin
qu’un Sermonneur S’égosille à prêcher la
ferveur.
Jour & nuit on y vaque à
l’Office
Dont le produit est fort bien ménagé.
Cet Abbaïe est le seul
Bénéfice
Qui soit exemt des taxes du Clergé
(a
5). Toute Abbesse est un facheux
Tiran Mais la Paris est bonne Maman ;
Son
troupeau lui trouve un air facile,
Dont une
part demeure en fonction,
L’autre va répandre
dans la Ville
La bonne odeur de l’éducation.
L’Etranger, comme le Citoyen, Le Seigneur, &
l’obscur Plébeïen,
Sont admis chez ces
Hospitalieres.
Dans le Chapitre aucune
fonction,
Et les Sœurs, ainsi que les
Tourieres,
Laissent en paix la Constitution
(b
6).
Malgre l’Apologie ironique qu’on vient de
lire, on n’aura pas de peine à croire que les Dévots
& le Clergé, qui ne pensent pas toujours comme
ils parlent, se sont fort récriez contre ce nouvel
établissement. Ils en ont porté des plaintes très
ameres à notre Archevêque qui a cru qu’il étoit
aussi de son ministere de s’y opposer. Il les a donc
portées à la Cour ; mais celle-ci lui ayant répondu
que c’étoit une affaire de Police, l’a renvoyé au
Magistrat qui l’exerce dans cette Capitale. Le
Prélat l’étant venu trouver, & lui ayant
représenté l’horrible scandale que cet établissement
donnoit à la Religion, le Magistrat, de son côté,
lui a remontré, que c’étoit une chose absolument
nécessaire. Il s’est servi, pour le prouver, des
mêmes raisons que le Sacré Collége des Cardinaux
allégua autrefois au Saint Pape Pie V. dans le cas
tout semblable que j’ai raporté ci-dessus.
Ebene 4
« Au reste, Monseigneur,
ajouta M. Beruyer, le bon ordre qu’on tiendra dans
cet établissement charmera tous les honêtes gens.
Vous verrez, vous verrez ; il n’y aura rien de si
beau. Vous en serez content ; & j’aurai l’honneur de vous y mener aussi-tôt que
tout cela sera arrangé ».
Le bruit & le progrès qu’à déja fait ici cette
nouvelle Communauté viennent d’occasionner, à un Vénérable
Pere Capucin, très bon Religieux, une Scène des plus
risibles, & en même tems des plus humiliantes pour lui.
En voici le sujet.
Ebene 3
Allgemeine Erzählung
Il y a quelques jours
qu’il plut ici à torrents. Madame Paris, qui passoit
pour lors, aperçut ce pauvre Moine qui barbotoit
dans les rues au travers des ruisseaux. Elle fit
aussi-tôt arrêter son Carosse, & pressa tant le
Révérend Pere d’y entrer, que celui-ci, croyant
profiter de la bonté de quelque riche Dévote, se
laissa enfin persuader. Elle lui céda la place
d’honneur, comme il convenoit à sa qualité de
Révérend, & le plaça à côté d’une charmante
Demoiselle qu’elle menoit en visite chez un riche
Financier. Chemin faisant, elle pria sa Révérence de
lui dire en quel endroit il vouloit aller. « A
l’Hôtel de Luynes, lui répondit le Pere ; &
puisque vous avez eu la charité de m’accueillir, je
vous prie de vouloir bien m’y mener ». La Dame fit
aussi-tôt tourner son Carosse de ce côté-là ; &
comme ces sortes de femmes ne manquerent jamais de
malice, elle eut soin de faire prendre à son Cocher
le chemin le plus long qui conduit à cet Hôtel. Il
étoit bien difficile, pour ne pas dire impossible,
qu’une personne aussi répandue, & aussi connue à
cet Hôtel. Il étoit bien difficile, pour ne pas dire
impossible, qu’une personne aussi répandue, &
aussi connue du Public, que l’est cette Dame, ne
rencontrât pas beaucoup de gens de sa connoissance,
La chose arriva en effet comme elle l’avoit prévu.
Tous ceux qui la virent passer dans son Carosse
s’arrêterent, & dans le premier mouvement de
leur surprise, s’écrierent tout haut : Un Capucin en
Carosse avec Madame Paris ! Hé bon Dieu ! Il n’y a
donc plus de Vertu, ni de Religion, dans le monde !
Au milieu de toutes ces exclamations, auxquelles le
bon Pere ne comprenoit rien, on arrive enfin à
l’Hôtel de Luynes où l’on descend sa Révérence qui
fait mille remerciments à sa Conductrice. Madame
Paris, pour l’engager à une plus grande
reconnoissance, eut encore la malice de lui donner
l’adresse de sa maison, en l’assurant, avec une
espèce d’air dévot, qu’elle seroit charmée de le
voir chez elle. Le Vénerable Pere
Capucin entre chez M. le Duc de Luynes, où il loue
infiniment la pieuse Dame qui avoit eu la charité de
lui donner une place dans son Carosse. Sur le
portrait qu’il fit de sa bienfaitrice, de son
équipage, & plus encore sur l’adresse qu’il
venoit de recevoir, le Duc assura sa Révérence qu’il
avoit eu la compagnie de l’Abbesse du nouveau
Couvent que l’on vient d’établir. Le pauvre Moine,
qui jusque-là avoit été dans la bonne foi, fut si
pétrifié, à cette Nouvelle, qu’il n’ôsa rester plus
long-tems dans la Compagnie, mais s’en
retour<sic>ua tout honteux à son Couvent, en
protestant qu’on ne le reverroit jamais en Carosse,
fut ce même avec la plus honête femme du monde.
Comme la Dame Paris, & l’établissement de sa
Communauté ont occasionné mille Satires, & un
grand nombre de Chansons, qui roulent ici sur elle,
elle s’est crue obligée en conscience d’y répondre ;
ce qu’elle a fait par les Couplets suivants.
Reponse.
De Madame Paris aux Chansons &
Satires qui ont été faites contre elle & sa
Communauté.
Sur l’Air ; la faridondaine la
faridondon.
Ebene 4
Quoi !
Croyez-vous donc m’étonner Par quelque
Vaudeville ?
Je vous permets de
chansonner
La Paris par la Ville,
A Rome
on chansonnoit Caton,
La faridondaine la
faridondon,
On peut bien me traiter ainsi,
beribi’,
A la façon de barbari mon Ami. Mon
art a fleuri de tout tems ; Cet art le plus
antique
Je le fais bien, & je prétends
Rire de la Critique.
Hé ! que fait on
dans ma maison,
La faridondaine la
faridondon,
Qu’un ne fasse dans tout Paris,
beribi,
A la façon de barbari mon Ami ? La
tres Respectables Lais, Notre Auguste
Maitresse,
Recevoir gens de tout
païs
Jusqu’aux Sages de Grece.
On y vit
Socrate & Platon,
La
faridondaine la faridondon,
Le Demosthene y
vient aussi beribi,
A la façon de barbari mon
Ami. Une autre sçut, par les profits De cet art
peu timide,
Faire élever, près de
Memphis,
Plus d’une Pyramide,
Et
s’acquerir plus de renom,
La faridondaine la
faridondon,
Que n’en aura Semiramis, beribi,
A la façon de barbari mon Ami. Je veux de
même éterniser Ma glorieuse Histoire,
Et comme
elle immortaliser
Mon nom & ma
mémoire,
Je ferai bâtir, que scait on ?
La
faridondaine la faridondon,
Un Hôtel de Ville
à Paris, beribi,
A la façon de barbari mon
Ami.
Voila, Monsieur, des événements qui, par leur
nouveauté & leur singularité, sont l’entretien de tout
Paris. J’ai cru, par cette raison, qu’il interressoient
votre Curiosité ; & c’est ce qui m’a engagé à vous en
faire part. Je souhaite qu’ils nous amusent ; & suis
tres parfaitement, &c. Paris ce 26 May 1749.