La Bigarure: No. 14.
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N°. 14.
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Brief/Leserbrief
En ouvrant un Livre nouveau que
j’avois déja commencé à lire, il y a environ trois semaines,
dans l’intention de vous en envoyer l’Extrait, je viens d’y
trouver, sur un papier volant, une fort jolie piéce de Vers
que je croyois perdue ; ce qui a été cause que je n’ai pu
vous en faire part plus tot. Quoique ce petit accident lui
ait peut-être ôté un peu de sa nouveauté, je ne laisse pas,
Monsieur, de vous l’envoyer, persuadé qu’elle ne vous en
fera pas pour cela moins de plaisir. Les bonnes choses ne
vieillissent, dit-on, jamais, surtout en matiere d’esprit.
Ce seroit domage que celle-ci vous échapât. C’est une
galanterie faite par un jeune Capucin à sa Maitresse. Si le
cas n’est pas tout-à-fait singulier, du moins il n’est pas
des plus ordinaires ; ce qui joint à la beauté des Vers,
releve encore le mérite de cette petite piéce, que voici.
vers
Cette piéce de Vers vous rappellera, Monsieur, une vérité
que l’usage que vous avez du monde ne vous a pas permis
d’ignorer. C’est que l’Amour se glisse & s’insinue
partout, & que le Froc d’un Moine, & le Voile d’une
Religieuse, quelque austere que puisse être leur Régle, ne
sont point capables de les en garantir. Si tous ceux &
toutes celles qui pensent à embrasser la vie du Cloitre ; si
tous les parents, qui bien souvent les forcent à embrasser
ce parti, réflechissoient bien sur cette important vérité,
les uns & les autres s’épargneroient bien des chagrins,
préviendroient bien des malheurs, & sauveroient à
l’Eglise bien des scandales. Deux Histoires, l’une Tragique,
arrivée en Italie, & l’autre Comique, dont la scène
s’est passée à Versailles, ne confirment que trop ma
réflexion. Voici la première.
Voila, Monsieur, une Histoire des plus Tragiques
qu’on ait vuës depuis long-tems, & dont les
conséquences, pour la Morale, ne sont pas difficiles à
tirer. Je souhaite qu’on en profite dans tous les païs où
elle poura se répandre, & particulierement dans votre
Province où le nombre des Couvents est si grand, & dans
lesquels il pourroit bien se trouver aussi quelque Olimpia,
ou quelque Carantani. Je vous en ai promis une seconde d’un
goût tout différent ; mais le peu d’espace qui me reste vous
avertit que ce sera pour la première Lettre que je vous
écrirai. En attendant j’ai l’honneur d’être, &c.
D’un jeune capucin à sa Maîtresse, en lui envoyant une Toilette de boit de Sainte Lucie, de sa façon.
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Malgré la Haire & le
Cilice Et le Cordon dont je suis ceint
Je sens sous l’habit de Novice,
Qu’il est plus aisé, Cléonice,
D’être Martir, que d’être Saint.
Au fond de ma sombre Cellule
Mon cœur rebelle à Saint François,
Brise ses fers, s’échape, & brule
De se ranger sous d’autres Loix.
Pour calmer l’ardeur inquiette
Qui me tourmente nuit & jour
J’ai façonné cette Toilette,
Premier homage qu’à l’Amour
Offre un timide Anachorette.
Je vous aime quand le Soleil
Sort du sein orageux de l’onde ;
Je vous aime quand plus vermeil
Il fait place à la nuit profonde.
Je ne dis rien de mon sommeil ;
On sçait bien que les gens du monde
N’en eurent jamais de pareil.
Je sens sous l’habit de Novice,
Qu’il est plus aisé, Cléonice,
D’être Martir, que d’être Saint.
Au fond de ma sombre Cellule
Mon cœur rebelle à Saint François,
Brise ses fers, s’échape, & brule
De se ranger sous d’autres Loix.
Pour calmer l’ardeur inquiette
Qui me tourmente nuit & jour
J’ai façonné cette Toilette,
Premier homage qu’à l’Amour
Offre un timide Anachorette.
Je vous aime quand le Soleil
Sort du sein orageux de l’onde ;
Je vous aime quand plus vermeil
Il fait place à la nuit profonde.
Je ne dis rien de mon sommeil ;
On sçait bien que les gens du monde
N’en eurent jamais de pareil.
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Allgemeine Erzählung
Un Italien, de la Ville de
Varese, dans le Milanez, nommé Ludovifio Carantini,
n’avoit eu que deux filles de son mariage avec une
femme qui lui avoit apporté des Biens considérables.
La tendresse paternelle, qui se partage
ordinairement entre tous les enfans d’un même Pere,
étoit tombée toute entiere sur l’ainée de ces deux
filles que celui-ci aimoit uniquement. Il s’en
faloit cependant de beaucoup qu’elle fut aussi
aimable que sa cadette. Cette injuste préférence se
manifesta dès leur plus tendre enfance. Victoria,
(c’étoit le nom de cette ainée) avoit toutes les
caresses de son Pere ; & quelque chose que put
faire sa Sœur, elle ne pouvoit venir à bout
d’obtenir de lui la moindre marque de tendresse. Sa
Mere, heureusement pour elle, la dédomageoit un peu
de cette indifférence ; mais la Mort lui ayant
enlevé cette consolation, elle se vit bientôt en butte à mille contradictions, &
mauvais traitements, qu’elle eut à essuyer, tant de
la part de son Père, que de celle de sa Sœur. Comme
il n’avoit de consideration que pour cette dernière
dont il avoit fait son Idole, pour la rendre
heureuse, il résolut de la marier le plus
avantageusement qu’il lui seroit possible. La chose
ne lui étoit pas difficile. Outre le grand Bien
qu’il possedoit, Victoria étoit parfaitement belle.
Ce double appas lui attira bientôt un grand nombre
de Soupirants parmi lesquels Carantani pouvoit
choisir celui qui lui paroitroit le plus propre à
l’exécution du dessein qu’il avoit formé. Pour y
réussir encore mieux, il mit Olimpia dans un Couvent
où il fit courir le bruit qu’elle étoit résolue
d’embrasser la vie Religieuse. Par cette prétendue
renonciation au monde Victoria devenoit un des plus
riches partis du païs ; aussi se vit elle alors
recherchée par les Cavaliers des meilleurs familles,
qui tous s’empresserent à lui faite leur cour.
Charmé de voir l’effet de sa ruse, son Père s’en
felicitoit, dans l’espérance où il étoit qu’elle
réussiroit immanquablement. Comme il n’avoit jamais
eu que des procédez fort durs avec l’aimable
Olimpia, il se persuadoit que la vie douce &
tranquille qu’on mene dans les Couvents auroit pour
elle des attraits auxquels elle se laisseroit
surprendre. Elle lui plut effectivement au point,
que se laissant éblouir par ce faux brillant, elle
consentit à prendre l’habit de Novice, à la
sollicitation de plusieurs Dévotes de ses parentes
que son Père avoit engagées à lui faire faire cette
imprudente démarche. Mais il est de certains moments
dans la vie où la Nature parle d’un ton bien
différent de celui de la Dévotion. Olimpia, quoique
jeune, vive, & d’une complexion naturellement
galante, alloit être la victime de son peu
d’expérience, & la duppe de ses dévotes
parentes, lorsque, le jour de la cérémonie, elle
aperçut dans l’Assemblée un aimable Cavalier qui fit
sur son cœur une impression des plus fortes. Elle
n’eut pas plûtôt senti la première attente de
l’Amour, qu’elle ne put plus souffrir le Couvent,
& ne regarda plus qu’avec horreur le sacrifice
qu’elle avoit été sur le point de faire de sa
liberté, & de tous les avantages que lui
promettoit le monde. Envain les
Religieuses & ses dévotes parentes, qui
s’aperçurent bien-tôt de son changement,
s’efforcerent de la ramener à sa première
résolution. Toute la réponse qu’elles en reçurent
fut que, n’étant pas d’une pire condition que sa
Sœur, elle ne prétendoit pas se sacrifier à son
ambition, ni à celle de son Père ; que son dessein
& que sa vocation étoient de se marier aussi
bien qu’elle, & que tout ce qu’elle pouvoit
faire pour l’un & pour l’autre, étoit de rester
dans le Couvent jusqu’à ce que son Père se fut
détermine à lui donner l’Epoux qu’elle lui
demandoit. C’étoit un jeune Cavalier tout aimable
& d’une très bonne famille, lequel, de son côté,
avoit pris les mêmes sentiments pour elle. On se
figure sans peine quel dut être l’étonnement du
Signor Carantani, lorsqu’il apprit une résolution
qui renversoit le plan de fortune qu’il avoit fait
pour sa chere Victoria. Il pria les Religieuses,
& ses dévotes parentes, de redoubler leurs
efforts pour faire changer sa cadette de résolution.
Mais les unes & les autres, loin d’y réussir, ne
firent qu’irriter encore davantage sa passion, &
augmenter ses dégoûts pour la vie Monastique. Elle
ne le cacha point à son Père même qui vint la voir
plusieurs fois pour s’instruire par lui-même de
l’effet de leurs remontrances. Il y joignit les
siennes, qui n’eurent pas plus de succès. Enfin
voyant que cet expédient ne lui réussissoit point,
il eut recours aux menaces, & l’assura que, si
elle n’embrassoit pas le parti de la Religion, il
alloit la ramener chez lui où elle pouvoit
s’attendre qu’elle seroit la plus malheureuse de
toutes les Créatures. Olimpia, qui connoissoit la
dureté de son cœur par la longue & cruelle
épreuve qu’elle en avoit faite, ne douta point qu’il
ne lui tint parole. Elle s’efforça, mais envain, de
le fléchir & de l’émouvoir par tout ce qu’elle
put imaginer de plus tendre. Ses discours, ses
raisons, & ses larmes ne firent aucune
impression sur ce cœur de rocher qui n’en devint, au
contraire, que plus intraitable. Comme ce
changement, auquel il ne s’étoit pas attendu,
dérangeoit son projet au point, qu’il étoit prêt à
faire manquer le mariage de sa chere Victoria, dont l’Amant commençoit à se refroidir
pour elle, il en fut si transporté de colere,
qu’étant venu voir une autre fois Olimpia, il lui
dit, dans un accès de fureur, que si elle ne se
résolvoit pas à se faire Religieuse, au terme
marqué, & qui approchoit, elle ne mourroit
jamais que de sa main. « Je ne mourrai point de la
votre, lui repliqua tranquillement cette aimable
fille, si vous me forcez d’embrasser ce parti. Je
vous ai cent fois représenté la répugnance
invincible que j’ai pour cet état. Vous voulez que
je me sacrifie à la fortune de ma Sœur & à la
tendresse excessive que vous eutes toujours pour
elle. Vous serez obéi, mon très cher Père, s’il
m’est absolument impossible de vous faire changer de
résolution. Par-là je vous épargnerai du moins le
Crime dont vous me menacez ; mais vous pleurerez
l’un & l’autre, toute votre vie, le cruel
sacrifice que vous me forcez de vóus faire ». Elle
ajouta qu’il pouvoit faire, quand il le jugeroit à
propos, tous les apprêts de cette triste cérémonie ;
après quoi elle se retira. Carantani, qui ne sçavoit
apparemment pas jusqu’où peut aller le désespoir
d’une fille lorsque l’Amour s’est une fois emparé de
son cœur, s’applaudissoit de l’avoir fait changer de
résolution. Il vint d’un air triomphant l’annoncer à
sa chere Victoria, & à son Galant qui étoit
alors avec elle. Ils furent ravis l’un & l’autre
de cette bonne Nouvelle qui les mit au comble de
leur joye. Comme le terme fixé pour la Profession
d’Olimpia approchoit, son Pere fit tous les apprêts
ordinaires dans ces sortes de cérémonies ; &
comme s’il eut appréhendé que cette pauvre fille
ignorant à qui la sacrifioit, il prit ses
arrangements pour que le mariage de son ainée se
célébrat aussi le même jour. Tout étoit prêt pour
cette double cérémonie, lorsque, la veille du jour
qu’elle se devoit faire, Olimpia crut devoir encore
faire un dernier effort pour tâcher, s’il étoit
possible, de fléchir son Père, & le détourner
d’un sacrifice si barbare. Elle employa pour cet
effet tout ce que la Raison, la Nature, & la
Religion purent lui suggérer de plus touchant ; Mais
Carantani, toujours inébranlable dans sa résolution,
n’en devint que plus furieux. Il lui
réitera les menaces qu’il lui avoit déja faites,
& les ratifia par les plus exécrables serments.
« Songez y bien, au nom de Dieu, mon très cher Pere,
lui dit d’un air désolé l’aimable & triste
Olimpia, songez y bien pendant qu’il en est encore
tems. Vous tenez dans vos mains le fil de mes jours.
Si vous persistez à exiger que je les sacrifie à la
fortune de ma Sœur, vous sentirez, d’une manière
terrible, toute l’horreur du sacrifice auquel vous
me forcez l’un & l’autre. Un plus long entretien
ne feroit qu’augmenter encore votre couroux qui
n’est déjà que trop grand ; soufrez que je me
retire. J’attends demain votre dernière réponse.
Elle décidera de mon sort. Si elle ne m’est pas
favorable, tremblez pour les funestes suites qu’elle
aura ». Elle sortit en achevant ces mots. Carantani,
à qui ces dernières paroles auroient du desçiller
les yeux, les prit pour une de ces menaces qui
n’échapent que trop souvent aux personnes qu’une
passion galante, que l’on traverse, met hors d’elles
mêmes, mais qui ne sont point ordinairement suivis
de leur effet Il n’y fit pas seulement la moindre
attention. Uniquement occupé des préparatifs pour la
noce de sa fille, il ne pensa qu’à donner ses ordres
pour qu’elle fut des plus magnifiques. Déjà les
parents, qui avoient été invitez à cette double
cérémonie, s’étoient assemblez dans l’Eglise du
Monastere de San-Martino. C’étoit le nom de l’Abbaïe
dans laquelle l’aimable Olimpia devoit faire sa
Profession. Déjà cette triste Victime étoit ornée de
toutes les parures Mondaines dont on ne les revêt
dans ces rencontres que pour les en dépouiller un
moment après & leur endosser ensuite le Cilice
& la Haire pour le reste de leur vie. Prête à
être conduite à l’Autel, au pied duquel elle alloit
être sacrifiée, & voyant qu’il n’y avoit plus
rien à espérer pour elle, cette infortunée,
renferment dans son sein l’horrible desespoir qui
s’empara alors de son ame, demanda aux Religieuses
qui étoient autour d’elle la permission de monter
seule dans sa Cellule sous prétexte de s’y
receuillir, pendant quelques moments, pour mediter
sur la grande action qu’elle alloit faire. On la lui
accorda. Mais que cette permission
couta peu de tems après de larmes aux Religieuses
& à tout l’Assemblée ! En effet Olimpia étant
montée, non dans sa Cellule comme elle l’avoit dit,
mais dans un Grenier qui étoit au dessus, après y
avoir déploré la rigueur de son sort, accablé de
malédictions l’auteur de ses jours & de ses
malheurs, enfin après avoir prié Dieu de lui
pardonner sa mort, attache à une des poutres un
Cordon qu’elle avoit pris à une des Religieuses à
qui il servoit de Ceinture, le passe à son cou,
s’élance de dessus un petit banc sur lequel elle
étoit montée, & meurt en désespérée. Cependant
tous ses parents, qui étoient depuis près d’une
heure assemblez dans l’Eglise, attendoient avec
impatience que la cérémonie commençat. On fait
avertir l’Abbesse qui, de son côté, n’est pas moins
etonnée qu’eux de ce retardement. Elle en demande la
cause aux Religieuses qui lui repetent ce qu’Olimpia
leur avoit dit. On l’attend encore pendant près
d’une heure au bout de laquelle elle ne paroit
point ; On va la chercher dans sa Cellule, où on ne
la trouve point ; On parcourt toute la maison, où
l’on n’en apprend aucune Nouvelle. Enfin après bien
des recherches inutiles, une des Religieuses s’avise
de monter dans le Grenier. Quel triste & quel
affreux Spectacle ! Elle y apperçoit l’infortunée
Olimpia sans vie, & pendue au Cordon fatal avec
lequel elle venoit de terminer ses jours. A cet
effrayant aspect, la terreur la saisit. Elle se
précipite ; pour ainsi dire, du haut de l’Escalier
en bas ; & courant au Chœur où les Religieuses
étoient assemblées, elle y jette la plus terrible
allarme par ses cris & ses hurlements. Du Chœur
l’effroi passe aussitôt dans l’Eglise où tous les
parents aprennent, avec la dernière consternation,
la mort subite de la malheureuse Olimpia dont
l’Abbesse leur cache prudemment les affreuses
circonstances. Ils n’en veulent rien croire dabord.
Ils demandent à la voir, & sortant en foule de
l’Eglise, les Dames, & Carantani lui même, par
le privilége que lui donnoit sa qualité de Pere,
entrent dans le Couvent malgré l’Abbesse & ses
Religieuses. Quel Spectacle affreux pour un Pere,
pour une Sœur, pour tout une famille ! La plus
aimable de toutes les filles, victime infortunée
d’un desespoir des plus violents & dont toute
l’horreur étoit encore peinte sur son visage !
Quelque grande qu’eut été pour elle la dureté de
Carantani il ne peut soutenir cette triste vue sans
verser un torrent de larmes, &
sans donner lui même les marques d’un désespoir
presque aussi violent, que celui qui venoit de faire
périr son aimable fille. Il reconnut, mais trop
tard, que par son inflexibilité il en avoit été lui
même le Boureau. Cette affreuse idée, & qui
n’étoit que trop conforme à la vérité, le fait
enfuir avec précipitation du Couvent & de la
Ville même. Il monte à cheval, pour aller cacher,
dans une de ses Maisons de Campagne, sa honte, sa
douleur, & ses remords. Mais le Ciel en vouloit
faire un exemple capable d’effrayer à jamais tous
les parents qui pourroient être tentez de l’imiter.
Il n’avoit pas effectivement fait encore six milles,
que son cheval ayant pris le mors aux dents le jetta
par terre, mais de façon, qu’un de ses pieds se
trouva embarassé dans l’étrier. La fougue de cet
Animal & l’impétuosite avec laquelle il couroit
ne lui ayant pas permis de le débarasser, le
criminel & malheureux Carantani éprouva un sort
encore plus triste & plus cruel, que sa fille
infortunée. Trainé par son Cheval, qui couroit à
toute bride, son corps fracassé & déchiré ne fut
bientôt plus qu’une playe ; & il finit sa
déplorable vie au milieu des douleurs si cruelles,
qu’il est beaucoup plus aisé de se les figurer, que
de les exprimer. Tout mort qu’il étoit, il sembla
que la Justice Divine voulut se manifester jusque
sur son Cadavre dont la tête & les bras se
détacherent à la fin après des milliers de secousses
des plus violentes que la fougue du Cheval lui fit
essuyer le long du chemin. Elle ne se ralentit que
lorsqu’il fut de retour chez son Maitre où je laisse
à penser quelle consternation & quel effroi il
jetta lorsqu’on l’y vit arriver avec ce Cadavre tout
déchiré & tout sanglant. La tristesse où l’on y
étoit déja, & qui n’étoit qui n’étoit que trop
grande, fut encore redoublée par ce nouveau malheur.
Victoria, qui fut aussi temoin de cet affreux
Spectacle, ne put résister à tant d’infortunes
arrivées dans un seul & même jour. La mort de sa
Sœur, la perte de son Amant, qui refusa d’entrer
dans une famille que cette mort venoit de
deshonorer, le Spectacle hideux d’un Pere qui venoit
de périr d’une manière si cruelle & si Tragique,
firent sur elle une si violente révolution, qu’elle
en mourut deux jours après, laissant, dans sa mort
& dans les tristes évenements qui l’avoient
occasionnée, une instruction à jamais mémorable aux
Peres & aux Meres sur la conduite qu’ils doivens
tenir avec leurs enfans.
