Zitiervorschlag: Anonyme (Charles de Fieux de Mouhy) (Hrsg.): "No. 12.", in: La Bigarure, Vol.3\12 (1750), S. 89-96, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4643 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 12.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Avant-que de partir pour la campagne, où je dois passer quelques jours, je m’aquite, Madame, de la promesse que je vous ai faite dans ma derniere Lettre, & vous envoye quelques petites piéces de Vers que je vous ai marqué que j’avois derobées ; pour l’amour de vous, à mon Frere. Comme ce voyage ne sera pas long, j’espere que votre Société ne soufrira point de cette petite absence. Au reste, s’il arrivoit qu’elle durât plus long-tems que je ne le prévois, il m’a promis de me remplacer, en ce dernier cas, & de faire tout son possible pour vous satisfaire. Je me flatte qu’il me tiendra parole ; son zèle & son empressement à vous servir en sont pour vous des garants assurez.

Le commence par un petit Vaudeville qu’on vient de lâcher encore ici contre notre Prevôt des Marchands. nouveau Directeur de notre Opera, & qui par ce dernier Emploi semble être devenu le but de tous les traits de nos Esprits Caustiques. En effet, attentifs depuis ce tems à toutes ses démarches, ils ne lui laissent pas passer la moindre bagatelle sans la reveler aussi-tôt par quelque Epigramme, ou quelque Couplet Satirique. Après tout il n’en doit point être surpris. Le Théatre fut, de tout tems, le Centre de la Critique & de la Satire. C’est là principalement qu’elles tiennent & qu’elles exercent leur empire ; & il suffit d’y tenir par le moindre endroit pour être aussi tôt exposé à la Censure. Qui croiroit, par exemple, que pour avoir fait dorer [90] & peindre en Vert la Sale de l’Opera, ce Magistrat se verroit chansonné, comme s’il avoit fait l’action du monde la plus ridicule & la plus condamnable ? Il est vrai que, par un accident qu’on auroit pu prévenir, cette dorure & cette peinture ont couté la vie à quatre Ouvriers qui ont péri, dans ce travail, de la manière Tragique que mon Frere m’a dit qu’il vous avoit marqué *1  ; mais ce n’est pas de cela qu’on fait un crime à Mr. le Prevôt des Marchands. On le censure, on le Chansonne pour avoir fait choix de cette couleur verte, que l’on trouve trop galante (c’est en effet, du moins à ce qu’on dit la couleur particulière aux Amoureux). On ajoute qu’elle fait mal à la tête, qu’elle donne des Vapeurs aux Dames : que son éclat, & celui de l’or qui le revele & l’augmente encore, ternissent, & effacent même, la plus grande partie de leurs attraits ; enfin on ne sçauroit soufrir que cette pauvre Sale soit devenuë toute verte. Pour le punir donc de ces crimes enormes, voici le Châtiment terrible qu’un Poëte de mauvaise humeur lui a fait essuyer.

chanson.
Sur M. le Prevôt des Marchands de Paris,

Sur l’Air, de Jean de Vert.

Ebene 3► Monsieur le Prévôt des Marchands,

Quelle Magnificence !
Laissez gronder les ignorants ;
Fort belle est la dépense.
Vous avez mis du Vert partout ;
En vous on admire le goùt
De Jean de Vert, de Jean de Vert, de Jean de Vert en France.

[91] L’Opera n’étoit qu’un Desert

Avant votre Régence ;
On ne le prendra plus sans Vert,
Grace à votre prudence ;
Car vous en avez mis partout ;
En vous nous admirons le goût
De Jean de Vert, de Jean de Vert, de Jean de Vert en France.

Dès qu’on verra notre Opera

On fera votre éloge,
Et ce monument se lira
Gravé sur chaque Loge :
Ces Vieux Echafauts ont été
Recrépits sous l’Edilité
De Jean de Vert, de Jean de Vertm de Jean de Vert en France
*2 . ◀Ebene 3

fable.

Le Rat & la Belette.

Ebene 3► Fabel► Fremdportrait► Un certain jour, un pauvre Rat,

(Ce n’étoit pas un Rat d’Eglise,
Aussi n’avoit-il pas de quoi vivre à sa guise)
Fort mécontent de son état, ◀Fremdportrait
Voulut sortir de la misére.

Pour cet effet,
En Rat discret,
Il s’en vient droit au Presbitère.
C’étoit penser solidement :

[92] Des gens d’Eglise rarement
La Cuisine est maigre & légere,
Et si l’on fait quelque part bonne chere,
C’est chez ces Messieurs sûrement.

Fremdportrait► Une fine Belette y vivoit largement

Et grosse & grasse comme un Moine,
Ou comme un rubicond Chanoine,
De cet heureux état partageoit l’agrément,
Notre Rat la salue, & lui fait compliment
Sur la taille, sa bonne mine,
Et sur son enbonpoint charmant. ◀Fremdportrait
Tout Animal que presse la famine
Est flatteur ordinairement,
Témoins nombre d’Auteurs qui sur ce beau talent,
Dans presque tous les tems, ont fondé leur Cuisine ;
Témoins tous ceux qu’on voit, crottez jusqu’à l’échine,
Courir, pour s’empifrer d’un repas excellent
Qu’un épais Financier donne à sa Colombine
Qui dupe ce riche chaland.

Notre Rat, ayant donc gagné la confiance

De sa nouvelle Hôtesse en la flattant aussi,
Lui dit : Dialog► ma chere Sœur, vivons d’intelligence ;
Je pense qu’entre nous je serai bien ici ;
La maison me paroit bonne ; du moins, voici
De quoi vive long tems tous deux dans l’abondance.

Oui da, de tout mon cœur, lui répond celle ci ;

Aussi bien seule je m’ennuye,
Car j’aime fort la compagnie.
Nous pourrons, je crois, tous les deux
Dans cette Office vivre heureux ;
Mais ne montrez pas votre mine
A la Cuisine :
Songez y bien ; Malheur à vous
Si vous êtes vu des Matoux.

Par mon agilité, ma mie,

Reprit notre Rat peu sensé,
[93] Je sçaurai garantir ma vie
De la patte du plus rusé ;
Grand merci toutefois ; l’Avis est salutaire. ◀Dialog

Leur accord ainsi fait, ils se mettant tous deux,

Aux depens du Pasteur, à faire bonne chère.
Notre Rat affamé s’en aquita des mieux,
Et s’en donna comme un Compère ;
Aussi tout étoit-il friand & délicat.
Sur la fin du repas il eut soif. . . . Comment faire ?
Nos gens n’avoient point d’eau. Notre étourdi de Rat
Dit ; je sçai un moyen pour nous tirer d’affaire :
A la Cuisine dans un sceau
J’ai tantôt aperçu de l’eau ;
J’y vai faire un tour, ma mignonne ;
A la faveur des ombres de la nuit
Je vai m’y rendre à petit bruit,
Et vous dirai bientôt si la liqueur est bonne.

Il la quitte à ces mots ; mais le pauvre Animal

Ne le porta pas loin ; car il fut le régal
D’une Chatte très rafinée
Qui l’avoit observé toute la matinée,
Et qui pour ce gibier n’avoit point son égal.
Malgré sa sage remontrance,
La Belette par-là perdit son Compagnon
Qui laissa, par sa mort, une double leçon
A laquelle l’Humaine engeance
Ne peut trop faire attention.

L’exemple de ce Rat premièrement nous prouve

Qu’il faut profiter des Avis
De ses Amis
Quand on en trouve ;
Et que la Médiocrité
(Autre leçon qui n’est pas moins de conséquence)
Nous met toujours en sûreté
Contre bien des malheurs que cause l’Abondance. ◀Fabel ◀Ebene 3

Notre Sexe aime la variété, & je sçais, Madame, qu’elle ne vous déplaît pas. C’est pour cela que je [94] vais entremêler ces Poësies du réçit d’une petite Histoire qu’on vient de me raconter.

On dit ordinairement que le Caprice seul régle les passions des femmes. Cela n’est pas toujours vrai ; & il en est qui aiment avec connoissance de cause. En voici la preuve.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► L’Abbé de Pelzon étoit amoureux de Madame Darcy ; mais quoique les yeux de cette Dame lui eussent dit qu’elle n’étoit point ennemie de l’Amour, il ne pouvoit rien avancer auprès d’elle. Désespéré de voir que tous les soins qu’il prenoit pour lui plaire étoient inutiles il chercha à pénétrer si quelque rival n’occasionnoit, & n’entretenoit point secrettement cette froideur que l’on avoit pour lui. Il travailla à gagner la femme de chambre de sa Maitresse, dont il apprit bientôt qu’il avoit deviné juste. Madame Darcy avoit une intrigue liée avec le Marquis de Dornac *3 . Dès qu’il eut fait cette découverte, il chercha à en profiter pour suplanter son rival. Ce fut en vain. Madame Darcy étoit constantè, & l’Abbé perdit son tems & ses peines. Réduit au désespoir, il ne sçavoit plus quel parti prendre, lorsque la femme de chambre, que ses libéralitez lui avoient gagnée, trouva moyen de le rendre heureux au moment qu’il s’en flatoit le moins. Cette fille lui apporta, un jour, une Lettre qu’on l’avoit chargée de rendre au Marquis. Madame Darcy assignoit à ce dernier un rendez-vous à un Bal où elle devoit aller, & lui donnoit tous les indices nécessaires pour la reconnoitre sous le Masque.

L’Abbé n’eut pas plus-tôt lû ce billet, qu’il résolut [95] de se trouver au Bal, & d’y prendre la place de son rival. Quelque sujet qu’eut la femme de chambre de craindre le ressentiment qu’en pouroit avoir sa Maitresse, elle consentit à cette galante supercherie, & les libéralitez de l’Abbé leverent sur cela ses scrupules. Il se masqua ; & s’étant rendu au Bal, il aborda Madame Darcy qui fut trompée par la ressemblance du déguisement, de la taille & plus encore par les discours qu’il lui tint. Il lui donna le bras, & trouva moyen de la séparer de sa Compagnie. Alors il lui proposa de sortir du Bal. « Un Carosse m’attend à la porte, lui dit-il ; nous pouvons passer quelques moments ensemble, & faire accroire aux personnes avec lesquelles vous êtes venue, que vous avez passé ce tems à les chercher. »

Madame Darcy y consentit. Ils sortirent, monterent en carosse, & s’éloignerent des flambeaux. L’Abbé, dont la tendresse étoit impatiente, se pressa de profiter de l’heureuse occasion. Nouvel Ambitrion, il joua, auprès de son Alcmene, son rôle, beaucoup mieux que n’auroit fit le langoureux Marquis. Madame Darcy, surprise & charmée de ses talents, reconnut qu’elle n’avoit pas perdu au change, & ne lui sçut point mauvais gré de cette tromperie. Elle s’accusa, au contraire, de l’avoir rebuté & maltraité comme elle avoit fait. « Mais je réparerai cette injustice, lui dit-elle lorsqu’il se fut faire connoitre, & désormais le Marquis ne me fera plus de rien. »

Cependant le tems s’écouloit. Il falut rentrer dans le Bal ; & ils le firent heureusement, sans qu’on se fut apperçu de leur absence. Madame Darcy tint parole. Le Marquis le lendemain eut son congé ; & depuis ce tems l’Abbé de Pelzon occupe sa place. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 Mais ce dernier ne doit-il pas craindre que cette Dame, instruite de la différence qu’il y a d’un Amant à un autre, & s’étant bien trouvée de l’expérience qu’elle en a faite, ne veuille chercher encore s’il n’est point quelque autre homme plus aimable que lui ? C’est une chose bien étrange dans certaines personnes de notre Sexe que la passion violente qu’elles ont de s’instruire sur certains points. . . . . Je reviens à nos Poësies.

[96] epigramme

Sur deux Freres.

Ebene 3► Long-tems Dorante & Damon son beau-Frere,

S’étoient donnez pour deux hommes de bien.
L’un de l’autre ils sçavoient à fond le caractere ;
Mais chacun d’eux s’aveugloit sur le sien.
Le Diable vint qui troubla le mistere ;
J’appelle Diable un certain rien & mien.
La Dispute s’échauffe, on ne ménage rien :
De ses transports bientôt on n’est plus maitre.
Dabord les noms de Menteur & de Traitre
S’offrent de part & d’autre à l’esprit irrité.
Hélas ! Les bonnes gens, sans y songer peut-être,
Pour la première fois ont dit la Vérité. ◀Ebene 3

enigme.

Ebene 3► Je recelle des lieux où logent les Amours

Pour y jouer leurs meilleurs tours.
Sous un nom éclatant je cache la bassesse
Qu’on trouve en mon extraction.
Après avoir quitté ma première rudesse,
Quoique je sois sans passion.
Je sçais favoriser les Dames ;
Je fournis à leur sein une innocente ardeur :
De cet endroit, sans crime, elle passe à leur cœur,
Et ne sçauroit fouiller leurs ames.
Vous enviez mon sort, vous malheureux Amants,
Qui ne trouvez jamais de trêve a vos tourments,
Et qui dans vos peines cruelles
N’approchez que de l’œil vos aimables rebelles.
Mon regne n’a pas un long cours ;
Il finit quand on voit renaitre les beaux jours. ◀Ebene 3

Voila, Madame, de quoi amuser votre curiosité, & exercer l’esprit des Dames de votre Societé. Je souhaite que ces petites piéces leur fassent plaisir ; & suis très parfaitement, &c.

Paris, ce 6 Mai 1750.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

A la Haye.

Chez Pierre Gosse, Junior, Libraire de S. A. R. sur le Plein, la seconde Maison près du Heerestraat. ◀Ebene 1

1* Voyez le N°. 6. de ce Volume, pag. 42.

2* C’est un usage à Paris, & dans bien d’autres endroits, lorsqu’on y construit, qu’on y repare, ou qu’on y embellit quelque Edifice, ou Monument public, d’apprendre par une Inscription les noms & qualitez des Magistrats sous la Régence des quels ces choses se sont faites.

3* On a défiguré à dessein les noms des Acteurs de cette Scène galante, lesquels étant d’une condition fort revelée auroient en très grande raison de se formaliser qu’on eut mannqué, à cet égard, au respect qui leur est dû. Le but qu’on se propose dans ce petit Ouvrage est d’amuser, d’instruire, de corriger les Lecteurs, & non pas de deshonorer les personnes respectables qui pouroient être interressées dans les Histoires, Avantures, Poësies, & autres piéces qui le composent. Utile dulci Lectorem delectando, pariterque monendo. horat. Art. Poët.