Zitiervorschlag: Anonyme (Charles de Fieux de Mouhy) (Hrsg.): "No. 7.", in: La Bigarure, Vol.3\07 (1750), S. 49-56, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4638 [aufgerufen am: ].


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N°. 7.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Je viens de lire un Ouvrage nouveau dont je suis persuadé, Monsieur, que vous ne serez pas fâché que je vous entretienne aujourd’hui. Il est intitulé, Relation du Monde de Mercure. Vous êtes trop versé dans la Littérature pour ignorer que nos Physiciens & nos Astronomes ont démontré, & soutiennent, avec raison, que toutes les Planettes sont autant de Corps Opaques, qui ne font que réflechir la lumiere du Soleil qu’elles nous renvoyent pendant la nuit, & que toutes ces Masses enormes, qui tournent réguliement autour du Soleil, sont de la même nature, de la même manière que notre Terre, & par consequent habitables, comme celle-ci est habitée. Vous avez sans doute lu, & plus d’une fois, les charmants Entretiens du célebre Mr. de Fontenelle sur ce sujet, qu’il met dans une espece d’Evidente ; & je présume que vous avez, de même, lu le Traité que le sçavant Mr. Hughens a composé depuis sur cette matiere, Ouvrage dans lequel il pousse encore les choses bien plus loin que n’avoit fait le premier. La lecture de ces deux Ouvrages, & la persuasion où l’on est aujourdhui des véritez qu’ils contiennent a vraisemblablement occasionné la naissance du Livre que je viens de vous annoncer.

C’est un détail des Mœurs, des Usages, des Plaisirs, des Sciences, du Climat, des Animaux, des Productions, & du Gouvernement de la Planette de Mercure. L’Auteur de cette longue relation, qui en est deux volumes assez gros, a voulu tantôt peindre notre Monde, & tantôt un Monde nouveau. Dans le premier cas ; il ne paroit pas assez Philosophe pour atteindre toujours son but ; & dans le second, son imagination n’a pas assez d’étendue. Le stile, au reste, en est fort [50] clair, & même assez aisé. L’Auteur, apparemment pour pouvoir censurer nos mœurs, nos usages, nos vices, & nos ridicules, avec plus de liberté, n’a pas jugé à propos de se faire connoitre ; mais un grand nombre de Dissertations Medecinales, dont plusieurs sont assez déplacées, donnent à penser que ce ne peut-être qu’un Medecin. Quoiqu’il en soit, les mœurs de ce Monde nouveau sont assez bien allégoriées avec celles du notre. Vous en jugerez, Monsieur, par cet échantillon dans lequel l’Auteur peint assez plaisamment le Ministre de l’Empereur qui regne dans cette Planette.

Aussi tôt, dit-il, que ce Prince à nommé un premier Ministre, il est saisi subitement d’une maladie à laquelle les autres hommes ne sont pas sujets. Plusieurs en sont morts ; d’autres n’en guérissent jamais ; & ceux-même qui en réchapent n’en reviennent point sans avoir été bien malades. Ebene 3► Fabel► Ce mal s’appelle le Rengorgement. Il commence par la joye, & finit par la douleur. Je n’expliquerai que quelques uns de ses Symptomes, & non pas tous ; car ils sont innombrables. Le Rengorgement est précédé de Vapeurs violentes qui montent à la tête, & qui la troublent absolument. D’abord une espece de ravissement saisit le malade. On voit dans les yeux une joye qu’il ne sçauroit contenir, & qui l’étouffe, parce que la décence qu’exige son nouveau grade le force à une contrainte sérieuse. Cependant cette joye retenue se répand malgré lui sur toute sa personne. Il la gonfle, le redresse, & l’allonge au point, qu’un nouveau Ministre croît au moins de quatre grands doigts en vingt & quatre heures ; mais à peine a-t-il joui de l’avantage de sa taille, que ses yeux s’égarent. Un air farouche change sa Phisionomie, sa voix s’altére & prend un ton affirmatif qui fait peur aux petits enfans, & dont les autres ont peine à s’empêcher de rire.

Quand le mal a gagné jusque-là, on les voit augmenter à vue d’œil. Alors le malade perd la mémoire ; il oublie ses meilleurs Amis qu’il ne connoit plus, il appelle Chose ses plus anciens Domestiques dont les noms cessent de lui être familiers. Un mouvement inquiet l’agite sans cesse ; il n’entend rien de ce qu’on lui dit ; il ne sçait ce qu’il répond ; il trépigne, il va [51] & vient dans un Chambre au milieu des nouveaux Idolâtres de sa Fortune ; il tend la main, il la serre à ceux qui la lui présentent, & c’est la dernière scène Comique de cette piéce. Il rentre alors dans les coulisses, & disparoit.

C’est alors que le Rengorgement arrivé à son période, que la force du mal change absolument toute la constitution du Ministre & lui donne un nouveau caractere. Fremdportrait► De semillant, gai, poli, riant, & verbiageur qu’il étoit auparavent, il devient posé, sombre, rude, hagard, & raciturne. ◀Fremdportrait Il fuit le monde, il commande des verroux pour en garnir la porte de son appartement dont un homme, bisarement vétu, s’empare aussi-tôt. Le Cerbere prend par contagion le mal de son Maitre, & devient aussi sauvage que lui. Il dessend la porte comme une place frontier ; il en repousse les Assiégeants, & avec ces trois mots, on n’entre pas, qui composent toute sa harangue, il expédie cinq cents personnes. Pendant ce tems là le Ministre, mistérieusement renferme, pirouette sur le talon, coupe ses ongles, murmure un Vaudeville ; écrit à sa Maitresse, & reçoit, tout fait, de la main de son Secretaire, le raport des Afffaires dont il est chargé pour le premier Conseil. Ces fonctions importantes étant remplies en trois quarts d’heure, au plus, la Pendule sonne, mon homme prend son habit, demande sa Tabatiere, & assure sa contenance. La porte s’ouvre. A l’apparition de l’homme d’Etat, chacun s’empresse. Les plus Grands l’abordent, quelques-uns lui parlent ; Il leur sourit sans les entendre, & se charge de terminer telle affaire qu’on ne verra terminée que dans quarante ans ; un quart d’heure lui suffit pour cet emploi pénible. On l’attend, il ne peut s’arrêter, le Conseil va se tenir ; il s’éclipse & se dérobe à la foule qui l’a attendu tout le jour & qui l’attendra demain précisement à la même heure, & avec le même succès.

Le Rengorgement ne s’en tient pas là ; le mal gagne, & rend en très peu de tems le malade plus intraitable. Il devient fier avec ses Supérieurs, insolent avec ses égaux, impratiquable à ses Amis, invisible au reste des hommes. De là s’engendrent les haines, la jalou-[52]sie, puis les clameurs publiques. Le Prince les ecoute pendant un tems, & en est fatigué. Il dissimule ; il espere que les plaintes pouront s’assoupir ; elles augmentent, il faut céder enfin. Le Maitre ennuyé, & touché, des cris de tous ses Sujets, retire la main qui soutenoit le Ministre. Il tombe, & sa chute entraine tous ceux que sa maladie avoit gagnez. Ce Janitor inflexible, qui avoit rudoyé tout le monde, accueille alors un homme de la populace. Le Favori disgracié, qui repondoit à peine d’un signe de tête aux prosternations, salue à present le premier venu. Il demande la faveur & la protection de tel qu’il ne daignoit pas hier honorer de la sienne ; & sa famille, avec laquelle les plus grands noms briguoient la gloire de se deshonorer, trouve à peine à s’allier avec des gens de sa sorte ; tant la Fortune se plait à humilier davantage ceux qu’elle a le plus élevez. ◀Fabel ◀Ebene 3

Sans qu’il soit besoin, Monsieur, de se transporter en esprit dans la Planette de Mercure, notre Terre, depuis plusieurs Siecles, ne nous a fourni que trop de Ministres taillez sur ce modelle. C’est à ceux qui occupent aujourdhui ces eminentes & dangereuses places à s’examiner sans amour propre, & à voir s’ils ne ressemblent pas à ce Portrait qui n’est pas un Portrait fait au hazard. La Raison pour lors leur aprendra de reste ce qu’ils doivent faire pour prevenir leur chute, & remplir dignement un emploi qu’on ne leur donne que pour y travailler au bonheur des Peuples dont les Souverains leur confient les intérêts. Le feront-ils ? . . . Peut-être. . . Mais quand se sera cette heureuse Métamorphose ?. . Lorsque toutes les Actrices de notre Opera seront & vivront en honnêtes filles.

A Propos d’Opera, je crois Monsieur, que nous vous avons marque, ma Sœur ou moi, dans quelqu’une de nos premiéres Lettres*1 qu’on s’étoit flatté ici, il y a sept ou huit mois, de voir reparoitre la Vertu sur ce Théatre d’où elle a été si long-tems bannie. C’étoit, disoit-on, dans cette vue que la direction en avoit été donnée aux Magistrats de cette Capitale qui n’y devoient admettre que des gens mariez, ou des personnes, de l’un & de l’autre Sexe, qui donneroient des [53] preuves de leur Vertu. Allgemeine Erzählung► Un tour galant, & des plus Comiques, joué depuis peu par une Actrice de ce Theatre, nommée Mademoiselle Coupé, vient de faire voir à tout Paris, qui s’en divertit, quel a été le succès de ce beau projet.

Cette Demoiselle étoit entretenue secrettement par deux Fermiers Généraux que, selon toutes les apparences, elle aimoit autant l’un que l’autre, puisqu’elle leur a fait à tous les deux l’honneur de les nommer Peres d’un bel Enfant qu’elle a mis au monde, & qui peut-être est l’ouvrage d’un troisième Galant. Quoiqu’il en soit de ce dernier article, la Belle a si bien joué son rôle, & nos deux Financiers ont été si bien duppez, qu’ils ont tous deux contribué, chacun selon sa générosité aux fraix des Couches, à l’éducation de l’Enfant, & ont consigné pour cet effet chacun une somme très considérable. Ces productions furtives de l’Amour sont ordinairement fort chéries de leur parents ; & cette inclination, quoiqu’elle ne soit que naturelle, surpasse assez souvent celle qui est en même tems & naturelle & légitime. Peut-être est-ce une fuite de l’esprit de contradiction par lequel la plûpart des hommes se laissent conduire, & qui leur fait souvent prendre le vrai pour le faux, & le faux pour le vrai.

Quelque ait été le motif qui a fait agir les deux Financiers, ces Messieurs reçurent avec joye la nouvelle que l’accouchée leur fit annoncer, & lui rendirent chacun visite, à l’insçu l’un de l’autre, aux heures qu’elle avoit soin de leur marquer. On fait venir une Nourice que la Mere avoit pris soin d’instruire pour la Ville seulement, croyant peu nécessaire de prendre des mesures pour la Campagne où elle ne soupçonnoit pas que ces Messieurs iroient jamais rendre visite à leur fils ; Mais l’Homme propose, & Dieu dispose, dit un de nos anciens Proverbes. L’Enfant est porté par sa Nourice au vilage où sa Mere ne croyoit pas que les Peres fussent curieux d’aller demander de ses nouvelles. Elle se trompoit ; & le hasard lui a joué d’un tour auquel elle ne s’attendoit pas, en permettant que ces deux Messieurs se soient rencontrez dans une visite qu’ils ont été lui rendre. Là tous les deux veulent faire les mêmes ca-[54]resses au Poupon dont tous les deux ils se croyent Peres, tous les deux le revendiquent comme une partie de leur individu, tous les deux se le disputent avec chaleur, tous les deux le reconnoissent pour leur appartenir, tous les deux enfin croyent y voir leur vivant portrait.

Une affaire de cette nature demandoit un éclaircissement. Il n’étoit pas difficile à trouver ; mais il falloit le chercher, & l’on n’est pas toujours capable de penser. Nos deux Financiers croyoient la Mere de l’Enfant trop chaste & vertueuse, & ce qui plus est, chacun s’en croyoit trop aimé pour en être la duppe. Cependant après bien des paroles, qui à la fin devenoient un peu dures, on convint qu’il n’y avoit que la Mere qui put terminer la contestation. L’un de ces Messieurs, qui se nomme Dumont, prie donc l’autre de lui dire qui elle est. Celui-ci, qui ne veut pas révéler ses amours, dans la crainte de faire tort à la Vertu de sa Maitresse, prétend que c’est à Dumont à lui nommer la Mere de cet enfant : Et bien, puisque vous voulez absolument que je vous le dise, lui dit Dumont, C’est-là Coupé ; & c’est moi qui en suis le Père avec votre permission. « Je vous demande pardon, lui replique sur le champ l’autre Financier, on m’en avoit donné l’honneur, & j’avois tout lieu de le croire. Mais après ce que vous venez de me dire je ne conteste plus, & ne pretends point aller sur vos droits ». Là dessus il lui fait une grande révérence & . . . . Foüette Cocher, à Paris, où notre Galant retourne, & va prendre congé de sa Dulcinée à qui il raconte ce qui vient de lui arriver.

La Demoiselle Coupé, & son fils, par cette fatale rencontre, se voyoient sur le point, l’une, de perdre ses deux riches Galants, & l’autre ses deux Peres ; mais le Sieur Dumont, moins délicat que son Confrere, a dissipé les allarmes de la première, en se chargeant du doute, de la Mere, & de l’Enfant pour lesquels il n’a point changé d’inclination. Pour moi, Monsieur, quelque risible que soit cette Avanture, je vous avouerai que je ne sçaurois blâmer l’action de ce dernier qui assure à une belle petite Créature, très innocente de la ruse de sa Mere, un état heureux qu’elle n’auroit sans doute jamais eu sans cela. Un Vaudeville, que l’on a [55] composé sur cette Avanture, la fait courir dans tout Paris, d’où elle passera sans doute bien-tôt dans tout le Royaume, & ultera. En voici le dernier Couplet, qui est des plus Satiriques, & par lequel vous pouvez juger des autres.

Ebene 3► Satire► Sur l’Air : De tous les Capucins du monde.

Cette Avanture très plaisante
Au naturel nous représente
Ce qui dans Paris est commun ;
Car tel de son Père s’y vante,
S’imaginant qu’il n’en a qu’un,
Quoiqu’il en ait peut-être trente. ◀Satire ◀Ebene 3 ◀Allgemeine Erzählung

Voila, Monsieur, un de ces événements dignes d’être insérez dans les Archives galantes de notre célébre Académie Royale de Musique. Je reviens au sérieux auquel vous sçavez que je suis naturellement porté. Je le reprends à l’ouverture d’un Livre dont on vient de nous régaler sous le titre pompeux de Caracteres de Madame de Puysieux. On ignore qui est l’Auteur de cet Ouvrage ; mais qui que ce puisse être, on ne le prendra jamais pour un bon Livre. Un millier de pensées, la plûpart triviales, fausses, & contre le Bonsens, forment ce volume, qui d’ailleurs est assez mal arranger. Un de mes Amis, qui me l’a prêté, me disoit l’autre jour à ce sujet, qu’il étoit étonné que l’Auteur n’eut pas ajouté à son titre ces paroles, Traduits de l’Anglois ; ce qui est devenu ici l’étiquette ordinaire de plusieurs mauvais Livres que l’on croit faire passer dans le Public à la faveur de l’estime que l’on a pour ceux de cette Nation. Toute-fois comme dans une grande multitude de choses où le mauvais domine, il n’est guére possible qu’il ne s’en rencontre aussi quelques unes de bonnes, on ne laisse pas de trouver de même dans ce Volume, de la Morale & des choses assez bonnes, quoiqu’elles ne soient pas neuves. Telles m’ont paru ces Pensées.

La Vertu est tout, & n’est rien. Elle est tout pour ceux qui la chérissent, & rien pour ceux qui ne l’ont pas. Heureux qui a les Vertus dans un degré modéré ! Je me suis apperçue que ceux qui en portoient quelques unes à l’excès étoient insuportables aux autres & à eux [56] mêmes. Ce que j’ai encore remarqué, c’est que les Vertus ne sont point enviées. Seroit-ce qu’on en seroit peu de cas ; & seroient-elles donc comptées pour rien dans ceux qui les possedent ? On envie la beauté, les talents, les connoissances ; mais point du tout les Vertus. Un homme dira ; Je voudrois bien avoir l’esprit d’un tel ; mais il ne dira jamais je voudrois être aussi généreux. Une femme dira ; je voudrois bien avoir les yeux & les dents de Madame. . . mais elle ne dira point Je voudrois avoir sa modestie. La Paresse est de tous les vices les plus niais & le plus sot ; elle ne mêne qu’à l’ignorance. Les autres procurent, du moins, quelquefois des plaisirs ; mais la Paresse endort, & les Paresseux sont bercez par l’ennui. J’aimerois mieux les Turbulents. Ils vivent du moins. Quand je me représente une Société de Paresseux, il me semble que je suis transportée dans ces lieux où les Egyptiens renfermoient leurs parents trépassez. Si les femmes n’agissent pas, elles parlent du moins, & c’est toujours un signe de vie. Insulter aux malheurs des autres, c’est mettre le comble à l’inhumanité. Tout ce qui n’est plus à craindre doit suspendre le ressentiment. Il faut laisser ses ennemis en paix lorsqu’ils ne peuvent plus nuire. C’est jour un fort mauvais personage que de fraper le Lion du pied, lorsqu’il est mort. Il n’est permis de poursuivre que ceux qui ont de quoi opposer aux coups qu’on leur porte. Les personnes qui occupent des postes éminents sans avoir les qualitez nécessaires sont encore rendues plus petites par leur grande élévation. Ce sont comme des Boules qui disparoissent à l’extrémité d’une haute Piramide. Les plus belles Pensées vieillissent. Il n’en est pas de même des belles Actions ; elles sont toujours nouvelles.

A l’égard du stile de l’Auteur, vous pouvez en juger vous-même par cet échantillon ; mais je trouve qu’il n’a pas eu tort de dire que ç’a été son bon plaisir de parler en Paradoxes. Il n’y a effectivement que trop bien réussi. J’espere, Monsieur, vous régaler de quelque chose de meilleur la première fois que je vous entretiendrai de Littérature. En attendant,

J’ai l’honneur d’être, &c.

Paris, ce 19 Avril 1750.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Voyez le No. du premier Tome, pag. 29.