Zitiervorschlag: Anonyme (Charles de Fieux de Mouhy) (Hrsg.): "No. 4.", in: La Bigarure, Vol.3\04 (1750), S. 25-32, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4635 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 4.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Dans ma derniere Lettre, & dans quelques autres que mon frere m’a dit qu’il avoit écrites à votre aimable Cousin, nous vous avons entretenu, Madame, du triste sort qu’éprouvent aujourdhui nos plus excellents Poëtes. Il semble que leur âge & le déclin de leurs talents les ayent livrés à la Satire, à la Critique, & aux railleriers les plus sanglantes de quelques étourdis qui, pour la plûpart, n’ont point d’autre mérite qu’un grand fonds de jalousie, de témérité, d’insolence, & sur-tout de cet esprit malin & caustique qui fut toujours le partage des génies médiocres. Jamais homme ne se vit plus en butte aux traits de leur malignité, que le célebre Voltaire à qui toutefois l’Envie, quelque effort qu’elle fasse, ne poura jamais ôter la place qu’il occupe si dignement sur le Parnasse François. Nous vous avons envoyé les Pasquinades, Epigrammes, Satires, & Critiques qui ont été faites, tant contre ce grand Poëte, que contre ses derniers Ouvrages. Une querelle survenue entre lui & je ne sçai quel grimaut de Parnasse, appelé Rousseau, à occasionné, sur la fin du Carême, une Scène dont on a amusé le Public à la Foire S. Germain.

Vous sçavez, Madame, que cette Foire, pendant tout le tems qu’elle dure, nous fournit ici un quatrieme Spectacle où l’on nous fait voir des Marionnetes, des Funambules, ou Danseurs de corde, & des Pantomimes. Tout cela fait pietié aux personnes de goût, mais divertit beaucoup le Bourgeois & le Peuple. Quand les Acteurs de ce Spectacle n’ont rien de mieux à faire, ils jouent sur leur Théatre la Critique de nos piéces, [26] tantôt celles de l’Opera, tantôt celles de la Comedie Françoise & Italienne, & tantôt les Auteurs mêmes de ces pieces. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’ils trouvent des Poëtes, & quelque fois même d’assez bons, qui leur vendent leurs plumes ; & j’en ai connu deux, qui tenoient un assez beau rang dans la République des Lettres, lesquels n’ont point rougi de travailler pour Polichinelle. Il est vrai qu’ils en furent punis par ce Couplet Satirique qu’on fit alors contre eux, & qui me revient dans la mémoire :

Ebene 3► Satire► Le sage & Fuselier ont quitté du haut stile

La beauté,
Et pour Polichinelle ont abandonné Gille ;
La rareté !
Il ne leur reste plus qu’à montrer par la ville
La Curiosité. ◀Satire ◀Ebene 3

Il manquoit à la malignité des envieux de M. de Voltaire, de le traduire & le tourner encore en ridicule sur ces nobles Théatres ; & comme si son avanture avec le Gentilhomme Campagnard, que nous vous avons envoyée dans le tems qu’elle est arrivée, n’eut pas été déja assez piquante, *1 on y a joint encore une nouvelle Scène èntre le Sieur Rousseau & lui. Voici cette Scène telle qu’on la répand actuellement dans Paris.

[27] Scene des deux portes.
Voltaire, rousseau, en exemt.

Ebene 3► Dialog►

Troupe d’Archers.

Voltaire.

A moi, Monsieur. Deux mots. N’êtes vous pas Rousseau ?

Rousseau.

C’est mon nom, je le sçais. N’êtes-vous pas Voltaire ?

Voltaire.

Je suis Monsieur pour vous, mon petit Damoiseau.

Selbstportrait► Aprenez que je suis Gentilhomme ordinaire,
Poëte sans égal, Historien du Roi, ◀Selbstportrait
Le Monsonge & l’Erreur sont soumis à ma loi ;
Je puis, quand il me plaît, obscurcir l’Evidence,
Aux faits les plus douteux donner la vraisemblance.
L’Ombre de Richelieu réclame vainement
La gloire d’avoir fait un certain
Testament,
Je méprise en ce point la croyance publique.
Tout ce que je soutiens doit être sans replique. . . .

Rousseau.

Ah ! vous me permettez de répliquer un mot :

Vous oubliez encor que vous êtes un sot ;
Car enfin être un sot, c’est faire des sotises,
Et vous en avez fait, parbleu ! des plus exquises,
Vous me dispenserez d’en faire le détail ;
On compteroit plutôt les filles du Serail.
Un Héros tel que vous est connu dans l’Histoire ;
On peut s’en raporter aux filles de Mémoire.

[28] Voltaire.

Qu’entends-je ? Est-ce l’Enfer avec son atirail ?

Rentre dans le néant, Atome du Parnasse !
Pour le petit Rousseau c’est montrer trop d’audace.
Ce nom fut de tout tems funeste à mes succès ;
Mais du moins le premier mérita tous mes traits,
*2
Il a senti mes coups, l’Hipocrite, le Traitre !
Mes pareils à deux fois ne se font pas connoitre,
Je porte la Vengeance au-de là du Trépas.
Tremblez, petit Rousseau.

Rousseau.

Tout autre que Voltaire

Auroit pu m’effrayer, mais vous m’avez appris.
De ce noble couroux quel doit être le prix.

Voltaire.

Gardes, vous l’entendez, ce fou, ce téméraire ;

Assurez-vous de lui . . . . saisissez vous de moi (a3 ).
Quoique mon cœur benin se soit fait une loi
De ne jamais tirer cette lame funeste.
Je sens dans ce moment tous les transports d’
Oreste ; (b4 )
Dans le trouble où je suis je serois dangereux
Et j’aurois le malheur d’aller contre mes vœux,

Rousseau.

Gardes, ne craignez rien, son ame est pacifique.

Son dépit, sa fureur n’est qu’un feu Poëtique
[29] Qui partant du cerveau sort un exhalaisons,
Et s’en va, tout au plus, aux Petites-Maison
*5

Voltaire.

Gardes, & vous Exemt, je demande justice ;

Qu’on traine l’insolent au Juge de Police.
Du Salomon du Nord
(a6 ) l’illustre Fa<sic>uori
Se voir ainsi traiter par une vile engeance ! . . .
A Berlin il iroit, du moins, au Pilori :
On est trop indulgent dans ce païs de France

D’Arnaud, Moliere, à moi (b7 ) ; rassembez vos Amis
Généreux Protecteurs de n.a
Sémiramis,
Confondez, étouffez par vos bruyants sufrages
Les Jaloux de ma gloire & de mes avantages.
Gardes, & vous Exemt, qu’on ôte de mes yeux
Les
Rousseaux, les Frerons, & tous mes envieux.

L’Exemt.

Messieurs, vous auriez dû, par respect pour vous même,

Modérer les Transports d’une folie extréme.
Le sage Magistrat qu’on vient de réclamer,
En blâmant vos excès, exigera cédule
Que vous vous engagiez, si non à vous aimer ;
Du moins en apparence à vous mieux estimer ;
Mais il vous restera toujours un ridicule.
Vos Clamenrs ont troublé les cœurs & les esprits ;
Vous n’avez enfanté tous deux qu’une souris. ◀Dialog ◀Ebene 3

Voila, Madame, les Scènes que nous donnent ici Messieurs nos Poëtes, gens qui, avec tout leur Bel-Es-[30]prit, ne laissent pas de donner, comme vous le voyez, dans le ridicule. Quoique, dans le fonds, cela ne soit pas fort instructif, je ne laisse pas de vous l’envoyer, persuadee que cela poura vous amuser quelque moments, puisque actuellement tout Paris s’en amuse jusqu’à ce que le hasard lui offre quelqu’autre bagatelle ; Car il semble qu’on ait ici renoncé au solide qui est devenu presque invisible pour nous.

Apropos de Bagatelles, je vous dirai que la dispute Litteraire qui s’est élevée au sujet de la verité, ou de la supposition, du Testament Politique du Cardinal de Richelieu, & dans laquelle je vous ai marqué que tous nos Beaux-Esprits s’étoient partagez, continue toujours avec beaucoup de vigueur. Il semble même qu’elle sera favorable au parti contraire à celui de Voltaire. La chose doit-elle étonner, ce parti ayant pour Chef une des plus belles & des plus aimables Dames du Royaume *8  ? Ce n’est pas au reste que ceux-ci ajoutent de nouvelles preuves à celles qu’ils ont aportées pour soutenir leur sentiment ; mais il y a apparence que ce sera à la pluralité des Opinions que cette affaire se décidera, & sur ce principe M. de V. . . aura du dessous. Sa Majesté, le Roi de Prusse, qui se délasse quelquefois des fatigues du Trône par l’aplication qu’elle donne aux Belles-Lettres, & qui se divertit assez souvent des disputes Littéraires, s’est, dit-on, rangé du côté de l’aimable Duchesse ; & pour consoler Voltaire de cette préférence il a envoyé à ce dernier de fort jolis Vers dans lesquels il convient, à la vérité, que ce Testament est mauvais ; mais que cette raison seule n’en prouve pas la suposition, parce que tout le monde fait des sotises, les plus grand génies comme les plus petits. Voici ces Vers.

[31] Vers.

Composez par Sa Majesté, le Roi de Prusse, au sujet du Testament Politique de Cardinal de Richelieu.

Ebene 3► Quelques vertus, plus de foiblesses,

Des Grandeurs, & des Petitesses,
Sont le bisare Composé
Du Héros le plus Avisé.
Il jette des traits de lumiere ;
Mais cet Astre, dans sa cariere,
Ne brille pas d’un feu constant.
L’esprit le plus profond s’éclipse ;
Richelieu fit son Testament,
Et Newton son Apocalipse. ◀Ebene 3

Voila ce qui s’appelle décider une affaire en Juge équitable, éclairé, & impartial. M. de Voltaire a trop d’esprit & de raison pour ne pas se rendre aux lumieres & au jugement d’un Prince qui l’honore, depuis long tems, de la consideration & de l’estime qui sont duës à ses talents.

Je finirai cette Lettre, Madame, par le reçit d’une Avanture Tragique, qui vient d’arriver à Versailles, & qui vous fera connoitre jusqu’où va la bravoure de quelques uns de nos Seigneurs. Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Il y a quelques jours que M. le Comte de Ch**, devant aller faire sa cour, se fit éveiller, habiller, raser, Adoniser, en <sic>nn mot il se fit faire tout ce qui est du ressort & du ministère d’un Valet-de-chambre. Le sien, qui s’aquita de cet emploi, s’étoit bien aperçus qu’en le rasant il lui avoit tiré, par inadvertence, quelques petites gouttes de sang d’un bouton, presque imperceptible, qui s’étoit trouvé caché dans les poils de sa barbe ; Mais qui jamais auroit pu s’imaginer que cette vetille dût avoir de funestes suites ? Sans doute qu’elle n’en auroit point eu si par malheur, ce Maitre fougueux, d’autres disent brutal, [32] ne s’en fut lui même aperçu en se regardant dans son miroir. A la vue de ces petites gouttes de sang, le Comte apparemment idolâtre de sa figure qu’il croyoit absolument gatée par ce petit accident, entre en fureur contre son Domestique, saute sur son épée, & la plonge dans le sein de cet infortuné tombe mort aux pieds de son Maitre. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Je ne sçai, Madame, quel nom on donnera chez vous à une brutalité de cette nature, faite par un homme de condition ; Mais ce que je puis dire, c’est que nous n’en avons point ici d’assez energique pour exprimer comme il faut une action aussi feroce, & en même tems aussi lache & aussi indigne d’un homme de naissance. Celui-ci a néanmoins obtenu la grace de sa Majesté à laquelle il est à présumer qu’on s’est bien gardé de raconter cette Tragique Avanture de la manière qu’elle s’est passée. Lorsque des Seigneurs ont le cœur assez bas pour commettre des crimes de cette nature, quoique la faveur leur en obtienne le pardon, je ne conçois pas comment ils osent reparoitre dans le monde ;

Zitat/Motto► Il faut se monter après de tels forfaits.
Sçavoir se faire un front qui ne rougit jamais. ◀Zitat/Motto

J’ai l’honneur d’être, &c.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Livres Nouveaux.

Qui se vendent dans la Boutique de Pierre Gosse Junior, Libraire de S. A. R.

Semiramis, tragedie par Mr. de Voltaire, 8. Amst. 1750.

Nanine, Comedie par Mr. de Voltaire, 8. Amst. 1750.

Aristomene, Tragedie par Mr. Marmontel, 8. Haye 1750.

Coup d’Oeil Anglois sur les Ceremonies du Mariage, avec des Notes & des Observations Historiques & Critiques pour & contre les Dames, auxquelles on a joint les avantures de Mr. Harry & de ses sept Femmes, 12. Geneve 1750. ◀Ebene 1

1* Ces deux Auteurs ont donné plusieurs piéces au Théatre François. Ils travailloient alors que l’Opera Comique, & donnerent au Théatre des Marionnetes une petite piéce intitulée Pierros Romulus, que tout Paris alla voir. C’étoit <sic> uue Parodie, en Vaudevilles, de la Tragedie de Romulus, par M. de la Mete, qu’on jouoit alors à la Comédie Françoise.

2* Le plus grand Poëte du Parnasse François, pour la Poësie Lyrique. On n’a jamais pardonné, & l’on ne pardonnera jamais à M. de V. . . la basse jalousie & le mépris qu’il a toujours eu pour ce grand Poëte.

3(a) Il fait mine de vouloir tirer son epée.

4(b) Derniere Tragedie de M. de Voltaire.

5* C’est ainsi que l’on nomme un des Hôpitaux de Paris où l’on renferme les Foux.

6(a) Le Roi de Prusse.

7(b) Jeunes Poëtes, très médiocres, dont M. de Voltaire se sert, dit-on, comme de Trompetes, pour préconiser ses derniers Ouvrages.

8* Madame la Duchesse d’Aiguillon. Voyez le N°. 38. Tome II. pag. 148.