La Bigarure: No. 3.
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Nivel 1
N°. 3.
Nivel 2
Carta/Carta al director
Puisque nos Spectacles, que la
Religion avoit suspendus, selon la coutume, pendant trois
semaines, viennent de nous être rendus, je crois, Madame, ne
pouvoir vous faire plus de plaisir que de vous en entretenir
aujourdhui. Je sçais qu’ils ont toujours été de votre goût ;
& l’on ne sçauroit amuser plus agréablement les
personnes qu’en leur parlant de ce qu’elles aiment. Je vous
dirai donc que M. Nericaut Destouches, de l’Académie
Françoise, homme assez connu par ses grands talents pour le
Théatre pour lequel on croyoit qu’il avoit renoncé de
travailler parce qu’il y avoit quelque tems qu’on n’y avoit
rien vu de sa façon, nous a donné, sur la fin du Carême, une
nouvelle Comédie intitulée, La force du Naturel. Voici le
sujet & le Canevas de cette piéce.
Tout l’Edifice de cette Comédie porte sur ce
fondement, qu’une personne née de parents obscurs, quelque
éducation qu’on puisse lui donner, aura toujours des
sentiments bas, & que celle au contraire qui sort d’un
sang illustre pensera toujours d’une manière noble
quoiqu’elle ait été élevée dans l’obscurité. Ce sont deux
veritez reconnues dans tous les tems, & que le grand
& sublime Corneille a si bien développées, dans un de
ses chefs-d’œuvres de Théatre, par ces beaux Vers :
Tel est le portrait que ce célebre Poëte a fait des Grands,
portait qui est conforme à la vérité. Voici celui qu’il
fait, dans la même piéce, des gens obscurs que la Fortune
éleve quelque fois aux premières dignetez de la Cour. Vous n’aurez pas de peine, Madame, à
concevoir que ces deux Véritez ont dû également déplaire aux
Roturiers, & à certains esprits soi-disants Philosophes
qui pensent différement, & qui fondent leur jugement sur
quelques exceptions lesquelles ne font confirmer les deux
régles qui sont généralement vraies. Mais toutes les
personnes des condition <sic>, qui avoient été
choquées, avec raison, de l’opinion contraire, qui est le
principal pivot sur lequel roule la Comedie de Nanine
(c3) goutoient assez celle-ci ; Aussi
l’auroient-ils favorisée de leurs applaudissements & de
leur approbation ; Mais par malheur elle s’est trouvée si
tristement & si foiblement écrite, qu’elle ne poura pas
se vanter d’endroits dans lesquels on reconnoit la main du
grand Maitre qui l’a composée. Voila encore un de ces
tristes effets que la Vieillesse fait sur les plus beaux
Esprits. Personne ne sçaurait refuser à M. Destouches ce
glorieux titre que ses belles piéces de
Théatre, pour lequel il a travaillé pendant plus de quarante
ans, lui ont si justement aquis (d4). Moins parfait, à la vérité,
que Moliere, & moins enjoué que Regnard, il a eu, comme
ces deux grands Poëtes, le merveilleux & rare talent de
sçavoir saisir, & de bine peindre le ridicule des
hommes, & par là mérite d’occuper, sur le Parnasse
François, la troisième place parmi nos Comiques. Le médiocre
succès qu’à eu sa dernière piéce ne fera point de tort à la
réputation que ses autres ouvrages lui ont fait, tout le
monde sachant que la Vieillesse n’est pas l’âge des graces,
de l’enjouement, de la plaisanterie & de la gayeté. Ce
peu de succès doit seulement avertir Messieurs les Poëtes
qui travaillent pour le Théatre, qu’il vient un tems où ils
doivent penser à la retraite, s’ils ne veulent pas avoir le
chagrin de voir flétrir leurs Lauriers Poëtiques. Monsieur Destouches, qui est presque
septuagenaire, doit être content d’une carriere qu’il a si
long tems courue, & que personne, de son tems, n’a aussi
bien rempli que lui. Heureux le Public s’il a le bonheur de
trouver un sujet qui le remplace dignement ! J’ai honneur
d’être, &c.
Nivel 3
Relato general
Le Marquis d’Oronville,
homme dont la fortune égale la naissance, a eu d’une
femme, encore aimable, deux fils qu’il a perdus à la
guerre, & une jolie fille, nommée Julie, qui se
trouve pour lors agée de seize ans. Un parent qui
porte son nom, & qui a le titre de Comte, est
amoureux de cette riche héritiere ; & son père
la lui destine en mariage. La Marquise sa Mere ne
neglige rien pour lui donner une éducation
convenable à son sexe, & à son rang ; cependant
Julie, loin de se former, rebute la Marquise, &
tous ses Maitres. Cette jeune Demoiselle est d’un
naturel bisare & revêche que rien ne peut
domter, & pour comble
d’extravagance, elle a pris du goût pour l’Intendant
de son Pere, qui se nomme Guéreau. Ce dernier est un
fat, & un homme sans mœurs. Lisette &
Louison, femmes de chambre dans la maison,
s’entretiennent du caractère de Julie dont elles
soupçonnent l’intelligence avec Guéreau, lorsque
celui-ci paroit. C’est ici que commence l’Action.
L’Intendant leur parle avec hauteur, & elles en
sont indignées, principalement Lisette, qui lui fait
des révérences affectées, & sort avec Louison
pour épier les démarches de Julie & de Guéreau.
Ce dernier s’aperçoit bien qu’il est haï de Lisette,
& craint avec raison sa pénétration dans la
situation délicate où il se trouve. Il a séduit la
fille de son Maitre, & l’a épousée secretement.
Le Monologue, dans lequel il expose ses frayeurs
& sa témérité, est interrompu par l’arrivée de
Julie qui vient de la maison Paternelle. Elle a des
Diaments, & Guéreau de l’argent ; mais il craint
d’être arrêté avant que de pouvoir passer dans le
païs étranger. Il quitte Julie à l’arrivée de la
Marquise qui vient donner à sa fille des
instructions judicieuses pour son education & sa
conduite. Julie baille en l’écoutant, & lui
répond avec aigreur. Le Marquis, qui survient, &
qui connoit le caractere de sa fille, demande à sa
Mere si elle en est contente. Cette tendre Mere
répond à ce Seigneur dont elle connoit l’humeur un
peu violente, qu’il y a lieu de tout esperer. Le
Marquis en se retirant exhorte Julie à marcher sur
les traces d’une Mere si parfaite. Cependant la
Marquise, désolée du peu de fruit qu’ont eu ses
soins & ses peines, a recours au Comte qu’elle
lui a destiné pour Epoux. « Joignez-vous à moi, lui
dit–elle, pour adoucir son caractere : Vous êtes
sage & prudent, & par ces qualitez vous
méritez ma confiance. Peut-être aura-t-elle plus
d’attentions pour l’Amant, que pour sa Mere ; je
vous laisse » Le Comte flatte Julie sur sa beauté.
Celle-ci n’en devient que plus froide. Il fait
ensuite le Précepteur ; ce qui donne
occasion à Julie de découvrir tous ses sentiments en
disant au Comte : « Je déteste l’art, la parure, les
grands airs, ce qu’on apelle la bonne Compagnie, en
un mot tous ceux qui vous ressemblent. Vous
m’ennuyez, & je n’ai aucun inclination pour
vous ». Cette Scène, qui est vive & assez
plaisante, finit le premier Acte. Le second s’ouvre
par l’arrivée de la Fermiere d’Oronville, Nourice de
Julie, qui vient pour la voir, & apporter de
l’argent à son Maitre. Guéreau, qui
la voit le premier, feint d’en devenir amoureux pour
mieux cacher son mariage ; mais il ne plait point à
Babet qui a aperçu le Conte destiné à Julie, &
qui n’a pu s’empêcher de prendre des sentiments
tendres pour lui. Le Marquis, qui a entendu parler
des graces de Babet, veut la voir, & en est
enchanté. Comme il se persuade que c’est un avantage
pour elle d’épouser Guéreau il lui propose ce
mariage. Babet lui répond tout franchement qu’elle
n’en veut point. Le Marquis, qui n’estime pas top
son Intendant, reproche à celui-ci sa fatuité qui
aura, sans doute, déplu à Babet. Il se plaint, à
part, de la bisarerie du sort qui lui a donné une
fille telle que Julie, pendant que la fille de sa
Fermiere mériteroit d’être née d’une Prince. Il va
chez la Marquise, & après lui avoir exagéré le
mérite de Babet, il la conjure de la prendre auprès
d’elle, ce qui finit le second Acte. En ouvrant le
troisieme, Lisette, qui seroit fort fâchée que Babet
restât auprès de la Marquise, dans la crainte de
perdre la place qu’elle occupe elle-même auprès de
cette Dame, veut lui persuader que le Marquis en est devenu amoureux. Elle lui débite,
à cette occasion, beaucoup de Lieux Communs sur la
Tirannie des hommes qui se font un honneur d’être
infidelles à leurs femmes, & qui se croyent
deshonorez lorsqu’elles prennent leur revanche. La
Marquise écoute tranquillement Lisette, & lui
dit que son Marie est bien changé, & qu’elle
est, depuis un tems, assurée de son cœur. Elle lui
ordonne ensuite de faire venir Babet. Lisette obeït,
quoique à regrèt ; elle commence par maltraiter
cette aimable fille qui ne lui répond qu’avec une
douceur dont elle est même aussi enchantée, qu’elle
l’est de sa grande beauté. Babet se jette aux pieds
de la Marquise, implore sa protection, & se
plaint soupçons outragents qu’on a conçus des bontez
de Monseigneur pour elle. La Marquise, frapée de la
beauté de ses traits & du son de sa voix,
s’atendrit sur son sort, & ordonne qu’on lui
donne une de ses plus belles robes. La Fermiere, qui
survient, est étourdie de la situation où elle voit
Babet. Elle verse un torrent de larmes, & fait
entendre, à part, qu’elle est la cause de son
malheur. Lisette, qui n’y comprend rien, sort pour
aller habiller Babet. Guéreau, qui a réçu l’argent
de la Fermiere, vient lui en apporter la quitance,
& cause avec elle. La Fermiere, qui est fort à
son aise, & qui ne seroit pas fachée de se
remarier, s’offre en quelque façon de l’épouser,
pour le consoler des refus de Babet. Monsieur
l’Intendant se trouve offensé de l’offre, & la
renvoye. Plus inquiet que jamais, il finit ce
troisième Acte par un Monologue dans lequel il prend
la résolution d’emporter tout l’argent qu’il a à son
Maitre. Le quatrième commence par une entrevue entre
le Comte & Babet bien parée. Ce Seigneur, qui ne
pense plus à Julie, se passionne pour cette nouvelle
Amante, & la presse vivement de répondre à son
ardeur. Babet lui marque, en apparence, de la
froideur, & lui représente l’inegalité de leurs
conditions. Elle l’exhorte à ne pas rompre son
premier engagement : « Votre fortune en dépend, lui
dit-elle. Soyez heureux ; séparons
nous ; je ne suis déja que trop à plaindre. Et quels
reproches ne me feroit-on pas si je nuisois encore à
votre établissement ? » Le Comte la quitte à
l’arrivée de la Fermiere que Julie a fait demander.
Elle est surprise de ne la point trouver, & de
voir Babet si belle & si richement vêtue. Elle
soupire, elle s’agite, elle sanglote : « Vous
suis-je désagréable, ma bonne, lui dit Babet ? Non,
ma chere enfant, lui répond la Fermiere, je suis
folle de toi. . . Mais j’aperçois Julie ; laisse
nous. » A la vue de Julie, la Fermiere recommence à
soupirer & à sangloter. Alors Julie embrasse les genoux de sa
Nourice, lui fait un reçit exact de ce qui s’est
passé entr’elle & Guéreau, en la conjurant de
lui donner asile jusqu’à ce qu’ils ayent pris des
mesures pour passer en païs étranger. La Nourice
s’emporte, & tantôt en s’accusant, tantôt en
s’excusant, elle aprend à Julie le secret de sa
naissance : « Vous êtes ma fille, lui dit-elle ;
& Babet est la fille du Marquis d’Oronville.
C’est un échange que j’avois fait pour votre bien.
Malheureuse que je suis ! me voilà bien punie par ta
belle conduite ! » La nouvelle Babet est enchantée de cette
Nouvelle dont la Nourice est pétrifiée, elles
sortent l’une & l’autre, & finissent le
quatrième Acte. Le Cinquième est ouvert par Guéreau
qui, malgré les ordres réitérez de Julie, qu’il
croit toujours être la fille du Marquis, a de la
peine à se résoudre à emporter la
caisse de son Maitre. Ne prévoyant pas l’orage que
ses dédains pour les femmes de la Marquise vont lui
attirer, il fait tous les préparatifs nécessaires
pour sa suite. Mais Louison, qui l’épioit derrière
un Berceau, en a entendu le complot, & en a
instruit le Comte qui, après avoir exigé du Marquis
sa parole d’honneur qu’il se contiendra & ne
maltraitera point ceux qui le trahissent, lui aprend
la plus terrible de toutes les Nouvelles. Le
Marquis, devenu furieux en l’aprénant, fait chercher
partout son Intendant. La nouvelle Babet qui a pris
des habits convenables à son nouvel état, debite de
jolis Vers sur sa situation. Elle maudit les
pompons, les rubans, les pierreries, & tout le
précieux attirail de l’état qu’elle vient de
quitter. Cependant le Marquis trouve Guéreau qui,
voyant son Maitre dans une colere des plus
violentes, prévoit son malheur. Il commence par nier
son crime, & consent d’être pendu, si on peut le
lui prouver. « Tu le seras, répond avec impétuosité
le Marquis ». Tous les personages nécessaires au
dénouement accourent au bruit qu’ils entendent,
& tout se démesle heureusement par une nouvelle
reconnoissance. Le Comte épouse la moderne Julie,
& l’on pardonne à la Fermiere & à Guéreau
qu’elle accepte pour son Gendre.
Retrato ajeno
Elle a amené avec elle Babet sa fille, qui est de
l’âge de Julie, & d’une figure charmante. Ses
sentiments & ses manieres sont nobles, &
elle fait sur-tout paroitre un grands fonds de
douceur sans son caractère, elle a beaucoup
profité de la bonne éducation que sa bonne femme
de Mere dit qu’elle a reçue dans un Couvent où
elle dit qu’elle l’a fait élever ; enfin la
charmante Babet est adorable.
Diálogo
Julie dit qu’elle a d’étranges secrets à
lui communiquer. Nouvelle inquiétude de la part de
sa Nourice. Qu’y a-t-il donc ? Qu’avez-vous fait,
s’écrie-t-elle ? « Helas, reprend Julie, je
m’ennuye ici. L’éclat dans lequel je suis, &
dans lequel on veut que je continue de vivre, me
fatigue : je n’ai aucun goût pour le Comte ; &
j’ai fait un autre choix ». Qu’est-ce à dire ?
reprend la Fermiere, il faut que vous l’aimiez.
Cita/Lema
« Tu veux être Babet, & Babet tu seras ! »
Nivel 3
Les Nobles ont cela de leur
baute naissance : Leur ame dans leur sang prend des
impressions
Qui dessous leur Vertu rangent leurs passions ;
Leur générosité soumet tout à leur gloire ;
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire,
Et si le peuble y voit quelques déréglements
C’est quand l’avis d’autrui corrompt leurs sentiments (a1).
Qui dessous leur Vertu rangent leurs passions ;
Leur générosité soumet tout à leur gloire ;
Tout est illustre en eux quand ils daignent se croire,
Et si le peuble y voit quelques déréglements
C’est quand l’avis d’autrui corrompt leurs sentiments (a1).
Nivel 3
Ils n’inspirent aux Rois que
des mœurs Tiranniques, Ainsi que la naissance ils ont
les esprits bas :
Envain en les éleve à régirr des Etats ;
Un cœur né pour servir sçait mal comme in commande,
Sa puissance l’accable alors qu’elle est trop grande,
Et sa main, quel crime en vain fait redouter,
Laisse cheoir le fardeau qu’elle ne peut porter. (b2)
Envain en les éleve à régirr des Etats ;
Un cœur né pour servir sçait mal comme in commande,
Sa puissance l’accable alors qu’elle est trop grande,
Et sa main, quel crime en vain fait redouter,
Laisse cheoir le fardeau qu’elle ne peut porter. (b2)
Nivel 3
Tout n’a qu’un tems &
qu’un terme préscrit, Avec les ans tout s’affoiblit,
tout passe ;
Comme le Corps on voit baisser l’Esprit,
Et par degrez tout son brillant s’efface Ne croyez pas, auteurs qu’un vain espoir séduit, Que sur ce point le Ciel vous fasse grace.
Qui veut jouir de sa gloire, se dit
A cinquante ans serviteur au Parnasse.
Comme le Corps on voit baisser l’Esprit,
Et par degrez tout son brillant s’efface Ne croyez pas, auteurs qu’un vain espoir séduit, Que sur ce point le Ciel vous fasse grace.
Qui veut jouir de sa gloire, se dit
A cinquante ans serviteur au Parnasse.
Paris, ce 4 Avril 1750.
1(a) La Mort de Pempée, Tragédie, Acte II. Scene I.
2(b) Ibid. Acte IV. Scene 2.
3(c) Comédie, donnée l’été dernier par M. de Voltaire.
4(d) Les piéces de Mr. Destouches, sont le Curieux Impertinent, l‘Irrésolu, le Médisant, l’Ingrat, Le Triple Mariage, l’Obstacle imprévu, le Philosophe Marié, L’Envieux, La Fausse Veuve, les Philosophes Amoureux, le Glorieux, l’Ambitieux, le Dissipateur, l’Homme singulier, & la Force du Naturel.
