La Bigarure: No. 2.
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N°. 2.
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Brief/Leserbrief
La solemnité de nos Fêtes vient de
finir ; & les scandales recommencent. Vous n’en serez
nullement étonné, Monsieur, vous qui sçavez le train
ordinaire du monde. C’est un vieux Pécheur dont vous
connoissez l’endurcissement. Il y a bientôt six mille ans
qu’on le prêche ; peut-être le prêchera-t-on encore aussi
long-tems ; malgré cela, tel qu’il fut dans son
commencement, tel il est encore aujourdhui, & tel
vraisemblablement il sera toujours, quand même sa durée
devroit être éternelle. Pourquoi cette obstination ; d’où
vient cette incorrigibilité, me demanderez vous peut-être
ici ? . . . . Pourquoi ? . . . C’est que l’homme fut, est,
& sera toujours fonciérement mauvais. Voila le portrait qu’a fait
de notre belle espèce l’homme du monde qui la connoissoit le
mieux & le plus capable de la corriger si la chose étoit
au pouvoir de l’Humanité. Mais comment cela seroit-il
possible, puisque ce que l’on a pu imaginer de plus fort
& de plus efficace, je veux dire la Religion, n’est pas
encore capable d’arrêter le cours désordonnée des Passions ?
Voulez-vous des preuves toutes nouvelles de cette vérite ?
Lisez les trois histoires suivantes. Vous y verrez ce que c’est véritablement que l’homme, & que ce
frein Sacré n’est rien moins que suffisant pour dompter la
fougue de ses desirs criminels.
Que pensez vous de cette Avanture, Monsieur ? Ne nous donne-t-elle pas une belle idée de la
Vertu, de la Religion, & de la Chasteté de ces deux
Religieux ? Ce que j’y trouve de singulier & de
divertissant, c’est la bisarerie & le caprice du sort
qui a fait tomber entre les mains de la Justice ce couple de
Criminels qu’elle ne cherchoit pas, & qui fait échapper
ceux après lesquels on couroit, & qui auroit, peut-être
au prémier Jour, la même destinée. Voilà bien à la lettre
l’accomplissement de ce qui est dit dans ces Vers que je
vous ai assez souvent entendu chanter. Une autre singularité qui
ne frape pas moins, & qui n’est pas moins risible, c’est
que, pour la première fois de sa vie qu’un Benedictin se
mesle de galanterie, il a l’esprit de duper un Mari des plus
fins, & d’échaper à ses Argus, pendant que des
Cordeliers, qui y sont, dit-on, si experts, viennent, comme
des Papillons, se bruler à la chandelle. Car la capture de
celui ci, quoique imprévue, a été déclarée de bonne prise
par le Juge ; & les deux coupables ont été livrez à
leurs Supérieurs qui ne manqueront pas de leur faire expier
leur crime. Ces derniers aprendront par cette Histoire à
veiller un peu mieux qu’ils ne sont sur conduite des Sujets
qui sont commis à leur garde, & qui ne donneroient
certainement pas ces Scènes scandaleuses à l’Eglise, s’ils
leur tenoient la bride un peu plus haute. Au reste,
Monsieur, ne croyez pas qu’il n’y ait que nos Moines
auxquels on soit en droit faire cette Mercuriale : S’ils
nous donnent, de tems-en-tems, des scandales, ils ne sont
pas encore, à beaucoup près, aussi fréquents, que dans
quelques autres Etats Catholiques, & dans ceux mêmes où
ils devroient être les plus rares, attendu qu’ils sont
beaucoup plus près du païs de la Sainteté, Je ne doute point
que vous n’ayez entendu parler quelquefois du débordement de
ceux d’Italie.
Puissent tous nos Moines luxurieux, qui seroient
tentez d’imiter la conduite du T. R. P. Agilli, Secrétaire
de la tres Sainte Inquisition de Tortone, profiter de la
lecture de cette Histoire que mon ami me marque qu’il tiens
d’un des premiers Curez de la ville de Bruxelles, où ce
Moine étoit il n’y a pas encore trois semaines, & qui
l’avoit aprise de lui-même. a dit un de nos Poëtes. Si les
Moines sçavoient quel est, pour l’ordinaire, le terme fatal
de leur Apostasie, si toutes les malheureuses
qu’ils séduisent étoient instruites des suites fâcheuses
& souvent funestes qu’ont les démarches que leur fol
amour leur fait faire, les uns & les autres
n’ecouteroient pas si volontaires le Démon de la
Concupiscence qui, pour les faire tomber dans ses filets,
leur presente les objets dans une perspective toute
difference de ce qu’ils sont dans la réalité. C’est à eux à
profiter de la lecture de ces deux Histoires que je vous
prie de faire lire à tous ceux que vous pouvez
connoitre. . . .
J’ai l’honneur d’être, &c.
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Les Vices sont unis à l’humanine nature, Et
nous ne devons pas être plus offensez
De voir des gens méchants, fourbes, interressez,
Que de voir des Vautours affamez de carnage,
Des Singes mal faisants, & des Loups pleins de rage*1.
De voir des gens méchants, fourbes, interressez,
Que de voir des Vautours affamez de carnage,
Des Singes mal faisants, & des Loups pleins de rage*1.
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Allgemeine Erzählung
Comme la Vertu n’est point
héréditaire dans les familles, il s’en faut aussi de
beaucoup qu’elle soit généralement pratiquée dans
les Corps & les Sociétéz qui en font la
profession la plus exemplaire. Tel est depuis
long-tems, dans l’Eglise, l’Ordre respectable de S.
Benoit, dans lequel on peut dire que les scandales
ne sont pas, à beaucoup près, si fréquents, que dans
beaucoup d’autres. Leurs Cloitres cependant ne sont
pas inacessibles au Vice, qui se glisse partout ;
& dans ce vénérable Troupeau il se trouve, de
tems-en-tems, des Loupes revétus de la peau des
Agneaux. Aussi son Histoire peut elle servir de
pendant à celle de cet aimable & spirituel
défroqué qui fait ici, depuis plusieurs années, les
délices de nos Beaux-Esprits, comme il s’est fait
aimer, dans tous les endroits où il a voyagé par
ceux qui l’ont connu & fréquenté. Le dégoût
suit de près la négligence & la tiédeur, qui
sont bientôt suivis de la Molesse, & enfin du
Libertinage & du Scandale ; car
Don Bernard L. . . . ayant passé suc
essivement <sic> par tous ceux que je viens de
dire, étoit parvenu jusqu’à entretenir à l’insçu de
ses Supérieurs, un commerce criminel avec la femme
d’un Garde du Corps, assez belle & assez aimable
pour faire tourner la tête à un jeune Moine. Il y
avoit déjà six mois que ce commerce duroit ; &
ce qui paroitra plus singulier, c’est que cette
femme étoit aussi éprise de lui, qu’il l’étoit
d’elle. Apparemment que les galanteries Monastiques
ont quelque chose de plus séduisant pour certaines
femmes, que celles d’un Militaire. Quoiqu’il en
soit, s’ils s’aimoient réciproquement, & d’un
amour d’autant plus vif & plus piquant, qu’il
étoit criminel. La seule chose qui les importunoit
étoit la contrainte où ils se trouvoient tous deux,
l’un sous la discipline de S. Benoît, & l’autre
sous la dépendance d’un Mari qui leur auroit fait
assurément à l’un ou à l’autre, & peut-être à
tous les deux, un fort mauvais parti s’il avoit été
instruit de ce qui se passoit. Pour se garantir de
ce danger, qui est la suite assez ordinaire du
crime, & pour se procurer une liberté que leur
folle passion leur faisoit trouver indispensable,
ils forment ensemble le dessein, l’un d’abandonner
son Ordre, & l’autre son Mari. Comme on ne vit
pas d’Amour, & qu’il n’y avoit aucune ressource
pécunieuse à attendre du côté du Moine, son Amant
prit la résolution d’y pourvoir, du moins pour un
tems, en vendant tout ce qu’elle avoit. La chose lui
étoit d’autant plus aisée à éxécuter, que son Mari,
qui étoit alors de quartier chez le Roi, étoit
absent ; ce qu’elle fit avec une diligence d’autant
plus grande, que celui ci dont le tems de service
étoit presque expiré, se disposoit à revenir passer,
à l’ordinaire, le reste de l’année auprès d’elle.
Elle se hâta donc de vendre non seulement ses
meubles & tout ce qui pouvoit lui appartenir,
mais même tout ce qui étoit à son Mari, à la reserve
d’un de ses habits, & de quelques autres nipes
dont elle revêtit son Galant enfroqué avec lequel
elle prit la suite un des jours de la semaine
dernière que nous nommons la Sainte par excellence.
A peine ce couple criminel eut-il disparu, que les
Benedictins, surpris de ne point voir
leur Religieux revenir au Couvent, firent de grandes
perquisitions pour tâcher de découvrir ce qu’il
pouvoit être devenu. De son côté le Garde du Corps,
à son retour de la Cour, ne trouvant point sa femme,
la fit chercher partout. Persuadé que, selon la
coutume de ces sortes de gens, ils avoient pris la
route des Païs étrangers, ou celle de la Mer, comme
etant la plus promte & la plus sure pour des
fugitifs, on écrit, & l’on donne avis de ce qui
s’est passé aux Maîtres des Postes, & dans les
Ports de Mer ; l’on envoye des Ordres pour les
arrêter au passage, en un mot en ne néglige aucun
des moyens usitez dans ces sortes de rencontres.
Mais si toutes ces démarches n’ont point eu le
succès qu’en espéroient ceux qui les faisoient,
elles en ont eu un autre auquel personne ne
s’attendoit, ni même ne pensoit. Tout habile que
vous êtes à devenir, je suis persuadé, Monsieur,
qu’il vous surprendra, & que vous ne serez pas
des derniers à en rire. Pendant que l’on guétoit au
passage, comme je viens de vous le marquer, le
Benedictin Apostat & sa criminelle Compagne, il
se présente à un Bureau de Poste une jeune
Demoiselle accompagnée d’un égrillard assez
ressemblant à Don Bernard L . . . . On les arrête,
& on les fait reconduire au Couvent. Les
Benedictins & le Garde-du-Corps, à qui on en
fait donner avis, accourent aussi-tôt pour
reconnoitre chacun ce qui leur appartient ; mais ils
sont également surpris de voir deux personnes qui ni
l’un, ni les autres ne connoissoient, & que
selon toutes les apparences ils n’avoient jamais vu.
Cette confrontation faite, on conduit les deux
fugitifs devant le Magistrat qui, après quelques
perquisitions, découvre que ce nouveau Couple étoit
un Cordelier, nommé le Père P . . . & un
Religieuse Ursuline du Couvent de C . . . d’où ce
Moine l’a enlevée il y a trois ans ; qu’il a voyagé
avec elle pendant tout ce tems, de ville en ville,
faisant, pour subsister, un commerce aussi honteux
qu’infame des faveurs de cette charmante Nonne.
Fremdportrait
De cette
dernière espèce etoit Don Bernard L . . Religieux
de l’Abbaїe de . . . . . Moine jeune, bien fait,
spirituel, fringant, & beaucoup plus propre,
dans le fonds, à faire un Mousquetaire, qu’un
Anachorete.
Exemplum
C’étoit,
pour le bien peindre, un second Prevôt ;
Fremdportrait
Don L. . . . aussi
mauvais Bénedictin que celui-ci le fut autrefois,
avoit beaucoup plus de penchant & de goût pour
le monde & ses plaisirs, que pour
l’Abstinence, le jeune, la priére, la haire, la
discipline. Engagé par l’étourderie, ou par la
nécessité, comme beaucoup d’autres, dans un état
dont il ne connoissoit point, ou n’étoit pas
capable de remplir les devoirs, à peine les
premiers moments de sa serveur furent-ils passez,
qu’il commença à les négliger.
Zitat/Motto
Quiconque a pu franchir
les bornes légitimes,
Eut violer enfin les droits les plus sacrez ;
Ainsi que la Vertu le Crime a ses degrez *2.
Eut violer enfin les droits les plus sacrez ;
Ainsi que la Vertu le Crime a ses degrez *2.
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Cette Avanture nous prouve Qu’il arrive en
certains cas
Que sans y penser on trouve
Ce que l’on ne cherchoit pas.
Que sans y penser on trouve
Ce que l’on ne cherchoit pas.
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Allgemeine Erzählung
Un de mes Amis, qui
réside actuellement à Bruxelles, m’a envoyé
l’Histoire scandaleuse d’un certain Moine Dominicain
qui y vient de passer avec une femme qu’il a de même
enlevée à son Mari, nommé Pietro Costa, Marchand
Chapelier à Tortone, dans le Milanès. Ce Moine, qui
se nomme le très Révérend Pere Agilli, & qui
exerçoit dans la même ville la Charge de Secretaire
de la très Sainte Inquisition, ayant séduit cette
femme, l’emmena d’abord avec lui à Geneve où lui fit
abjurer sa Religion, comme il le fit lui même peu de
jours après. Avant que de faire cette démarche, le
Révérend Pere Apostat s’étoit imaginé, & avoit
persuadé à sa Compagne, que cette nouvelle Canaan
seroit pour eux un Terre où couleroit le Lait &
le Miel, & que toute l’Eglise Génévoise
s’empresseroit à faire la fortune de ces deux
nouveaux enfans de Calvin. Mais il y a déja
long-tems que les Pasteurs Protestants ne sont plus
la dupe de ces prétendues Conversions dont le
Libertinage & la Fainéantise sont les motifs les
plus ordinaires. Le Signor Agilli, & la Dona
Costa, abandonnez par le Consistoire, sur lequel ils
avoient fondé leur fortune, & réduits à leurs
sçavoir-faire, qui étoit un peu au dessus du rien,
furent bientôt obligés de quitter Geneve où ils ne
trouverent personne qui fut d’humeur de les
entretenir dans l’Oisiveté. Ils traversent donc
l’Allemagne, vinrent à Francfort où notre Profélite,
pour tâcher de subsister, se fit annoncer sur les
Gazettes comme un Précepteur qui cherchoit quelque
éleve. Il faut être aussi neuf dans le monde, que
l’est un Moine, pour s’imaginer que des parents, qui
ont quelque ombre de bon sens iront confier une
chose aussi précieuse que l’est l’éducation de la
jeunesse, à des hommes à qui l’esprit de libertinage
& de débauche ont fait enfreindre ce que la
Religion a de plus sacré. Le Signor Agilli s’en
étoit flaté, comme s’en flattent tous ses pareils ;
mais il éprouva bientôt le contraire. Toute sa
charlatanerie ne lui servit de rien ; & il se
vit obligé de quitter au plutôt la ville de
Francfort, comme il avoit fait celle de Geneve,
pou<sic>f ne n’y pas mourir de faim. Il jetta
les yeux sur la Hollande, le réceptacle ordinaire de ces sortes de gens, & vint avec
sa chere Helene à Amsterdam, & delà à la Haye,
où il ne se flatoit de rien moins que d’être choisi
pour Précepteur & Gouverneur du jeune Prince
Héréditaire ; mais il eut la douleur de voir que les
habitants de ces deux villes, rebutez depuis
long-tems par les importunitez de ces sortes de gens
dont la plûpart ne leur aportent que des scandales,
de l’ignorance, & de la misère, n’en voulurent
seulement pas pour aprendre à lire à leurs
Domestiques. Il ne restoit au Secrétaire Apostat
d’autre parti à prendre dans ce païs pour y
subsister, que celui d’être Soldat ; ce qu’on m’a
assuré qui arrivoit très souvent à ces prétendus
Convertis. Mais celui-ci n’étant pas de taille à
l’etre, la Providence, pour le punir de son crime,
lui ôta même cette triste ressource. Enfin dévoré
par la faim & accablé de misère, semblable à
l’Enfant Prodigue dont il avoit si bien imité les
déréglements, il se jetta dans les bras d’un
Ambassadeur, le conjurant de faire sa paix avec ses
anciens Supérieurs, & promettant de se soumettre
à toutes les pénitences qu’ils lui voudroient
imposer, pourvu qu’ils lui fissent seulement la
grace de le laisser rentrer dans leur Ordre, grace
que ce charitable Ministre lui a obtenu.
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Belle Conclusion &
digne de l’exorde ! *3
Ebene 3
En toute chose il faut considerer la fin (a4)
Ebene 3
Allgemeine Erzählung
A-Propos de Moines qui
enfreignent & violent leurs engagements sacrez,
je vous dirai pour Nouvelle, que la fameuse
Demoiselle de Moras, dont on a tant parlé, il y a
quelques années, & qui a déja fourni la matière
d’un assez bon Roman, vient de faire abjurer les
Vœux à un Chevalier de Malthe, en contractant
mariage avec lui. Il est un peu etonnant qu’ayant
été enlevée dans sa jeunesse par M. De la
Roche-Courbon, elle ait eu encore, étant déja sur le
retour, assez de mérite pour faire faire une
pareille démarche à ce Chevalier que l’on nomme le
Chevalier de Beau-champ. Quoique bien des gens
trouvent ici à redire à ce Mariage, il est néanmoins
à présumer, du moins cette Dame s’en flatte-t-elle,
qu’il sera plus heureux que le premier qu’elle avoit
contracté, & dont vous avez sçu, dans le tems,
les tristes & funestes suites.
