Zitiervorschlag: Anonyme (Charles de Fieux de Mouhy) (Hrsg.): "No. I.", in: La Bigarure, Vol.3\01 (1750), S. 3-8, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4632 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. I.

Ebene 2► Brief/Leserbrief►

Madame,

J’ai des Nouveautez à communiquer à votre aimable Société ; mais nous sommes dans un <sic> semaine où je me trouve obligée de me conformer aux circonstances qui ne me permettent pas de vous divertir, ni même de vous amuser. Les Dévots ne manqueroient pas de s’en scandaliser ; les gens du monde le verroient de mauvais œil, & Messieurs les Beaux-Esprits même, quoique peu scrupuleux d’ailleurs, y trouveroient peut-être à redire. Faisons donc à la Religion & à l’édification du Public un sacrifice que la justice & la Raison exigent de nous ; & puisque nous sommes dans un tems où l’on ne nous prêche que Morale, ne trouvez pas mauvais que je vous parle aujourdhui sur ce ton*1 . Ce n’est pas, à la vérité, le plus récréatif, toutefois j’espere qù’il ne vous déplaira pas, sachant sur-tout, que la Morale, comme je vous l’ai souvent ouї dire, ne nous est pas moins nécessaire, que les remedes les plus salutaires le sont à la Société. Malheur à toute personne qui n’aime point à en entendre parler ! Son sort est d’autant plus à plaindre, qu’il est une infinité de circonstances dans la vie où elle doit être la principale régle de notre conduite si nous ne voulons pas nous perdre, même dans le monde.

C’est une Vérité que les Payens même ont reconnue ; Aussi leurs plus grands Philosophes, & leurs plus céle-[4]bres Orateurs se sont-ils apliqués à traiter cette matiere dans des Livres qu’ils ont composez tout exprès, & qu’on ne sçauroit lire sans les admirer. C’est sur le ton de ces derniers, & non sur celui de nos Predicateurs (qui pouroit vous ennuyer) que je vais vous entretenir. J’emprunterai, pour le faire, la plume d’une Dame qui nous a donné sur ce sujet les plus belles leçons. Elles sont enfermées dans un Livre que mon Frere a annoncé, il y a quelques mois, à M. votre Cousin, mais dont je m’étois réservé de vous faire l’Analyse. J’ai attendu, pour m’en aquiter, qu’il se presentât une occasion convenable ; En est-il une plus belle que celle d’un tems où toute l’Europe semble ne respirer que la piété ? Je suivrai l’exemple qu’elle nous donne, & ferai encore pour aujourdhui, grace aux sotises du genre humain. Au-reste que ceci ne vous attriste point ; je vous en dédomagerai bien une autre fois, & continuerai ma Critique aussi-tôt qu’il aura repris son ancien train, c’est-à-dire, dans sept ou huit jours ; Car ce seroit ne le pas connoitre que de se persuader qu’il puisse se contraindre plus long-tems. Je viens à notre Livre de Morale.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Il est intitulé : Conseils à une Amie. Fremdportrait► La Préface, ou le Discours Préliminaire, qui est à la tête, nous aprend que nous sommes redevables de cet Ouvrage à une jeune Demoiselle qui fut mise, à l’âge de douze ans, dans le Couvent de P.R. où elle demeura jusqu’à dix sept. ◀Fremdportrait Pendant le sejour qu’elle fit dans cette maison, elle y fit connoissance avec une Dame qui s’y étoit retirée, femme d’esprit & três versée dans la science & l’usage du monde, laquelle la prit en amitié. Le fruit de cette affection fut, qu’elle en reçut d’excellents Conseils qu’elle jetta sur le papier, pour empêcher que le tems ne les effaçat, de sa mémoire. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 Ils m’ont effectivement paru si beaux, que ç’auroit été domage que des préceptes aussi utiles se fussent perdus. Vous en jugerez vous-même, Madame, par l’extrait de quelques uns, à ce que je me persuade, seront fort de votre goût. Voici de quelle manière cette Dame s’exprime sur un défaut qui est assez commun parmi les per-[5]sonnes de notre Sexe :

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► « Vous avez du penchant vers la générosité (a2 ) (lu<sic>l disoit la Dame Conseillere) Il faut donner, Mademoiselle, & sur-tout donner bien ; c’est-là le point essenciel. Tant de gens donnent, & donnent si mal, qu’en verité je les aimerois mieux Avares. Ils garderoient tout, & ne seroient point de mécontents. Si vous pouvez rendre service à quelqu’un que vous vouliez obliger, faites-le avec promtitude & de bonne grace. Vous ajouterez un grand prix à vos bienfaits en ne laissant point languir dans l’attente les personnes qui s’adressent à vous ; & vous augmenterez leur reconnoissance, ou leur ingratitude. Il vaut encore mieux faire des Ingrats, que n’être bon à rien. . . . Lorsque vous donnez, ou rendez un seruice <sic>, fuyez sur-tout l’Ostentation. Elle gâte beaucoup le mérite d’une bonne action. Fremdportrait► Je connois une fort grande Dame qui ne donne aux personnes qui s’adressent à elle dans leurs nécessitez, qu’après être montée dans son Carosse. Elle apelle un Page, tire sa bourse, y prend un Louis, & dit tout haut : Que l’on donne cela à Monsieur, ou à Madame, en montrant du doigt le malheureux qui est obligé de tendre la main. . . . ◀Fremdportrait Voulez-vous sçavoir comment il faut donner ? Mettez-vous à la place de celui qui reçoit ! »

Rien de plus judicieux que ces sages conseils, & sur-tout le dernier qui me paroit dicté par la Raison & la Sagesse même. Que de peines, que d’affronts, que d’humiliations, que de combats on épargneroit à d’honnêtes gens que la misère reduit à la cruelle extrêmité de recourir à la Charité des autres, si ceux à qui ils s’adressent avoient devant les yeux cet admirable Précepte ; Voulez-vous sçavoir comment il faut donner ? Mettez-vous à la place de celui qui reçoit !

En voici un autre qui, bien qu’admirable, ne sera sûrement pas goûté de plus de la moitié des femmes (b3 ). « Ne vous amusez point à devenir Coquette. C’est de [6] toutes les satisfactions celle qui dure le moins, & qui fait le plus de tort à la réputation. D’abord il faut, pour l’être, prendre un caractere de fourberie, qui est odieux. La Coqueterie ne peut durer qu’autant de tems qu’on est jeune & jolie. Ce tems passe vîte, & ne laisse que le regrèt d’avoir eu beaucoup d’Amans, qui ne nous ont pas assez estimé pour demeurer Amis. La Dévotion est l’unique ressource des Coquettes lorsqu’elles sont devenuёs vieilles. Il faut avouer que ces retours vers Dieu sont d’un bel exemple ! Voilà de belles conversions ! Dieu devient par là le pis-aller de toutes les femmes qui ne sçavent plus que faire. Si vous n’embrassez la Religion que quand le plaisir vous abandonnera, les railleries & les mépris du monde vous suivront jusqu’au pied des Autels. »

Autre grand précepte, & dont la pratique ne sçauroit être trop recommandée aux person<sic>ues de notre Sexe, sur-tout dans un Siécle pareil á celui où nous vivons.

« Une femme bien née ne doit jamais sortir des régles de la Pudeur. (c4 ) Sans cette vertu la plus belle personne tombe dans le mépris. Les hommes mêmes, eux qui détruisent en nous cette Vertu, l’aiment, & veulent que nous leur en imposions. Une femme qui donne dans des écarts est traitée selon la façon dont elle aura cèdé. On peut conserver de la décence dans les occasions mêmes où l’on n’en a jamais mis. Plus les hommes sentent de respect pour ce qu’ils ont poursuivi, plus ils en conservent d’estimes après l’avoir obtenu. » ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Je finirai ce petit Extrait, Madame, par une Réflexion dont l’expérience prouve tous les jours la justesse & la vérité. Ebene 3► « (d5 ) On est toujours dédomagé des Sacrifices que l’on fait à la Vertu. On jouit d’une vie pure & tranquille. La plus tendre émotion n’est pas à comparer à la paix de l’Ame. Tous les plaisirs que nous procurent nos Passions satisfaites n’ont jamais valu le repos d’une personne qui n’est attachée qu’à ses devoirs. » ◀Ebene 3

[7] Par cet échantillon vous pouvez, Madame juger de la bonté du Livre dont je l’ai tiré. Il est rempli d’excellentes instructions, convenables à tous les états & à toutes les situations où une personne de notre Sexe peut se trouver ; & la lecture par conséquent n’en peut être qu’extrêmement utile. Notre Sexe, qui est naturellement foible, est tous les jours exposé dans le monde à tant de tentations, & nous avons d’ailleurs tant d’imperfections, qu’on ne peut sçavoir trop de gré aux personnes qui veulent bien nous aprendre à en éviter les Ecueils, & qui par leurs sages conseils nous mettent en etat d’aquerir ce qui nous manque. Ce Livre me paroit tres propre à produire ces deux bons effets que son Auteur a eu sans doute en vuё.

Mais avec tout cela, je doute qu’il soit du goût de nos Moralistes à longue robe & de leurs Dévotes qui, à ce que j’en puis juger, n’en aprouveront pas toutes les Maximes. Telles est, entre autres, celle qui se trouve à la page 125. où on lit ce qui suit. Ebene 3► « Prêchera qui voudra l’humilité. Cette Vertu est proscrite chez moi, & chez bien d’autres. Je ne la trouve propre qu’à avilir, qu’à inspirer le mépris, qu’à faire tomber les qualitez brillantes que l’on pouroit avoir, & à conduire aux Hospitalieres la femme née avec le plus de mérite. Soyez modeste ; mais point d’humilité ; c’est la manie des idiotes ». ◀Ebene 3 Voilà de la Morale qui ne s’accorde pas trop avec celle qu’on debite depuis tant de Siécles dans les Chaires.

Je crois qu’on en peut dire autant de celle qui concerne le pardon des offenses, pardon que le Corps le plus vindicatf qu’il y ait dans le monde, ne cesse point de nous recommander. Ebene 3► «  Appliquez-vous, est-il dit (pag. 41.) à n’offenser personne. Il est des gens qui n’oublient jamais les offenses qu’on leur a faites, & je crois qu’ils ont raison. On ne doit pas plus les oublier, que les services ; & (à la pag. 99.) il est des gens avec lesquels on a lieu de s’en plaindre. Des fautes pardonnées en font commettre d’autres ». ◀Ebene 3

[8] Mais ce que les Dévotes ne pardonneront jamais à l’Auteur de ces conseils, c’est leur portrait qu’on trouve en divers endroits de son Livre, portrait d’autant plus piquant pour elles, qu’il est parfaitement ressemblant. Ebene 3► « Je serois bien fâchée, dit la Dame Co<sic>useillere (pag. 26, & 28.) que vous vous jettassiez dans la dévotion. Ce seroit bien de l’esprit de perdu ; car, ne vous y trompez pas, on ne peut être Femme d’esprit, & Femme Devote. . . . Il n’est pas permis à une Femme Dévote d’avoir de l’imagination, si ce n’est de celle de S. Thérese, on de Marie Alacoque. . . . Ce n’est ordinairement que lorsqu’on a vécu long-tems dans le monde, qu’on a été peu ménagére des plaisirs, & qu’ils sont devenus insipides à force de les avoir goûtez, ou bien lorsque l’on a essuyé de violents chagrins, qu’on cherche à se consoler avec Dieu des malheurs que nous ont attiré nos folies. » ◀Ebene 3

En voilà assez, Madame, pour vous donner une idée d’un Livre qui, à tout prendre, me paroit un des meilleurs qu’on puisse mettre en<sic>rre les mains des jeunes personnes de notre Sexe qui veulent tenir dans le monde une conduite irreprochable. Ou l’attribue ici à M. Toussaint, Auteur du fameux Livre des Mœurs ; & la plûpart des personnes qui ont lû l’un & l’autre prétendent y reconnoitre sont stile & sa façon de penser. Comme vous avez lu son premier Ouvrage, & que vous avez du goût & du discernement, vous pourez en mieux décider que tout autre lorsque je vous l’aurai envoyé ; ce que je compte faire à la premiere occasion qui se présentera. En attendant,

J’ai l’honneur d’être, &c.

Paris, 28. Mars 1750.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

La Suite de cet ouvrage Périodique continuera de paroitre tous les Jeudis régulierement, & se Vend à l Haye, chez Pierve Gosse, Junior ; à Amsterdam, chez M. Rey, J. Rykhoff, Junior & Pierre Mortier ; à Rotterdam ; chez J. Beman ; à Utrecht, chez Kribber ; à Berlin, chez J. Neaulme ; à Cologne, chez Monsieur Kanth, Expediteur, des Gazettes au grand Bureau des Postes ; à Anvers, Masyk, Ruremonde, Wezel, aux Bureaux des Postes ; dans les autres Villes, chez Principaux Libraires & aux Bureaux des postes.

P. S. Les Personnes dans les Pays étrangers qui souhaitent recevoir cette feuille régulierement toutes les semaines peuvent s’adresser à Pierre Gosse, Junior ; Libraire de S. A. R. à la Haye, en affranchissant leurs Lettres, & en lui faisant tenir ou compter franco la somme de trois Florins d’Hollande pour payement des deux premiers Volumes complets, & deux florins pour payement d’avance de 27 Numeros, moyennant quoi ils feront servis exactement. ◀Ebene 1

1* Cette Lettre a été écrite un des derniers jours de la semaine que les Catholiques-Romains appellent Sainte.

2Pag. 49.

3(b) Pag. 72.

4(c) Pag. 106.

5(d) Pag. 93.