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        <title>VII<hi rend="superscript">e</hi> Discours.</title>
        <author>Jacques-Vincent Delacroix</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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                        Universität Graz</orgName>
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                        Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
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        <pubPlace>Graz</pubPlace>
        <date when="2018-09-25">25.09.2018</date>
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        <bibl>Delacroix, Jacques-Vincent: Le Spectateur françois pendant le gouvernement
                    révolutionnaire, pour servir de suite à son Ouvrage intitulé : Des Constitutions
                    des Principaux États de l’Europe. Paris: chez Buisson, an 3<hi rend="superscript">e</hi> de la République, 54-63 </bibl>
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          <title level="j">Le Spectateur françois
                        pendant le gouvernement révolutionnaire</title>
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          <date>1794</date>
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<p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </p>
<div1><head><hi rend="smallcaps">VII</hi><hi rend="superscript">e</hi><hi rend="smallcaps"> Discours.</hi></head>
<div2><head><hi rend="italic">Sur les Prisons.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> Je</hi> formerois un volume de lettres, si je publiois toutes celles que je reçois des diverses prisons de la capitale et des départemens. Quel spectacle que celui d’une république où les principaux édifices suffisent à peine pour contenir la foule des captifs qu’on y amène des cités et des campagnes ; où le noble, où le cultivateur, où l’artisan, où l’homme de loi se trouvent mêlés, confondus comme dans un vaste sépulcre ; où celui qui arrête, qui garde est lui-même dans la crainte d’être arrêté et gardé à son tour ; où l’on commence par se rendre dénonciateur pour n’être pas dénoncé ; où chacun s’observe et se redoute ; où le maître <pb n="55"></pb> se défie de son serviteur ; où le propriétaire hésite, et passe de la crainte de sortir de ses foyers à celle d’y rentrer ; où la mère de famille frémit au moindre bruit, et croit voir son mari, son fils enlevés sous ses yeux par un ordre arbitraire ; où l’on tremble de recevoir son ami, et de lui confier sa pensée ; où les sentimens naturels sont réputés des crimes ; où la prudence étouffe toutes les affections ; où le captif n’a pas seulement à redouter le tribunal qui le punira pour n’avoir pas devancé la loi et avoir obéi à celle qui existoit, mais encore les émeutes populaires et la fureur des agens du crime ! Dans quel siècle, sous quelle puissance le séjour des prisons fnt-il &lt;sic&gt; aussi horrible que dans ce moment où toutes les frayeurs environnent l’accusé ; où il ne peut plus se confier à la loi ; où il voit dans ses juges ses bourreaux ; où il commence par éprouver tant de vexations, tant de tyrannies obscures qu’il ne tarde pas à braver le supplice, et à l’envisager comme l’heureux terme de ses souffrances ! Etoit-il besoin d’abattre les bastilles, de briser toutes les chaînes du despotisme pour en substituer de plus affreuses encore ! Qui peut ne pas sentir <pb n="56"></pb> son cœur serré de tristesse, en passant près de ces asyles qui semblent n’avoir été arrachés à la superstition que pour être livrés à la douleur, et y engloutir la jeunesse, la décrépitude et les infirmités ; où l’innocence est placée à côté du crime ; où la pureté respire l’air de la débauche ; où l’ignorance grossière importune le goût et fatigue le savoir ; où tous les âges, où tous les rangs se trouvent indistinctement soumis à la cupidité brutale d’un geolier qui insulte aux larmes de la foiblesse et à la dignité de l’honneur !</p>
<p>Que d’individus lurent autrefois avec indifférence mes lettres, mes discours sur les prisons, et regardoient ce sujet comme étranger à leur existence superbe, qui ont senti la vérité de mes réflexions ! Ils me reprochoient de l’exagération ; ils voient combien j’étois demeuré au dessous de la réalité.</p>
<p>J’étois loin de prévoir alors que j’aurois pour appuis de mes pensées une reine, une sœur de roi, des princes du sang royal, des maréchaux de <placeName corresp="SPGR" key="#GID.1" ref="geonameID:3017382" xml:id="PL.1">France</placeName> des évêques, des présidens, et tout ce que la monarchie offroit de plus auguste par leurs titres.</p>
<p><pb n="57"></pb> J’ai encore aujourd’hui pour témoins des législateurs qui ne participent plus aux loix nouvelles, et redoutent celles qu’ils ont créées (I<hi rend="superscript"><note n="1">(I) Voyez la lettre d’un prisonnier, dans <name corresp="SPGR" key="Le Spectateur François pour servir de suite à celui de M. de Marivaux." type="work" xml:id="WT.1">le Spectateur François</name> ; mes discours sur les prisons, dans l’Ouvrage qui a remporté le prix d’utilité en 1787, et dans <name corresp="SPGR" key="La nouvelle Encyclopédie." type="work" xml:id="WT.2">la nouvelle Encyclopédie</name>. </note></hi>). Ces représentans, qui ne représentent plus qu’eux seuls, partagent les gênes, les oppressions, les terreurs de ceux dont ils ont provoqué la détention. S’ils sont un jour rendus à la liberté et réintégrés dans leurs fonctions, que d’abus, que de crimes ils auront à dénoncer ! Des espions soudoyés pour exprimer les pensées du captif trop confiant ; des pièges tendus au desir si naturel de recouvrer sa liberté ; des vengeances à l’égard de l’opprimé qui ose murmurer contre l’injustice ; des malades dont d’exécrables infirmiers accélèrent la fin pour s’enrichir de leurs dépouilles.</p>
<p>Qui le croiroit ! c’est là que des actes de la vertu la plus rare réconcilient avec l’humanité. On y voit la jeunesse compatir au besoin du vieillard ; d’anciens militaires étonnés des témoignages de respect et de <pb n="58"></pb> zèle qu’ils reçoivent de leurs compagnons d’infortune ; l’indigence secourue par le malheur ; une discrétion à l’épreuve des séductions et des menaces ; une résignation courageuse à la mort.</p>
<p>Que d’accusés, avant de se rendre au tribunal le plus redoutable qui ait jamais existé, ont consolé, rassuré ceux qui répandoient des larmes sur eux, et leur disoient un éternel adieu ! Pourquoi faut-il que l’homme ait besoin du malheur pour devenir sensible et bon ? S’il n’est que riche et puissant, le bonheur l’endurcit, il se croit au dessus des atteintes du sort. Aujourd’hui que ses coups sont si multipliés, combien ne voyons-nous pas encore de citoyens abuser d’une autorité éphémère, rejetter avec un sang-froid cruel les sollicitations d’une mère, d’une épouse, les touchantes instances d’une fille éplorée, refuser à leur douleur une parole consolante ? Homme féroce ! demain tu partageras ces fers que tu rends si pesans, et tes souffrances seront la consolation du misérable dont tu auras repoussé les prières.</p>
</div2><div2><head><pb n="59"></pb><hi rend="italic"> Lettre d’un vrai Républicain.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.4"></milestone> Avant</hi> que la république fût décrétée en <placeName corresp="SPGR" key="#GID.1" ref="geonameID:3017382" xml:id="PL.2">France</placeName>, je me plaisois dans les villes qui m’offroient l’image de l’égalité politique ; <milestone unit="FP" xml:id="FR.5"></milestone> j’aimois à voir, dans plusieurs cantons de la <placeName corresp="SPGR" key="#GID.2" ref="geonameID:2658434" xml:id="PL.3">Suisse</placeName>, des habitans qui eussent l’à-plomb d’un digne républicain ; ils me paroissoient les seuls hommes de la nature : en observant leur noble assurance, je me disois : voilà des citoyens qui sentent, qui respirent la liberté comme un air doux et salutaire ; ils n’ont pas le ton brutal et insolent de la licence, parce qu’ils sont habitués à vivre dans un élément pur ; ils s’y complaisent, et ne cherchent point à le troubler. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone></p>
<p>Pourquoi ressemblons-nous trop à des enfans qui se sont affranchis de leur maître, et brisent dans leur première ivresse tout ce qui est à leur usage, au lieu de le conserver pour s’en servir utilement ? c’est parce que nous avons passé de la servitude à la liberté avant d’être formés pour elle : on diroit que nous n’avons pas la certitude de nous y maintenir, et que nous voulons au moins <pb n="60"></pb> en abuser un instant avant de la perdre pour toujours. </p>
<p>Occupons-nous d’en assurer la durée, et elle ne nous échappera pas. Commençons par lui donner des bases plus solides que celles du despotisme. Il n’en est pas de plus inébranlables que la justice et la félicité publique. Pour établir l’une, il faut concilier les principes du droit naturel avec l’intérêt général. Pour faire régner l’autre, gardons-nous de l’asseoir sur les richesses numéraires. Par-tout où il existe beaucoup d’individus réunis en société, le plus grand nombre doit nécessairement manquer de ce faux signe de l’opulence. Il faut donc que l’industrie et l’amour du travail en tiennent lieu. Dans une bonne république, l’indigent doit être sans excuse et n’inspirer que du mépris, au lieu d’avoir droit à la pitié de ses semblables. Eussiez-vous à votre disposition tous les trésors des deux mondes, si vous ne donnez au misérable que de l’or, loin de détruire la misère vous ne ferez que l’accroître ; mais si vous considérez l’Etat comme un sol productif dont tous les points doivent être mis en valeur, <pb n="61"></pb> vous n’aurez bientôt plus d’oisifs, ni d’indigens, leur travail et leur consommation seront deux sources inépuisables de richesses.</p>
<p>Il sied au républicain d’avoir la contenance de l’égalité avec tous ses concitoyens ; mais cette noble attitude doit être l’effet de sa propre estime. Pourquoi s’humilieroit-il devant les autres, lorsqu’il se sent élevé à ses propres yeux ? Il est moins riche : qu’importe, s’il ne demande rien qu’à son travail, et sait vivre de son salaire ? Il s’énonce mal : en est-il moins honnête, s’il pense toujours bien ? Malheureusement beaucoup d’hommes crient à l’égalité pour avoir des inférieurs ; beaucoup d’autres déclament contre les riches, parce qu’ils ne savent pas s’honorer de leur pauvreté. Ils ont à la bouche le mot de fraternité, et ils traitent leurs semblables en ennemis ; ils se parent d’un faux zèle, parce qu’ils sont incapables d’en avoir un réel. Quant à moi, je le déclare, tous ces exagérateurs ne m’en imposent pas ; je juge de leurs pensées secrètes en sens contraire de leurs discours. Si je m’attache à leur vie privée, je découvre bientôt que ces hommes si sévères ont <pb n="62"></pb> grand besoin de l’indulgence des autres qu’ils ne persécutent que pour échapper à de justes poursuites. La vertu cherche à se concilier des amis. Le vice ne se propose que d’inspirer de la crainte ; il sent qu’il doit être haï, il ne veut pas que ses ennemis puissent lui nuire ; il n’épargne que ceux dont il n’est pas connu.</p>
<p>Une république ne pourroit pas subsister avec des démocrates qui n’auroient ni justice, ni humanité dans le cœur ; ils ne tarderoient pas à s’entre-détruire, en admettant que les autres peuples les abandonnassent à leur propre fureur. Aussi mon espérance se fonde t-elle principalement sur la génération qu’une bonne éducation aura formée aux vertus républicaines ; elle sera courageuse sans cruauté, laborieuse sans cupidité, éloquente par sentiment, généreuse par affection, docile par raison ; sa politesse sera franche, parce qu’elle sera sans intérêt.</p>
<p>O combien de pères auroient besoin des leçons qu’on donne à leurs enfans ! Ce qui peut arriver de plus heureux, c’est qu’ils n’étouffent pas, par leurs discours et leurs exemples, les semences de vertu que ré-<pb n="63"></pb>pandront de sages instituteurs : car alors le mal se perpétueroit de postérité en postérité, et on n’auroit fait que dessiner de grands plans, au lieu de construire un bel édifice. <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div2></div1></body>
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            <ab> VIIe Discours. 1794 <seg synch="#FR.1" type="E1">
                <seg type="U1">VIIe Discours.</seg> Sur les Prisons. <seg synch="#FR.2" type="E2"> Je formerois un volume de lettres, si
                                    je publiois toutes celles que je reçois des diverses prisons de
                                    la capitale et des départemens. Quel spectacle que celui d’une
                                    république où les principaux édifices suffisent à peine pour
                                    contenir la foule des captifs qu’on y amène des cités et des
                                    campagnes ; où le noble, où le cultivateur, où l’artisan, où
                                    l’homme de loi se trouvent mêlés, confondus comme dans un vaste
                                    sépulcre ; où celui qui arrête, qui garde est lui-même dans la
                                    crainte d’être arrêté et gardé à son tour ; où l’on commence par
                                    se rendre dénonciateur pour n’être pas dénoncé ; où chacun
                                    s’observe et se redoute ; où le maître <pb n="55"></pb> se défie de
                                    son serviteur ; où le propriétaire hésite, et passe de la
                                    crainte de sortir de ses foyers à celle d’y rentrer ; où la mère
                                    de famille frémit au moindre bruit, et croit voir son mari, son
                                    fils enlevés sous ses yeux par un ordre arbitraire ; où l’on
                                    tremble de recevoir son ami, et de lui confier sa pensée ; où
                                    les sentimens naturels sont réputés des crimes ; où la prudence
                                    étouffe toutes les affections ; où le captif n’a pas seulement à
                                    redouter le tribunal qui le punira pour n’avoir pas devancé la
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                                    populaires et la fureur des agens du crime ! Dans quel siècle,
                                    sous quelle puissance le séjour des prisons fnt-il &lt;sic&gt;
                                    aussi horrible que dans ce moment où toutes les frayeurs
                                    environnent l’accusé ; où il ne peut plus se confier à la loi ;
                                    où il voit dans ses juges ses bourreaux ; où il commence par
                                    éprouver tant de vexations, tant de tyrannies obscures qu’il ne                            
        tarde pas à braver le supplice, et à l’envisager comme l’heureux
                                    terme de ses souffrances ! Etoit-il besoin d’abattre les
                                    bastilles, de briser toutes les chaînes du despotisme pour en
                                    substituer de plus affreuses encore ! Qui peut ne pas sentir <pb n="56"></pb> son cœur serré de tristesse, en passant près de ces                       
             asyles qui semblent n’avoir été arrachés à la superstition que
                                    pour être livrés à la douleur, et y engloutir la jeunesse, la
                                    décrépitude et les infirmités ; où l’innocence est placée à côté
                                    du crime ; où la pureté respire l’air de la débauche ; où
                                    l’ignorance grossière importune le goût et fatigue le savoir ;
                                    où tous les âges, où tous les rangs se trouvent indistinctement
                                    soumis à la cupidité brutale d’un geolier qui insulte aux larmes
                                    de la foiblesse et à la dignité de l’honneur ! Que d’individus
                                    lurent autrefois avec indifférence mes lettres, mes discours sur
                                    les prisons, et regardoient ce sujet comme étranger à leur
                                    existence superbe, qui ont senti la vérité de mes réflexions !
                                    Ils me reprochoient de l’exagération ; ils voient combien
                                    j’étois demeuré au dessous de la réalité. J’étois loin de
                                    prévoir alors que j’aurois pour appuis de mes pensées une reine,
                                    une sœur de roi, des princes du sang royal, des maréchaux de
                                    France des évêques, des présidens, et tout ce que la monarchie
                                    offroit de plus auguste par leurs titres. <pb n="57"></pb> J’ai
                                    encore aujourd’hui pour témoins des législateurs qui ne
                                    participent plus aux loix nouvelles, et redoutent celles qu’ils
                                    ont créées (I<note n="1">(I) Voyez la lettre d’un prisonnier,
                                        dans le Spectateur François ; mes discours sur les prisons,
                                        dans l’Ouvrage qui a remporté le prix d’utilité en 1787, et
                                        dans la nouvelle Encyclopédie. </note>). Ces représentans,
                                    qui ne représentent plus qu’eux seuls, partagent les gênes, les
                                    oppressions, les terreurs de ceux dont ils ont provoqué la
                                    détention. S’ils sont un jour rendus à la liberté et réintégrés
                                    dans leurs fonctions, que d’abus, que de crimes ils auront à
                                    dénoncer ! Des espions soudoyés pour exprimer les pensées du
                                    captif trop confiant ; des pièges tendus au desir si naturel de
                                    recouvrer sa liberté ; des vengeances à l’égard de l’opprimé qui
                                    ose murmurer contre l’injustice ; des malades dont d’exécrables
                                    infirmiers accélèrent la fin pour s’enrichir de leurs
                                    dépouilles. Qui le croiroit ! c’est là que des actes de la vertu
                                    la plus rare réconcilient avec l’humanité. On y voit la jeunesse
                                    compatir au besoin du vieillard ; d’anciens militaires étonnés
                                    des témoignages de respect et de <pb n="58"></pb> zèle qu’ils             
                       reçoivent de leurs compagnons d’infortune ; l’indigence secourue
                                    par le malheur ; une discrétion à l’épreuve des séductions et
                                    des menaces ; une résignation courageuse à la mort. Que
                                    d’accusés, avant de se rendre au tribunal le plus redoutable qui
                                    ait jamais existé, ont consolé, rassuré ceux qui répandoient des                                   
 larmes sur eux, et leur disoient un éternel adieu ! Pourquoi
                                    faut-il que l’homme ait besoin du malheur pour devenir sensible
                                    et bon ? S’il n’est que riche et puissant, le bonheur                
                    l’endurcit, il se croit au dessus des atteintes du sort.
                                    Aujourd’hui que ses coups sont si multipliés, combien ne
                                    voyons-nous pas encore de citoyens abuser d’une autorité
                                    éphémère, rejetter avec un sang-froid cruel les sollicitations
                                    d’une mère, d’une épouse, les touchantes instances d’une fille
                                    éplorée, refuser à leur douleur une parole consolante ? Homme
                                    féroce ! demain tu partageras ces fers que tu rends si pesans,
                                    et tes souffrances seront la consolation du misérable dont tu
                                    auras repoussé les prières. <seg type="U2">
                    <pb n="59"></pb> Lettre
                                        d’un vrai Républicain.</seg>
                  <seg synch="#FR.3" type="E3">
                    <seg synch="#FR.4" type="LB"> Avant que la république fût
                                            décrétée en France, je me plaisois dans les villes qui
                                            m’offroient l’image de l’égalité politique ; <seg synch="#FR.5" type="FP"> j’aimois à voir, dans
                                                plusieurs cantons de la Suisse, des habitans qui
                                                eussent l’à-plomb d’un digne républicain ; ils me
                                                paroissoient les seuls hommes de la nature : en
                                                observant leur noble assurance, je me disois : voilà
                                                des citoyens qui sentent, qui respirent la liberté
                                                comme un air doux et salutaire ; ils n’ont pas le
                                                ton brutal et insolent de la licence, parce qu’ils
                                                sont habitués à vivre dans un élément pur ; ils s’y
                                                complaisent, et ne cherchent point à le troubler.
                                            </seg> Pourquoi ressemblons-nous trop à des enfans qui
                                            se sont affranchis de leur maître, et brisent dans leur
                                            première ivresse tout ce qui est à leur usage, au lieu
                                            de le conserver pour s’en servir utilement ? c’est parce
                                            que nous avons passé de la servitude à la liberté avant
                                            d’être formés pour elle : on diroit que nous n’avons pas
                                            la certitude de nous y maintenir, et que nous voulons au
                                            moins <pb n="60"></pb> en abuser un instant avant de la
                                            perdre pour toujours. Occupons-nous d’en assurer la
                                            durée, et elle ne nous échappera pas. Commençons par lui             
                               donner des bases plus solides que celles du despotisme.
                                            Il n’en est pas de plus inébranlables que la justice et
                                            la félicité publique. Pour établir l’une, il faut
                                            concilier les principes du droit naturel avec l’intérêt
                                            général. Pour faire régner l’autre, gardons-nous de
                                            l’asseoir sur les richesses numéraires. Par-tout où il                                        
    existe beaucoup d’individus réunis en société, le plus
                                            grand nombre doit nécessairement manquer de ce faux                         
                   signe de l’opulence. Il faut donc que l’industrie et
                                            l’amour du travail en tiennent lieu. Dans une bonne
                                            république, l’indigent doit être sans excuse et
                                            n’inspirer que du mépris, au lieu d’avoir droit à la
                                            pitié de ses semblables. Eussiez-vous à votre
                                            disposition tous les trésors des deux mondes, si vous ne
                                            donnez au misérable que de l’or, loin de détruire la
                                            misère vous ne ferez que l’accroître ; mais si vous
                                            considérez l’Etat comme un sol productif dont tous les
                                            points doivent être mis en valeur, <pb n="61"></pb> vous
                                            n’aurez bientôt plus d’oisifs, ni d’indigens, leur
                                            travail et leur consommation seront deux sources
                                            inépuisables de richesses. Il sied au républicain
                                            d’avoir la contenance de l’égalité avec tous ses
                                            concitoyens ; mais cette noble attitude doit être
                                            l’effet de sa propre estime. Pourquoi s’humilieroit-il
                                            devant les autres, lorsqu’il se sent élevé à ses propres
                                            yeux ? Il est moins riche : qu’importe, s’il ne demande
                                            rien qu’à son travail, et sait vivre de son salaire ? Il
                                            s’énonce mal : en est-il moins honnête, s’il pense
                                            toujours bien ? Malheureusement beaucoup d’hommes crient
                                            à l’égalité pour avoir des inférieurs ; beaucoup
                                            d’autres déclament contre les riches, parce qu’ils ne
                                            savent pas s’honorer de leur pauvreté. Ils ont à la
                                            bouche le mot de fraternité, et ils traitent leurs
                                            semblables en ennemis ; ils se parent d’un faux zèle,
                                            parce qu’ils sont incapables d’en avoir un réel. Quant à
                                            moi, je le déclare, tous ces exagérateurs ne m’en
                                            imposent pas ; je juge de leurs pensées secrètes en sens
                                            contraire de leurs discours. Si je m’attache à leur vie
                                            privée, je découvre bientôt que ces hommes si sévères
                                            ont <pb n="62"></pb> grand besoin de l’indulgence des autres
                                            qu’ils ne persécutent que pour échapper à de justes
                                            poursuites. La vertu cherche à se concilier des amis. Le                                    
        vice ne se propose que d’inspirer de la crainte ; il
                                            sent qu’il doit être haï, il ne veut pas que ses ennemis
                                            puissent lui nuire ; il n’épargne que ceux dont il n’est
                                            pas connu. Une république ne pourroit pas subsister avec
                                            des démocrates qui n’auroient ni justice, ni humanité
                                            dans le cœur ; ils ne tarderoient pas à
                                            s’entre-détruire, en admettant que les autres peuples     
                                       les abandonnassent à leur propre fureur. Aussi mon
                                            espérance se fonde t-elle principalement sur la
                                            génération qu’une bonne éducation aura formée aux vertus
                                            républicaines ; elle sera courageuse sans cruauté,
                                            laborieuse sans cupidité, éloquente par sentiment,
                                            généreuse par affection, docile par raison ; sa
                                            politesse sera franche, parce qu’elle sera sans intérêt.
                                            O combien de pères auroient besoin des leçons qu’on
                                            donne à leurs enfans ! Ce qui peut arriver de plus
                                            heureux, c’est qu’ils n’étouffent pas, par leurs
                                            discours et leurs exemples, les semences de vertu que
                                                ré-<pb n="63"></pb>pandront de sages instituteurs : car
                                            alors le mal se perpétueroit de postérité en postérité,
                                            et on n’auroit fait que dessiner de grands plans, au
                                            lieu de construire un bel édifice. </seg>
                  </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
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