Le Mentor moderne: Discours CXXXV.
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Nível 1
Discours CXXXV.
Citação/Lema
Proprium hoc esse prudentiæ
conciliare
Sibi animos hominum, & ad usus suos adjungere. Il est certain que l’essentiel de la prudence consiste à gagner l’esprit des hommes, pour les faire concourir à nos vûës.
Sibi animos hominum, & ad usus suos adjungere. Il est certain que l’essentiel de la prudence consiste à gagner l’esprit des hommes, pour les faire concourir à nos vûës.
Nível 2
Me trouvant l’autre jour en compagnie
chez Mylade Lizard, je vis entrer dans la Chambre un de ses
Cousins, Gentilhomme Campagnard qui se pique de franchise, &
de dire toûjours ce qu’il pense. C’est un homme rustique &
vif, qui a naturellement de l’esprit, & qui auroit pu
devenir un homme très agréable, si son naturel avoit été poli,
& rectifié par de bonnes manieres ; il n’avoit pas été un
quart d’heure avec nous, qu’il avoit déja fait rougir toutes les
Dames, par quelque malheureuse remarque, ou par quelque question
grossiere. Il demanda à ma Brillante, si son esprit lui
gagneroit bien-tôt un Mari, & il dit à l’aînée, qu’il lui
trouvoit le teint pâle, & les yeux batus, & qu’il étoit
tems, qu’elle se pourvût, puis qu’il faut cueillir
la poire quand elle est meure. La bonne Mylady qui dans ces
sortes d’occasions souffre davantage que ses Filles mêmes, pria
son Cousin avec un souris gracieux, d’épargner un peu ses
Parentes. Là-dessus il fit un éclat de rire à faire trembler les
vitres ; si je ne me trompe, ma Tante, lui dit-il, vous étiez
déja Mere à l’âge de quinze ans ; & pourquoi diantre
prétendez-vous, s’il vous plaît, que mes Cousines soient Filles
jusqu’à leur vingt-cinquiéme année ; je fis alors de mon mieux
pour donner un autre tour à la conversation ; mais sans prendre
garde seulement à ce que je disois, il poussoit toûjours sa
pointe ; ce n’est pas tout ; il se mit à m’attaquer à mon tour.
Bon homme Ironside, me dit-il, vous remplissez la tête de mes
Cousines, de vos idées delicates, comme vous les appellez ; mais
dites-moi, ne leur avez-vous jamais enseigné à faire un
Pudding ? il y ajoûta plusieurs autres traits de la même nature,
& j’avouë que je fus tellement déconcerté par ses railleries
rustiques, que je fus obligé de lui céder le champ de bataille,
& de chercher un prétexte, pour faire une retraite
honorable. Les manieres de ce Provincial me firent
reflechir sur l’utilité de la complaisance, & sur les
agrémens, qu’elle répand sur la conversation ; quoi qu’à peine
on donne à cette bonne qualité une place parmi les vertus
morales, il est certain, qu’elle prête de la beauté & de
l’ornement à toutes les belles qualitez, & à tous les
talens, qu’un homme puisse posseder ; Platon conseilla un jour à
un Auteur grossier de sacrifier aux Graces ; je conseille de la
même maniere à tout homme de Lettres, qui ne veut pas être dans
le monde entiérement sur le pied d’un Savant ou d’un Philosophe,
de se familiariser avec cette vertu de la Société, qui est le
sujet de mon Discours. La complaisance rapproche tous les hommes
les uns des autres ; elle nous rend aimables ceux, qui sont au
dessus de nous, nous lie plus étroitement avec nos égaux, &
nous attire vers nos inferieurs. Elle adoucit ce qu’il y a de
rude dans la distinction des rangs, elle égaye la conversation,
& fait en sorte que tous ceux qui composent une Compagnie
soient satisfaits d’eux-mêmes. Elle serre les liens de la
Societé, & donne de nouvelles forces à la bienveuillance mutuelle. Elle encourage les timides, calme
les turbulens, humanise les fiers, en un mot elle distingue une
compagnie de gens civilisez d’une troupe de Sauvages ; elle fait
rentrer les hommes dans l’égalité qui leur est naturelle, &
que chaque individu humain ne doit jamais perdre de vûë, malgré
la subordination que la nécessité de l’ordre a établi parmi
nous. Si nous pouvions penetrer dans les sentimens secrets du
cœur humain, nous verrions, j’en suis sûr, que l’affliction,
& le trouble, y sont moins souvent les effets d’une douleur
réelle, ou d’une misere veritable, que de certains malheurs
imaginaires, & de certains desastres chimeriques.
D’ordinaire un regard de travers, une parole rude, un terme de
mépris, décident de notre repos & de notre félicité. Le seul
moyen de bannir du Commerce civil, ces malheurs apparents,
autant que la chose est possible, seroit la pratique générale de
la vertu, que je viens de caracteriser. Je ne la considere ici
qu’en qualité de vertu, & comme telle, je crois pouvoir la
définir ainsi. La complaisance est un effort constant &
soûtenu pour plaire, autant que l’innocence le permet, aux personnes, qui ont quelque commerce avec nous.
Metatextualidade
J’ajoûterai à ce que je viens
de dire, que la complaisance est la route la plus sûre de la
Fortune ; elle nous recommande à la faveur des Grands, d’une
maniere infiniment plus efficace que l’esprit, le savoir,
& quelque autre talent que ce puisse être. Je trouve
cette vérité mise dans un jour fort agréable dans un Conte
Arabe, que j’abregerai ici, pour l’amour du Lecteur, que je
prie en même tems de se souvenir de ma définition, & que
je suis fort éloigné de vouloir le porter à une complaisance
incompatible avec l’honneur & avec l’integrité.
Nível 3
Narração geral
Schacabac étant réduit à une
extrême pauvreté, & n’ayant pas mangé de deux jours
alla rendre une visite à un noble Barmecide, religieux
observateur de l’Hospitalité, mais un peu sujet à
certains caprices de grand Seigneur. Il trouva le
Barmecide assis à une table couverte, & qui sembloit
n’attendre que les mets, & ses plaintes parurent
exciter de la compassion dans l’ame de ce Seigneur ;
mais il fut fort surpris de s’entendre inviter de se
mettre à table & de manger sans façon. Son Hôte commença par lui donner une assiette
vuide, & le pria de lui dire son sentiment d’un
potage au ris. Schacabac étoit homme d’esprit ; il
voulut bien entrer dans ce badinage, & seconder les
fantaisies du Barmecide. Il répondit que la Soupe étoit
excellente, & fit monter & descendre sa
cuilliere comme s’il mangeoit en avez beaucoup de
plaisir. Que dites-vous de ce pain-là, lui demanda de
nouveau le Barmecide, en avez-vous vû de vôtre vie de
plus blanc. Le pauvre homme, qui ne voyoit ni pain, ni
rien de semblable, repartit, que s’il ne le trouvoit pas
merveilleux, il n’en mangeroit pas avec tant d’avidité.
J’en suis charmé, repliqua le Barmecide, allons mon ami,
il faut que je vous serve cette cuisse d’Oye ; je suis
sûr que vous ne la trouverez pas mauvaise ; Schacabac ne
se laissa pas tirer l’oreille, il tendit son assiette de
bonne grace, & n’y reçut rien du tout, d’un air fort
satisfait ; pendant qu’il avaloit cette cuisse
imaginaire, & qu’il s’écrioit sur la delicatesse de
la sauce, son Hôte le pria de garder une partie de son
appetit pour un Agneau rôti, & farci de Pistaches ;
il ordonna là-dessus qu’on l’apportât, & comme si ce
mets venoit d’être servi réellement ;
voila un plat, dit-il, qui est bon par excellence, &
je suis sûr que vous ne le trouverez sur aucune autre
table, que sur la mienne. Schacabac faisant semblant
d’en goûter, effectivement, dit-il, voila un mets
delicieux, & je ne me souviens pas d’avoir jamais
mangé quelque chose de semblable. On servit encore un
grand nombre d’excellens plats imaginaires, qui furent
exaltez & vuidez de la même maniere. Le dîner fut
suivi par un dessert invisible, dont nôtre pauvre homme
éleva sur tout aux nuës, une tarte en lozange, que le
Barmecide lui assuroit être de sa propre invention. A la
fin las des reproches obligeans de son Hôte, sur ce
qu’il mangeoit si peu, & fatigué de remuer ses
machoires à vuide, il demanda quartier, en protestant,
qu’il avoit dîné à merveille. Eh bien donc, lui dit-il
le Barmecide, faisons ôter la nappe ; il faut que vous
goûtiez de mes Vins ; sans vanité, il n’y en a pas de
meilleurs dans toute la Perse. Là-dessus il remplit deux
verres d’un flacon vuide, & il en présenta un à
Schacabac, qui le conjura de le dispenser de boire,
parce qu’il avoit le malheur d’avoir le Vin un peu
brutal. Cependant pressé obligeamment de
vuider son verre, il le fit tout d’un coup, après avoir
loué premierement la couleur du Vin, & ensuite
l’odeur. Ayant encore avalé trois ou quatre rouge hords,
de differentes sortes de Vins admirables, poussé à bout
par un badinage de si longue haleine, il fit semblant
d’être ivre, & se levant de sa place, il donna un
bon coup de poing au Barmecide ; mais bien-tôt revenu à
lui ; je vous demande pardon de mon impertinence,
Seigneur, lui dit-il, mais c’est votre faute, je vous ai
averti du malheur, que j’ai, de ne me pas posseder dans
le Vin. Le Barmecide rit de bon cœur de la plaisanterie
de son Convive, & bien loin de se mettre en colere,
j’admire vôtre complaisance, lui dit-il, & vous
méritez d’avoir un Couvert chez moi toutes les fois que
vous le voudrez. Puisque vous avez bien voulu vous
prêter à mon humeur, il faut que nous mangions à present
ensemble tout de bon. Là-dessus il ordonna tout
sérieusement qu’on servit, & Schacabac vit paroître
successivement le potage au ris, l’Oye, l’Agneau aux
Pistaches, plusieurs autres plats délicats, le dessert,
la tarte en lozange, & differentes sortes
d’excellens Vins de Perse ; en un mot, il fut régalé de
tous les mets réels dont il n’avoit mangé
auparavant qu’en Idée.