Le Mentor moderne: Discours CXXXIII.
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Discours CXXXIII.
Zitat/Motto
Præsens vel imo tollere de
gradu
Mortale corpus, vel superbos
Vertere funeribus triumphos. La Fortune sait élever les hommes de la poussiere au faîte des grandeurs, & traverser les triomphes par des funerailles.
Mortale corpus, vel superbos
Vertere funeribus triumphos. La Fortune sait élever les hommes de la poussiere au faîte des grandeurs, & traverser les triomphes par des funerailles.
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Lettre.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, J’ai lû avec autant
de plaisir que d’attention le Discours où vous
recommandez l’Etude de la Sagesse, & des Sciences
utiles, à celles d’entre le Beau-Sexe qui ont tout le
loisir nécessaire pour s’attacher à de pareilles
occupations ; puisque vous alleguez comme un des plus
puissans motifs, que par ce merite acquis plusieurs
Dames se sont élevées à un degré éminent de réputation,
& de fortune, vous ne trouverez pas
mauvais que je vous en fournisse un exemple sensible.
C’est un fait très réel, & qui pourroit être attesté
en cas de besoin, par plusieurs personnes dignes de foi.
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Allgemeine Erzählung
Il y a douze ans
environ, que je vivois très familiairement avec un
Gentilhomme, qui avoit un Emploi, dont le revenu
suffisoit pour le faire vivre fort honnêtement. Il
avoit une femme, & une fille unique, à
l’Education de laquelle il donnoit de très grands
soins ; mais, selon moi, il lui faisoit prendre
certains airs, qui ne convenoient pas à une
personne, qui ne pouvoit s’attendre à d’autre
bien, qu’à celui que son Pere pouvoit ramasser
pour elle, en épargnant quelque chose de son
revenu annuel. Cependant, de la maniere qu’il s’y
prenoit, à peine y en avoit-il là assez pour
fournir aux dépenses journalieres. Rien n’étoit
trop beau, pour Mademoiselle Babet, & à peine
lui permettoit-on de frequenter des gens qui ne
fussent pas des gens de la premiere distinction ;
il ne falloit pas s’étonner par consequent qu’elle
devint fiere & hautaine, & qu’elle eût des
manieres méprisantes, pour ceux qu’elle
consideroit comme ses inferieurs.
Dans le voisinage de mon Ami demeuroit un Barbier,
qui avoit une Fille à peu près de l’âge de nôtre
jeune Demoiselle, & qui parloit parfaitement
bon François. Elle avoit lu plusieurs excellens
Livres, à ses heures de loisir, & elle
brilloit dans tous les ouvrages qui conviennent à
son Sexe ; avec ces talens, elle étoit jolie,
modeste, & pleine d’esprit, elle s’attira
l’attention de mon Ami, qui la paya, pour venir
tous les jours passer quelques heures avec sa
Fille, afin de parler François avec elle, & de
lui enseigner à travailler. Elle le fit pendant
quelque tems, & ne s’en rebuta pas, quoi que
notre Demoiselle la traitât avec mépris, &
qu’elle rejettât tous ses avis de la maniere la
plus dédaigneuse. Dans ce tems-là plusieurs
Cavaliers commencerent à faire leur cour à cette
Demoiselle ; elle avoit certainement de l’esprit
& de la beauté, & elle auroit pu passer
pour une personne d’un grand merite, si sa vanité
n’avoit pas avili toutes ces bonnes qualitez.
Parmi ses Adorateurs, il y avoit un jeune Cavalier
fort uni dans ses manieres, mais parfaitement
honnête homme ; il l’aimoit à la fureur, & sa
passion devint le sujet des discours
de tout le voisinage, où sa Belle n’étoit pas
nommée autrement que l’Ange de Monsieur T. . . .,
c’étoit-là le titre qu’il lui donnoit d’ordinaire
lui-même, quand il entretenoit ses amis de sa
violente tendresse pour elle. Comme il avoit des
Freres plus âgez que lui, sa fortune étoit fort
mediocre, ce qui contribua beaucoup à rendre sa
personne & son amour méprisables aux yeux de
sa dédaigneuse Maîtresse. Outré de son malheur, il
ne s’en laissa pas accabler, & il prit la
vigoureuse résolution d’aller servir par Mer,
& de travailler en même tems à faire sa
fortune, & à oublier son ingrate Maîtresse ;
dans ce dessein il se mit à bord d’un Armateur,
& il fut tellement heureux dans ces courses,
qu’en peu d’années il revint dans le Royaume avec
un Capital de douze mille livres st. Pendant tout
ce tems Mademoiselle Babet continuoit à briller
dans le grand monde ; se mettant fort peu en peine
de cultiver sa raison, elle donnoit tout son tems
à des amusemens steriles ; la lecture des Romans
& des Comedies étoit son occupation serieuse
dont elle se délassoit par la Danse, qu’elle
possedoit dans la perfection. Dans le tems qu’elle se livre de cette maniere aux
extravagances de sa vanité, tout d’un coup le
Ministere change ; & son Pere ayant perdu son
Emploi se trouve forcé de quitter Londres, pour ne
pas réjouïr ses ennemis par les malheureuses
suites de sa chûte. Quelques années après sa
retraite j’appris les nouvelles de la mort de ce
pauvre Gentilhomme, & du déplorable état où ce
nouveau desastre jettoit sa famille. Je fis tous
mes efforts pour déterrer la Mere, & la Fille,
mais toutes mes recherches furent vaines ; ce qui
me fit soupçonner, qu’elles se déroboient par un
principe d’orgueil, à la vûë, & aux secours de
leurs Amis. Il y avoit plus d’une année, que je
n’avois pas entendu parler d’elles, lors qu’allant
voir un de mes Amis, je fus introduit dans
l’Anti-chambre par une jeune personne
très-aimable, qui me frappa d’abord par un air de
connoissance ; je crus trouver en elle tous les
traits de mon Ami défunt, & mon soupçon se
fortifia quand je remarquai que ma presence la
faisoit rougir, & qu’elle détournoit ses yeux
de moi autant qu’il lui étoit possible. Je crus
devoir prendre la liberté de lui parler :
Oserois-je vous demander, lui dis-je, si vous n’êtes pas Mademoiselle une telle ?
Je vis qu’à ces paroles les larmes lui couloient
des yeux, & qu’elle avoit envie de se retirer
sans me répondre ; mais je l’arrêtai, & me
trouvant obligé d’attendre pendant quelques momens
l’Ami, que je venois voir, je voulus saisir cette
occasion de satisfaire ma curiosité ; il m’étoit
impossible de deviner par ses habits propres, sans
être magnifiques, si elle étoit maîtresse de la
maison, ou bien si elle y étoit domestique ; mais
aimant mieux supposer le premier de ces cas, Je
suis ravi, Mademoiselle, lui dis-je, de vous avoir
rencontrée si heureusement, & de vous voir
maîtresse d’une si belle maison. Ce compliment
prononcé, dans le veritable dessein de lui dire
quelque chose d’obligeant, fut un coup de poignard
pour elle ; il la jetta dans un tel desordre,
qu’elle fut longtems avant que de pouvoir s’en
remettre, mais ayant retrouvé à la fin l’usage de
la parole ; Vous vous trompez, Monsieur, me
dit-elle, je ne suis ici que la Servante. Ces
tristes paroles furent suivies d’un torrent de
larmes accompagnées de sanglots, qui me fendoient
le cœur, je fus au desespoir d’être la Cause
innocente de son affliction, & je fis tous mes
efforts pour calmer sa douleur, par
mes consolations ; Hélas, Monsieur, me
répondit-elle d’un air humilié, je suis cent fois
plus heureuse encore, que je ne le merite ; j’ai
pour maîtresse la personne du monde la meilleure,
& la plus obligeante, vous la connoissez bien,
& vous l’avez vûë plusieurs fois, dans la
maison de feu mon Pere. Elle est à present Epouse
de celui, que vous venez voir. Pour abreger mon
Histoire j’appris, que la malheureuse Fille de mon
Ami servoit chez cette même Fille de Barbier,
qu’elle avoit traitée autrefois avec une hauteur
si impertinente. Le Maître de la maison, où je me
trouvois alors, en étoit devenu éperdument
amoureux, & se trouvant en état de disposer
d’une grosse fortune, il l’avoit épousée ; il ne
s’en est point repenti ; il trouve dans sa
possession toute la felicité imaginable, &
quoi qu’il ait pour elle toute la tendresse, &
tous les égards imaginables, il lui est impossible
de pousser ses bontez au delà du merite de cette
vertueuse Epouse. J’étois charmé de voir, que sa
Servante ne tarissoit pas sur ses louanges ; elle
me dit encore, qu’après la mort de son Pere elle
avoit vécu avec sa Mere, dans la
plus affreuse pauvreté, sans vouloir s’abaisser à
demander le moindre secours à ceux, qui avoient
fait autrefois profession d’être de leurs amis ;
mais qu’à la fin elles avoient été découvertes
dans leur retraite par cette estimable Dame, qui
leur avoit prodigué les marques les plus tendres
de sa bonté ; elle avoit perdu à la fin sa Mere,
qui pendant sa vie avoit mieux aimé la voir dans
la misere, que dans une condition ; & n’étant
plus soûtenuë alors, par ce malheureux appui de
son orgueil, elle étoit entrée dans la maison de
cette Dame, qui la traitoit plûtôt en amie, qu’en
domestique. Je retournai chez moi tout rempli de
reflexions sur une avanture si particuliere, &
une semaine après je me rencontrai par hazard dans
une même compagnie, avec Monsieur T. cet Amant
rebuté, dont je vous ai parlé au commencement de
ma Lettre ; je lui contai toute l’Histoire de son
Ange, ne doutant point qu’il n’en tirât la
satisfaction, que d’ordinaire un Amant vindicatif
puise dans les malheurs de sa Maîtresse, lesquels
il regarde comme la juste punition de sa fierté
dédaigneuse. A mesure que je lui communiquois
toutes les particularitez du
desastre de sa Belle, je le vis, qui se couvroit
le visage de la main, & qui sembloit avoir de
la peine à respirer. Je crus d’abord que c’étoit
un éclat de rire, qu’il s’efforçoit à étouffer,
mais en levant la tête, je vis qu’il pleuroit
amerement ; après la fin de l’Histoire il fit de
son mieux, pour se remettre, & quelques momens
après il se retira. A peine quinze jours étoient
écoulez depuis cette entrevûë, lors que je reçus
de lui le Billet suivant.
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Brief/Leserbrief
Mon cher Monsieur.
Je vous suis infiniment redevable des nouvelles,
que vous m’avez données de mon Ange. Je viens de
l’épouser, & je croi que le triste état, où je
l’ai trouvée réduite, est dans le fond un vrai
bonheur pour elle, & pour moi ; son infortune
l’a dépouillée de cet excès de vanité, qui étoit
la seule chose, qui me choquoit dans son
Caractere, & m’a donné une favorable occasion
de prouver à ma chere Maîtresse la sincerité &
la constance de cet amour, que j’ai osé lui
déclarer, lors que à tous égards
elle sembloit être au dessus de moi. Je suis.
