Le Mentor moderne: Discours CVII.
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Discours CVII.
Zitat/Motto
Animasque in vulnere ponunt.
Virg.
Ils risquent leur ame, en hazardant leur vie.Ebene 2
La colere produit de si funestes
desordres dans les cœurs, qui lui donnent entrée, qu’on ne
sauroit qu’appeller malheureux ceux, qui sont nez d'un
temperamment impetueux & colerique. On peut définir la
colere un desir de vengeance subit & passager. La simple
apparence d’un affront, ou d’une injure, allume tout d’un coup,
dans ces Gens à tête chaude, un desir vif, & presque
irresistible de punir sur le champ l’Offenseur réel, ou
imaginaire ; au lieu qu’un homme froid & tranquille, lors
qu’il se croit traité indignement sait attendre l’occasion
favorable de rendre à son ennemi affront pour affront, ou
douleur pour douleur. C’est ainsi qu’il arrive que
l’homme colerique, qui se livre aveuglement à sa passion ne
proportionne point la punition à l’offense, & que l'homme
froid & tranquille se donnant le loisir de peser un affront
étouffe la vengeance dans son cœur, ou ne le punit, que d’une
maniere moderée. Les petits esprits pourtant ont une opinion
avantageuse des personnes vives & promptes parce que dès que
l’orage de leur fureur est passée, elles font voir d'ordinaire
un repentir sincere & douloureux de leur violence ; ce calme
qui succede à l’orage est prix pour le caractere d’un bon cœur ;
mais j'ai bien de la peine à être de ce sentiment.
L’extravagance d’un tel homme est l’effet naturel d’une passion,
qu’il ne se met point en peine de moderer, & la tranquillité
qui succede à cette Phrenesie, est un effet tout aussi naturel
d’un épuisement d’esprits causé par leur violente agitation.
Quel gré peut-on lui savoir d’être fatigué par sa propre fureur,
& d’en revenir parce qu’il n’a pas la force de la soutenir
plus long-tems ? Cependant les Gens de ce malheureux naturel
sont plus sujets, que tout autre, à pretendre que leurs amis
supportent leur foiblesse ; mais leurs Amis sont en
droit ce me semble de pretendre à leur tour, que ces furieux
fassent tous leurs efforts, pour gagner quelque chose sur leur
temperamment. Ils alléguent d’ordinaire, qu’ils s’échappent à
eux-mêmes malgré eux, que leur violence est de peu de durée,
& que dans le fond ils ne logent pas dans leur cœur la
moindre malice. Ces excuses sont bonnes pour un Dogue, ou pour
un Taureau ; mais elle me paroissent peu propres à nous
reconcilier avec les saillies brutales d’un être soi-disant
raisonnable. Comment peut-il prétendre que moi, qui ne dépens de
lui en aucune maniere, je m’expose à son commerce, dans le tems
qu’il n’est pas assez maitre de sa bile échauffée, pour ne me
point enfoncer un poignard dans le sein, pour une offense
imaginaire ! Me rendra-t-il la vie ou la santé en se repentant
de sa fureur, & dois-je m’y hazarder, parce que dans le tems
que sa Phrénesie le saisit, il se dépêche a <sic> faire
une mauvaise action ? Dois-je lui pardonner d’avance par ce
<sic> que si jamais il me rend malheureux, il le fera le
plus vite qu’il lui sera possible & que le moment après il
en sera au désespoir ? Un Homme de cette humeur ne peut qu’être craint des honnêtes Gens ; s’il merite leur
compassion, il est certain qu’il est indigne de leur tendresse.
Qu’on ne s’imagine point, que je songe ici à faire l’éloge d'une
malignité lente & posée, qui ne se donne l’essor qu’après
une mûre deliberation ? Ce n’est point là mon but ; je veux
seulement prouver, que, toutes choses égales, les Gens
tranquilles & moderez sont d’un plus aimable caractere, que
les Gens vifs, prompts, & inconsiderez. Si les premiers font
un mauvais usage de l’heureux talent que Dieu leur a donné, ils
sont plus odieux que les personnes coleriques, dans le même
degré, que le Demon est plus détestable qu’une bête féroce. Il
est difficile de dire quel de ces deux caracteres rend un homme
plus malheureux par rapport à lui-même, & plus dangereux par
rapport à ceux, qui le frequentent. L’homme colerique est
impetueux, & doux, par saillies ; sa vie est partagée entre
le crime, & le repentir, tantôt il est tout orage, tantôt
tout calme, tout serenité. L’autre est agité par des troubles
moins vifs, mais plus durables ; l’Esprit de vengeance ne le
déchire pas ; mais il le ronge peu à peu ; il fait
toujours un tems sombre dans son ame, c’est un homme vil &
lache, comme celui que j'ai caractérisé tantôt est une brute
généreuse. S’il faut déplorer le malheur d’un homme, qui est
capable de faire dans un seul instant une action, qui rependra
l’amertume sur le reste de sa vie, que penserons nous du triste
état d’un être raisonnable, qui bâtit lentement & solidement
le Systême de sa détestable felicité sur le malheur qu’il veut
attirer à son prochain ? Une guerre perpetuelle ravage son cœur,
qui en est le triste champ de batailles ; son ame est toujours
remplie de noirs stratagemes, d’infames projets, de vœux
inhumains. Un Serpent entortillé, qui attend derriere un haye un
Voyageur à qui il prepare une mort subite est un tableau fidelle
d'un traitre si artificieux & si impénétrable. A quel ennemi
aimeroit-on le mieux avoir à faire, à celui qui dans sa rage
nous plongera un poignard dans le sein ? Ou à celui, qui nous
donnera un poison subtil & lent, mais aussi certainement
meurtrier, qu’un coup de stilet ? J’en laisse la décision à mes
Lecteurs. Il y a encore une troisiéme sorte de vengeance qui est
une espece de composé des deux autres. Elle est
l’effet de l’honneur mal raisonné, qui n'anime que trop souvent
une ame généreuse. Des personnes bien élevées, quelque penchant
que la Nature leur ait donné pour l’emportement, savent reprimer
la fougue de leur passion, quand ils se croyent offensez, &
remettre la vangeance à des tems convenables. Ils méditent un
Duel, dans lequel ils prétendent laver dans le sang d’un ennemi,
l’affront qu'ils croyent en avoir reçu ; cette maniére de finir
une querelle paroit aux Gens d’honneur si noble & si
généreuse, & nos Loix ont à cet égard si peu de rigueur, que
nous verrons de jour en jour croitre, par cette malheureuse
fantaisie, le nombre de Veuves, d’Orphelins, & s’il est
permis de le dire, d’illustres scelerats. Rien ne seroit plus
salutaire pour la Patrie, rien de plus glorieux pour ceux, qui
la gouvernent, que de trouver de sûrs moyens pour réformer un
abus si funeste. De toutes les Medailles, qu’on a frappées, à
l’honneur d’un Monarque voisin, il n’y en a point qui lui assure
une reputation plus vraye & plus durable, que celle où l’on
communique à la posterité l’heureux succès de ses Edits contre
les Duels.
Metatextualität
Ce qui m’a engagé à traiter ce
sujet ce sont les Lettres suivantes, de l’autenticité
desquelles je puis assurer mes Lecteurs. Deux Familles
illustres de la Nation y sont intéressées ; mais le crime de
leurs Parens est jusqu’ici trop bien établi dans le titre
d’action glorieuse, que je puis en renouveller hardiment le
souvenir, sans que mon procedé ait besoin d'Apologie. Il y a
dans la vengeance, dont il s'agit ici, une certaine
malheureuse dignité, il y a un certain dessein de se couper
la gorge froidement & prudemment menagé ; quand on
considere que l’honneur en est la source, cette action toute
cruelle qu’elle est ne peut qu’inspirer autant de
compassion, que d’horreur.
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Brief/Leserbrief
A Monsieur Sackville.
J’entends en France où je me trouve à présent, que vous
vous donnez les airs de publier votre gloire dans le
monde au dépens de la mienne. Souvenez vous, qu’en vous
donnant la main à notre derniere entrevuë, je vous dis,
que je reservois mon cœur à une reconciliation plus
sincere. Faites voir à présent qu’autrefois mon amitié
pour vous ne me trompoit pas, quand je vous
crus un des braves Cavaliers de la Nation. Venez me
donner la satisfaction que vous devez à mon honneur ;
pour vous y engager, je n’ai que faire de vous rappeler
dans l’esprit ce que vous devez à vôtre Naissance, &
à la gloire de vôtre Patrie. Vous avez eu le courage de
m’offenser, & je ne doute point que vous n’ayez
celui de m’en faire raison ; je vous laisse le choix du
tems, du lieu, & des armes ; satisfaites au plus
vîte à l’impatience où je suis de me vanger, & de
rectifier dans l’esprit des hommes, les idées qu’ils
peuvent avoir de vôtre mérite & du mien. Eduard
Bruce.
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Brief/Leserbrief
A Monsieur le Baron de
Kinloff. Je me pique d’être fort éloigné de chercher
querelle à qui que ce soit ; mais je serai toûjours prêt
à tenir tête à ceux qui voudront éprouver ma valeur par
des voyes aussi nobles & aussi généreuses, que celle
que vous me proposez. Vous en serez témoin vous-même.
Dans un mois d’ici vous saurez le choix que j’aurai fait
du tems, des armes, & du lieu, où vous voudrez bien
vous laisser conduire par celui qui vous en
informera de ma part. C’est là que vous me trouverez
disposé à vous donner toute la satisfaction que vôtre
honneur peut exiger de moi. Soyez seulement aussi
discret, que vous paroissez porté à la vangeance. Eduard
Sackville.
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Brief/Leserbrief
A Monsieur le Baron de
Kinloff. Je me trouve à Tergoes, Ville de Zélande, où je
suis prêt à vous donner toute la satisfaction, que vôtre
épée pourra m’arracher ; j’ai pour mon Second un digne
Gentilhomme, Chevalier en rang. Je ne veux pas fixer le
jour de vôtre arrivée ici, mais je vous prie seulement
de vous hâter, autant que vôtre honneur offensé, &
la crainte de voir nôtre dessein découvert, doivent vous
y porter. Je vous attendrai ici de pied ferme. Ed.
Sackville.
A Tergoes, ce 10 d’Août 1613.
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Brief/Leserbrief
A Monsieur Sackville. Je
viens de recevoir vôtre Lettre, & j’avouë de bon
cœur, que vôtre procédé est des plus nobles. Je parts
dans le moment, pour vous aller joindre. Ed. Bruce.
