Le Mentor moderne: Discours C.
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Ebene 1
Discours C.
Zitat/Motto
Poetarum veniet manus, auxilio quæ
sit mihi. Horace. Une troupe de Poetes va venir à mon
secours.
Zitat/Motto
Poetarum veniet manus, auxilio quæ
sit mihi. Horace.
Ebene 2
Il n’y a rien qui prouve d’une maniere
plus évidente, qu’un Ecrivain n’a ni gout ni discernent, que sa
methode décisive de juger d’un Auteur, pour ainsi dire, sur
l’Etiquette du sac, sans distinguer ce qu’il y a de bon, d’avec
ce que l’on peut y trouver de mauvais. Ces décisions vagues sont
sur-tout impertinentes, quand elles ont pour objet des auteurs,
qui se sont attiré de l’estime dans une longue suite de siecles.
Quelques ridicules quelles soient, elles ne
laissent pas d’être fort en usage chez la plûpart de nos
critiques modernes. Leur admiration est aussi vague que leur
mépris. Homere, Virgile, Sophocle, se sont attiré les éloges des
savants de tous les ages, en voilà assez pour que tout garçon
bel-esprit n’en parle qu’avec transport ; ces mêmes savans ont
jugé d’une maniere moins favorable d’autres auteurs de
l’Antiquité, ils ont donné à ces derniers un rang inférieur,
voilà qui suffit à nos petits critiques, pour ne leur point
donner de rang du tout : comme ils élevent les uns jusqu’au ciel
sans trop savoir pourquoi, ils foulent les autres aux pieds par
des raisons de la meme force. Strada s’y prend d’une maniere
bien differente, en apreciant le merite des Poetes Latins, dans
sa fable, dont j’ai commencé de tracer un plan. Je le
continuerai aujourd’hui en donnant à mes Lecteurs un recit en
Prose des sujets de chaque Poeme, qui fut recité dans
l’assemblée savante, dont j’ai fait mention ; ceux qui se sont
familiarisez avec les auteurs, dont il s’agit ici, verront avec
combien de discernement chaque matiere est proportionnée au
genie du Poete, a qui on la fait traiter, & avec quel gout fin chacun de ces grands hommes est caracterisé,
dans le jugement, qu’on donne de son ouvrage. Celui qui devoit
representer Lucain fut le premier qui parut sur la Scene. Comme
il étoit Espagnol, son Poeme semble fait exprès pour faire
honneur à sa Nation, dont en même tems le caractere romanesque
donne de la probabilité à son sujet : le voici :
Le recit de cette Histoire admirablement bien exprimée
dans le stile & dans le gout de Lucain, fut suivi d’un long
murmure où se confondoient les critiques & les
applaudissemens des auditeurs. Chacun jugeoit de cette Piece
conformement à la prévention favorable, où desavantageuse, où il
étoit par rapport à Lucain ; ces préjugez étoient si directement
contraires, que les uns l’élevoient par dessus tous les Poetes
Latins, tandis que les autres lui réfusoient jusqu’au titre de
Poete. Les plus judicieux pourtant déclarerent que le genie de
Lucain étoit grand jusqu’au prodige, mais trop farouche &
trop indocile pour se laisser imposer le joug de l’art ; que son
stile semblable a son tour d’esprit, étoit élevé, hardi, vif,
mais trop ami de l’ostentation & de l’enflure. Enfin, que ce
Poete sembloit avoir préferé une réputation étendue, à une réputation bien fondée, & que l’impetuosité de son
imagination l’avoit porté à souiller par ces expressions
temeraires la pureté de la langue Romaine. Lucrece succeda à
Lucain ; il commença par dire à l’Assemblée, qu’elle verroit
bientôt la difference entre un Espagnol Latinisé, & un Poete
né à Rome même ; & après ce court exode il entra en matiere.
Le reste pour une autrefois.
Ebene 3
Allgemeine Erzählung
Alphonse étoit Gouverneur
d’une Ville assiegée par les Mores, son fils unique
ayant été fait leur prisonnier dans une sortie, ils le
menent devant les remparts & l’exposent aux yeux du
Pere, en protestant qu’ils le tueroient à sa vue, s’il
differoit de rendre la ville. Ce genereux Pere leur
repond, que s’il avoit cent fils, il aimeroit mieux les
voir tous perir, que de trahir sa Patrie, & que de
faire même la moindre lacheté ; mais, continue-t-il, si
vous trouvez tant de plaisir à verser le sang innocent,
voici mon épée, vous pouvez-vous en servir. Là-dessus il
leur jette son épée par dessus les remparts, retourne à
son Palais, & se met à table d’un air froid, &
tranquille ; au milieu du repas, ses oreilles sont
frappées par des cris confus poussez en même tems par
les ennemis, & par les assiegez ;
il se leve, il court vers les murs, & il voit son
fils à demi mort nager dans son sang ; mais loin de
faire voir à ce funeste spectacle la moindre marque de
foiblesse, il censure la douleur de ses Soldats, &
de ses amis, & il la force d’aller se remettre à
table.
Ebene 3
Allgemeine Erzählung
Deux amis inventerent un moyen
très particulier d’entretenir ensemble un commerce de
pensées ; ils avoient découvert un aimant d’une telle
vertu, que lorsqu’il avoit touché deux éguilles, l’une
ne se mouvoit que l’autre n’en fit autant, & de la
même maniere, quelque distance qui les séparât. Les deux
amis ayant chacun une des éguilles frottées à cet aimant
extraordinaire le poserent sur une plaque semblable à
celle d’un Horloge ; & y firent graver les vingt
& quatre Lettres de l’Alphabet, de telle maniere
qu’elles environnoient l’éguille en question, qui étoit
dressée en sorte qu’elle put tourner sans le moindre
empéchement. En se séparant pour aller voyager, ils
convinrent ensemble, qu’à une certaine heure du jour ils se retireroient tous deux dans
leur cabinet, pour lier conversation ensemble par le
moyen de cette invention merveilleuse ; ils n’y
manquerent point ; éloignez l’un de l’autre de plusieurs
centaines de lieues, chacun s’enfermoit à l’heure
marquée, & commençoit d’abord à jetter les yeux sur
son éguille. Celui qui avoit envie de communiquer
quelque chose à son ami la dirigeoit vers toutes les
lettres, qui composoient les termes, dont il avoit
besoin, s’arrêtant un peu à chaque mot, & à chaque
Phraze, pour éviter toute confusion. Dans ce même tems
l’autre ami voyoit son éguille sympathetique se mouvoir
d’elle-même vers chaque lettre, dont son correspondant
approchoit la sienne. C’est ainsi qu’ils furent causer
ensemble à travers une vaste étendue de Païs, &
conduire leurs pensées dans un instant, par dessus des
Villes, des Montagnes, des Forêts, & des Mers. La
plûpart de ceux qui composoient l’Assemblée furent
charmez de l’adresse du Poete, qui parfait imitateur de
Lucrece avoit su par la nouveauté de sa matiere, &
par la maniere curieuse de la manier, attacher leur
attention à des vers en partie trop plats,
& en partie peu harmonieux. Ils s’imaginoient, que
sans ce tour singulier rien ne seroit plus insupportable
que le stile & la versification de Lucrece. Les plus
savans de la compagnie étoient d’une opinion bien
differente ; ils soutinrent que c’est un talent
particulier à Lucrece d’enseigner toujours quelque chose
& d’animer sa Poesie par l’action ; que son stile
est le plus propre du monde à enseigner & à
developper une matiere, & qu’il fait plus de plaisir
que tout autre, à ceux qui ont penetré comme il faut
dans le genie de la langue Latine. Ils y ajoutent que si
le genie de ce Poete n’avoit pas été gené par la
difficulté de son sujet, & ne s’étoit pas en quelque
sorte avili par l’affectation d’employer de vieux
termes, il auroit eu peut-être la gloire de porter la
poesie Latine au plus haut degré de perfection. Après
Lucrece entra Claudien ; il avoit choisi pour matiere de
son Poeme la fameuse dispute, entre le Rossignol, &
le Joueur de Lut, ce sujet est trop connu à tout le
monde, pour qu’il soit nécessaire de s’y étendre. A
peine eut-il fini que toute la chambre
retentit de cris applaudissants ; ce qui dans son Poeme
frappoit le plus l’esprit des auditeurs, ce fut la
clarté & la netteté du plan ; on étoit encore
extremement charmé de la douceur de ses vers, & de
leur harmonieuse facilité ; il y eut pourtant des
personnes d’un gout plus fin, qui tournerent en ridicule
cette teinture de Phrazes étrangeres dont il souilloit
la langue Latine, & qui mépriserent cette uniformité
de ses nombres, qui ne sauroit que lasser les oreilles,
& rebuter l’esprit ; ils le censurerent encore sur
le stile pompeux & sublime, qu’il a prodigué mal à
propos, dans des occasions, où le bon-sens lui ordonnoit
d’aller avec son sujet terre à terre.
