Le Mentor moderne: Discours LXXXXVIII.
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Ebene 1
Discours LXXXXVIII.
Zitat/Motto
Cura pii diis sunt. Ovid.
La Divinité protege les gens de bien.
Ebene 2
En parcourant la derniere Edition des
œuvres de M. Boileau, j’ai été charmé d’un article que j’ai
trouvé dans ses Remarques sur sa Traduction de Longin. Il nous
dit dans cet endroit remarquable, que le sublime a sa source ou dans la noblesse d’une pensée, ou dans la
magnificence de l’expression, ou dans le tour vif de toute une
periode ; mais que le sublime parfait vient de l’union de ces
trois causes. Il allegue un exemple de ce sublime parfait dans
quatre vers qu’on trouve dans la Tragedie de M. de Racine
intitulée Athalie. Abner un des Genéraux des Israëlites ayant
représenté au grand Prêtre Joad qu’ils avoient tout à craindre
de la fureur de la Reine, ce saint homme ne s’en effraye point,
& voici ce qu’il repond à son ami :
Des pensées de cette beauté ne prêtent pas moins de
sublime a la nature humaine, qu’aux productions de l’esprit ;
Cette crainte Religieuse, lorsqu’elle est l’effet d’un respect
profond pour la Divinité, donne a l’homme toute la grandeur,
dont il est susceptible, & elle doit de necessité bannir de
son ame toute autre crainte. Elle nous fait mettre
à cet égard les personnes les plus elevées au niveau des plus
foibles ; elle desarme les Tyrans, & les Bourreaux, &
represente à notre esprit les gens les plus furieux, & les
plus puissants, comme des créatures destituées de pouvoir, &
incapables de nuire. Il n’y a point de véritable courage qui
n’ait pour base cette sainte frayeur, qui s’étant une fois
emparée d’une ame s’y fixe pour jamais, & devient le grand
principe de toutes les déterminations de cette ame. La valeur,
qui vient de la constitution du corps, est souvent sujette à
abandonner un homme, quand il en a besoin. Si elle a pour cause
un certain instinct de l’ame, elle prend l’essor dans toutes les
occasions sans attendre les ordres de la raison, & de la
prudence ; mais le courage, qui est l’effet d’une crainte
respectueuse d’offenser notre Créateur, en négligeant nos
devoirs, agit toûjours d’une maniere uniforme & soutenue.
Que peut on avoir à craindre quand dans toute sa conduite on se
propose pour but de plaire à un Dieu tout puissant ; à un Dieu,
qui peut traverser tous les desseins de nos ennemis, & dont la seule volonté sait détourner les malheurs
qui nous menacent, ou les changer en bonheurs. Celui qui a fixé
dans son cœur ce respect raisonnable, pour l’Etre, dont la
Providence veille sur tout ce qui se passe dans l’univers, doit
s’assurer sur sa protection toute-puissante, & se persuader
fortement qu’il est à l’abri de tout mal réel. Les Benedictions
du Ciel pourront se présenter à lui sous l’image de pertes, de
douleurs, de traverses ; mais il n’a qu’à posseder son ame en
patience ; bientôt ces benedictions se developperont de ces
apparences trompeuses, & s’offriront à ses yeux sous leur
véritable forme. Si un nuage épais & noir semble s’amasser
sur sa tête, l’orage crevera à côté de lui, ou bien il verra
sortir du sein même des dangers, qui le menacent, les instrumens
de sa félicité. Je ne viens encore que de dépeindre la situation
la plus triste, où se puisse trouver un homme affermi dans
l’habitude de cette crainte salutaire, bien souvent l’objet de
cette frayeur réligieuse nous épargne jusqu’aux allarmes, il
veut bien regarder du même œuil, que nous ce que nous prenons
pour des maux réels, & alors il les éloigne certainement de
ceux qui se sont attiré sa faveur par la vertu,
que je recommande ici. Les Histoires sont pleines d’exemples
remarquables de gens de bien échappez, comme par miracle, de
perils qui les environnoient, sans qu’ils en sussent rien, &
qui paroissoient absolument inévitables. Entre les exemples de
cette nature qui nous sont fournis pas <sic> l’Histoire
Payenne, je n’en trouve point de plus frappant, que celui qu’on
voit dans la Vie de Timoleon le Corinthien. Cet homme
extraordinaire s’est distingué parmi les grands hommes de
l’Antiquité, par la coutume, qu’il avoit, de raporter tous ses
succez a la Providence Divine. Selon le témoignage de Népos, il
avoit consacré dans sa maison une chappelle particuliere là
<sic> Déesse sous le nom de laquelle la providence étoit
adorée chez les Payens. Il fut souvent recompensé de ce culte,
quoique que aveugle, qu’il rendoit a la Divinité ; mais il en
éprouva la protection d’une maniere bien étonnante dans un cas
que je rapporterai ici, après Plutarque.
Plutarque ne peut pas s’empécher, après avoir rapporté ce
fait, de parler avec extaze de l’impénetrable sagesse de la
Providence, dont on vit dans cette occasion une marque si
merveilleuse, & si inattendue. Cette
Providence avoit tellement arrangé le plan de la délivrance de
Timoleon, que l’Etranger avoit été toujours traversé dans le
dessein de punir le meurtrier de son frere jusqu’à ce que par un
même coup il put vanger un innocent, & sauver la vie à un
homme vertueux. J’avoue, que je ne saurois m’étonner qu’un Payen
comme Timoleon, adorateur constant de la Providence, se soit
distingué par une intrépidité inébranlable, & qu’il se soit
attiré une protection si marquée de la Divinité.
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Zitat/Motto
Celui, qui met un frein à la
fureur des flots, Sait aussi des mechans arrêter les
complots ;
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, je n’ai point d’autre crainte.
Soumis avec respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu, cher Abner, je n’ai point d’autre crainte.
Ebene 3
Allgemeine Erzählung
Trois séclerats avoient fait
une Conspiration pour tuer ce grand homme, lorsqu’il
seroit occupé a sacrifier dans un certain Temple. Déja
ils se trouvoient dans ce lieu sacré,
placez dans les endroits, qui leur paroissoient les plus
propres pour executer cet affreux dessein ; déja ils
attendoient l’instant favorable pour se jetter sur
Timoleon, lorsqu’un étranger entra par hazard dans le
Temple ; il fixe les yeux sur un des conjurez, il
l’examine avec attention, il se précipite sur lui, il
l’assassine. Là-dessus les deux autres se mettent dans
l’esprit que leur noir attentat est découvert ; ils se
jettent aux pieds de Timoleon, & ils lui déclarent
leur abominable dessein avec toutes ses circonstances.
Cependant après avoir examiné cet Etranger on trouva
qu’il n’avoit rien su de ce projet, mais que son frere
avoit été tué, il y avoit plusieurs années, par un des
conspirateurs, qu’il avoit long-tems poursuivi en vain,
pour l’immoler à sa juste vangeance ; qu’en entrant dans
le Temple il l’avoit reconnu, & qu’il n’avoit pas
été assez maitre de lui-même pour ne pas saisir cette
occasion de le punir.
