Le Mentor moderne: Discours LXXXXVII.
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Discours LXXXXVII.
Zitat/Motto
Ridiculum acri Fortius ac melius
Hor La raillerie fait souvent plus d’effet que la
censure.
Zitat/Motto
Ridiculum acri Fortius ac melius
Hor
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Il y a dans le monde un grand nombre
de petites irrégularitez, que nos Prédicateurs voudroient bien
voir bannies de la conduite des hommes, mais dont ils n’osent se
mêler, de peur d’avilir la dignité de leur ministere. S’ils
alloient employer en chaire tout le pathetique de leur
éloquence, pour recommand r <sic> ce tour de gorge à la
pudeur des Dames, je suis bien sûr, que tout le fruit de leur
zele seroit d’exciter des éclats de rire parmi leurs Auditeurs.
J’ai connu la Dame d’un village, qui paroissoit toûjours à
l’Eglise de sa Paroisse avec une mouche sur le front ; ce
malheureux petit ornement excita si fort la ferveur du Curé du
lieu, que pendant une année entiere il fit tous ses efforts pour
lui faire lacher prise, mais la seule récompense
de son zele fut le sobriquet de Curé de la mouche lequel lui est
resté pendant toute sa vie. Il y a actuellement à Londres, un
autre digne Pasteur, qu’on appelle le Docteur Corne, parce qu’il
a si souvent prêché contre les Cornes, que les Dames portent
dans leurs cheveux. Je me souviens, que du tems de Cromwel le
Clergé se faisoit un devoir très serieux de reformer
l’habillement des Dames, & de mettre dans tout son jour la
vanité de ces ornemens exterieurs qui font les delices du beau
sexe. J’ai entendu dans ce tems un Sermon, qui rouloit
uniquement sur le fard, & un autre, où l’on s’efforçoit à
prouver qu’un ruban de couleur étoit la marque caracteristique
de l’impertinence. Heureusement les Predicateurs de notre siecle
ne s’abandonnent gueres à ces transports d’une ferveur
indiscrette. Ils sentent que tout homme obligé par sa charge à
reformer les mœurs a bien de la peine à se garantir du ridicule,
quand il s’amuse à exercer sa severité, sur des choses, qu’ame
qui vive ne regarde d’un œuil sérieux. C’est pour cette raison,
que j’ose me considerer comme un personnage très utile à ces
honnêtes-gens ; Pendant qu’ils s’occupent à
déraciner des pechez mortels & des habitudes criminelles, je
me fais un devoir d’attaquer par des traits railleurs de petites
indécences, & des peccadilles. C’est ainsi que le Charlatan
grave donne des remedes, pour les maladies dangereuses, &
inveterées, pendant que le Jean-Farine a ses paquets à part pour
le mal de dents, & pour la migraine. J’ay cru bien faire de
me servir de ce petit exorde avant que de reprendre un sujet,
que j’ai déja manié plusieurs fois, je veux dire, les gorges
découvertes de nos Dames Britanniques : j’espere qu’elles me
pardonneront, si j’ose continuer de leur demander en grace de
vouloir bien être moins prodigues de leurs charmes. Qu’elles
daignent jetter leurs beaux yeux sur la lettre suivante, elle
<sic> verront, que je ne suis pas le seul de mon
sentiment, & qu’il y a des gens d’une assez grande autorité
dans le monde, qui m’appuyent par leurs suffrages ; Cette lettre
m’est venuë hier par la gueule du Lion ; Elle est d’un Quacre,
& en voici le contenu.
Il est assez particulier, que la même pensée soit venuë
précisément dans le même tems au Pape, & à moi ; je prévoy
que mes ennemis en infereront malicieusement, que je suis en
Correspondance avec sa sainteté, & que nous agissons de
concert. Mais, qu’ils en croyent ce qu’ils trouveront à propos,
je n’ai pas honte de me rencontrer avec le saint Pere, dans une
chose qui n’est pas un article de foy, j’en suis bien aise même,
puisque en cette occasion nôtre but commun est de reformer la
plus belle moitié du genre-humain. Nous sommes
à peu près du même âge, & il est assez naturel que nous
regardions cette affaire du même point de vûe. Je me flatte, que
c’est pour le coup que les belles se rendront, & qu’elles ne
pourront pas resister aux forces unies de ma feüille volante
& de la Bulle du Pape. Tout ce que je crains, c’est que
quelques-unes de nos Dames ne perseverent dans leur nudité, sous
pretexte de montrer leur zele pour la Religion Protestante,
& qu’elles ne se découvrent de plus en plus pour braver les
Decrets du Saint Pere.
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Brief/Leserbrief
Frere Mentor. Nos amis
t’approuvent ; nous sommes bien aises de voir que tu
commences à avoir en toi quelque lueur de la lumiere,
& nous prions pour toi afin que tu sois de plus en
plus illuminé ; tu donnes un bon avis aux femmes de ce
monde, en les exhortant à s’habiller comme nos Sœurs,
& à ne point exposer aux yeux leurs tentations
charnelles. Ton Lion, est un bon Lion ; il rugit fort
& ferme ; sa voix est entenduë de loin. Rome le 8.
de Juillet. On a publié ici un Edit, qui défend aux
femmes de tout rang d’avoir la gorge découverte, &
qui ordonne aux Prêtres, de ne point admettre celles,
qui pécheront contre cette Loi, ni à la confession, ni à
la communion. Cet Edit va même jusqu’à défendre l’entrée
des Cathedrales à celles, qui seront assez hardies pour
mépriser cette Ordonnance. Puisque ton Lion se fait
obeïr à une si grande distance, nous esperons que les
femmes folles de ce païs prêteront
l’oreille à tes admonitions ; si non, tu es prié de
faire toûjours rugir ton Lion, jusqu’à ce que toutes les
bêtes de la forêt en tremblent. Il faut que je te le
repete encore, ami Mentor, toute nôtre fraternité a
conçû de grandes esperances de toy ; Elle s’attend à te
voir bien-tôt tellement éclairé de la lumiere, que tu
pourras devenir un grand precheur de la parole. Je suis
le tien en toutes choses qui sont loüables. Thomas
Tremble.
