Le Mentor moderne: Discours LXXXXV.
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Discours LXXXXV.
Zitat/Motto
Torva Leæna lupum sequitur.
La Lionne donne la chasse aux Loups.
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Je me crois obligé de faire savoir au
public que la tête de Lion, dont j’ai parlé, il y a peu près
quinze jours, vient d’être érigée dans le caffé de M. Button, où
il ouvre sa gœule à toute heure pour recevoir tous les avis
qu’on voudra bien me donner. Ceux qui s’entendent en Sculpture
conviennent que c’est un vrai chef-d’œuvre, & qu’il est
dessiné avec tant d’art qu’on y voit en même tems la phisionomie
d’un Lion, & d’un Sage ; tous les traits en sont bien
marquez, & d’une grande force, & ils reçoivent de la
dignité, d’une paire de moustaches, qui font l’admiration de
tous ceux, qui les voyent. Cette tête est placée du côté
Occidental du Caffé ; elle est appuiée sur les deux pates, sous
lesquelles on trouve une boete, où tombera tout ce que le Lion
aura devoré. Le Lecteur voit par cette description, que cet
animal n’est que tête & jambes, noble &
fidelle Emblême, par conséquent, de l’activité & de la
sagesse. Je n’ai que faire, ce me semble, d’informer le public,
de ce que mon Lion, semblable à cet égard a certains insectes,
ne se nourrit que de papier ; on le comprend de reste ; je prie
seulement mes correspondants futurs, de ne lui donner que des
alimens sains & solides. Qu’ils ayent la bonté de ne point
accabler son estomac d’obscuritez & de galimathias, & de
ne le pas empoisonner du venin de leurs calomnies. Je ne veux
point qu’il se donne les airs d’avilir notre espece, & il me
semble que ce n’est point à une Bête, comme lui, a attirer du
mépris aux hommes, qui sont ses superieurs. Je ne souffrirai
jamais, qu’il nuise à la reputation d’une créature raisonnable,
& qu’il se jette sur qui que ce soit, sinon sur certains
hommes, qui rendent odieux le nom de cette génereuse bête, &
qui sous le titre de Lion, ne cherchent que la destruction de
leurs compatriottes. Le nom de Tygre ou de Loup leur
conviendroit infiniment mieux : je dois avertir encore ici les
personnes, qui sont engagées dans quelque intrigue galante, de ne point faire leur Maquereau, de mon Lion, en
l’employant à se communiquer leurs desseins mutuels ; qu’ils
sachent que cet animal à le cœur trop bien placé pour se charger
de si viles commissions. C’est une opinion generalement
reçue des hommes, que le Lion est une bête
fort dangereuse pour toutes les femmes, qui ne sont point
vierges ; c’est apparemment fondé sur cette opinion du vulgaire,
qu’on a répandu dans le monde, que par le moyen d’un certain
ressort les dents de mon Lion ont la vertu de saisir les mains
de toutes les femmes, qui ne sont pas duement qualifiées, pour
en aprocher. Je ne m’amuserai point à faire voir, que ce n’est
là qu’une invention de certains mauvais railleurs, persuadé que
les Dames, qui ont quelque bon-sens ne seront pas les dupes
d’une malice si grossiere. Elles s’en rapporteront bien à moi,
quand je leur déclarerai, qu’il n’y a pas une seule personne de
leur sexe, qui ne puisse mettre la main dans la gœule de mon
Lion avec la même sureté, que si elle étoit une Vestale ; si
malgré cette protestation, il y a des femmes assez craintives
pour n’oser pas s’y hazarder, je les avertis, que le Maitre du
Caffé a une petite fille de quatre ans soigneusement élevée, qui
prêtera sa main innocente à toutes les Dames, qui croiront avoir
besoin de son secours. Pour mieux faciliter encore mon commerce
avec les belles, j’ai dessein de lui fournir une
commodité à part, chez mon spirituel ami M. Motteux, ou chez
Corticelli, ou dans quelque autre endroit, où s’assemblent les
beaux visages & les beaux esprits femelles. Comme j’ai erigé
ici une tête de Lion pour ces Messieurs, je placerai là une tête
de Licorne, & je la ferai accommoder en sorte, que la Corne
même sera une espece de tuiau, qui conduira les avis du
beau-sexe dans une boete, où je viendrai les prendre moi-même.
C’est dans ces deux Magasins que je puiserai de tems en tems les
instructions les plus importantes, & même j’ai résolu
d’établir entre mes deux têtes un commerce de Lettres, qui ne
sera pas d’une petite utilité pour le public, & pour
moi-même. Je prévoi, au reste, que ces deux monstres seront fort
insatiables, & qu’ils pourroient bien être assez voraces,
pour que la manufacture de papier en tirât avec le tems de tres
grands avantages.
Metatextualität
Ceux, qui
ont lu avec attention l’Histoire des Papes, ont pu remarquer
que les Leons ont été les meilleurs de toute cette espece,
& que les Innocents en ont été les plus mauvais ; En
faveur de cette observation, le Lecteur voudra bien ne me
pas décrier comme un homme peu judicieux, quoique je
caracterise mon Lion, comme un animal paisible, bien
intentionné, & d’un excellent naturel. Mon dessein est
de publier une fois par semaine les rugissements de mon
Lion, & j’espere le faire rugir d’un ton si éclatant
qu’il se fera entendre d’un bout du Royaume à l’autre. Si
mes Correspondants veulent seulement faire leur devoir en le
siflant comme il faut, & en lui fournissant la
nourriture qui lui convient, je me flatte que bien-tôt la
tête de mon Lion passera pour la meilleure tête de la
Grande-Bretagne.
Metatextualität
La Lettre
suivante a été donnée, au maitre du Caffé, il y a dejà
quelque jours ; à condition quelle seroit le premier dejeuné
du Lion, lorsqu’il seroit établi dans sa place ; on a bien
voulu avoir cette complaisance pour l’Autheur,
& je la donne ici au public, telle qu’elle est, sans
examiner seulement, comme j’ai dessein de le faire a
l’avenir, si c’est de la nouriture propre pour ma Bête.
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Brief/Leserbrief
Monsieur. Votre Predecesseur
& proche parent le spectateur a fait en vain tous
ses efforts, pour embellir les Dames, en tournant en
ridicule tous les ajustements, qui les défiguroient.
Vous savez que ses réfléxions sont tombées dru &
menu, comme l’on dit, sur les paniers ou jupes de
baleine, mais tout cela n’a fait que blanchir ; elles
persistent opiniatrement dans cette mode impertinente.
J’avoue qu’elles ont un peu changé la figure de ces
jupes, elles étoient autrefois circulaires, mais a
present elles ont l’air d’avoir été pressées par le
milieu, & elles ne s’etendent qu’à droite & a
gauche. On ne peut plus les considerer comme des
remparts, qui entourent une place par tout, & le
beau sexe n’est plus innaccessible, que par les cotez.
Il n’est pas exprimable combien les Loyaux sujets de Sa
Majesté reçoivent d’incommodité de cette
abominable invention ; tous les galants, à force de
heurter contre ces cercles, ont les jambes couvertes de
tâches bleues, & les revendeuses n’osent plus mettre
leurs denrées à terre, de peur de les voir renversées,
& entrainées pas ces jupes pernicieuses, qu’a bon
droit elles accablent de leurs éloquentes imprécations.
Il y a quelque tems que je vis tomber dans la rue une de
ces Dames du grand air ; & vous ne sauriez croire
jusqu’à quel point elle ressembloit à une cloche
renversée, qui n’a point de batant. Je vous conjure, Mon
cher Mentor, de vous joindre à moi, pour décrier une
mode si monstrueuse ; peut être le beau sexe se laissera
convaincre de son extravagance, quand il la verra mise
dans tout son jour par les deux hommes les plus sages de
toute l’Angleterre. Je suis &c.
