Le Mentor moderne: Discours LXXXXIV.
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Discours LXXXXIV.
Zitat/Motto
Amphora cœpit Institui,
currente rosa <sic> urceus exit.
Pourquoi faut-il qu’un si beau Commencement ait une si triste suite.
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Metatextualität
J’ai receu hier une Lettre d’un
honnête bourgeois marié depuis peu. Elle est écrite, par un
homme fort uni, sur un sujet très simple, mais il y a un
certain bon sens accompagné d’un air de probité, qui me fait
un plaisir sensible, & qui pourroit bien ne pas déplaire
a mes Lecteurs. Je ne me ferai donc pas la moindre
difficulté de lui donner une place dans mon ouvrage, que
j’ai destiné a l’utilité publique, & ou j’ai pour but
d’obliger les gens du Commun aussi bien que les personnes de
qualité.
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Brief/Leserbrief
Mon bon Monsieur. Vous saurez
que je me suis marié depuis peu ; a une assez jolie
petite personne ; comme elle est plus jeune & plus riche que moi, on me conseilla, porsque
<sic> j’avois envie de lui faire la cour, de
m’habiller plus proprement, que de coutume ; je le fis,
mais à regret, car j’aime fort à me mettre uniment,
& à ne pas paroître plus que je ne suis ; mais
c’étoit un faire le faut, & je fus assez heureux
pour gagner par la le cœur de ma maitresse. Le jour des
noces je fus obligé de mettre un autre habit tout fin
neuf, où l’on m’avoit forcé de faire mettre des boutons
d’argent ; vous ne sauriez croire, mon cher Monsieur,
jusqu’à quel point j’étois decontenancé en me voyant si
brave ; je m’imaginois que tous nos voisins se moquoient
de moi, & je souhaitois de tout mon cœur que ce bel
habit fut déja usé, afin de paroitre parmi les
honnêtes-gens dans mon équipage ordinaire. Ce n’est pas
tout encore ; on m’a fait faire une robe de chambre de
soye, avec je ne sai quel bonnet d’Arlequin de toutes
sortes de couleurs, & l’on veut que de tems en tems
je me mette avec tout cela à la fenetre pour me faire
voir. Je suis tout honteux de me laisser gouverner comme
cela par un tas de parens qui sont devenus foux, je
croi, & jamais je ne me regarde dans un miroir, que
je ne rougisse, de me voir changé ainsi en
petit Damoiseau ; ce qui me fait enrager sur tout, c’est
qu’on me dit, que je dois porter toûjours mes habits de
noce pendant un mois entier. Mais aussi dès que ce tems
sera passé, ils ne m’y ratrapperont plus, & je
pretends bien reprendre mon habit de tous les jours, car
à present toute la semaine est composée pour moi de
Dimanches. A vous parler franchement, Monsieur Mentor,
tout cela me paroit la plus sotte chose du monde ;
lorsqu’un mari est encore tout neuf pour une jeune
femme, il me semble qu’il doit lui plaire assez, bati
comme il est, & qu’il n’a que faire de s’enjoliver.
La nouveauté d’un époux vaut mieux que tous les habits
de noce de toute la terre ; c’est pourquoi il faudroit à
mon avis garder toutes ces braveries là pour quand le
mari commence à n’être plus si beau de lui-même ; j’ai
vu au festin du Lord Maire, qu’on ne servoit les
confitures, que lorsque les gens étoient déja remplis de
bœuf & de mouton, & qu’ils n’avoient plus gueres
d’appetit ; cette methode là me paroit belle &
bonne ; mais nous autres nouveaux mariez nous donnons
des friandises à nos convives quand leur
appetit est encore dans toute sa force, & nous
servons les mets grossiers, quand leur grande faim est
passée ; quoi que je haïsse à la mort mon habit à
boutons d’argent, & ma robbe de chambre de soye, je
ne sai si j’oserai les quitter, de peur que ma femme ne
se répente de son mariage, quand elle verra combien son
mari se soucie peu de la mode ; je vous prie, Monsieur,
écrivez quelque chose là-dessus, pour la préparer à ce
changement, & dites-moi à cœur ouvert, si vous
croyez qu’elle pourra m’aimer dans un habit avec des
boutons de crin. Je suis &c. PS. J’ai oublié de vous
parler de mes gands blancs, qu’on veut aussi que je
porte pendant un mois entier.
