Le Mentor moderne: Discours LXXXIX.
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Discours LXXXIX.
Zitat/Motto
tentanda via est.
Il faut tenter une nouvelle route.
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Metatextualität
Il y a quelque temps que j’ai
gratifié mes Lecteurs de quelques Lettres d’un voyageur de
mes amis, & dans la suite je pourrois bien leur faire le
plaisir de leur en communiquer d’autres de la même main. En
attendant, je leur en donnerai une, qui me vient d’un espece
de Correspondant, aussi propre à amuser qu’un voyageur,
& qui traitte une matiere aussi curieuse, & aussi
embellie des graces de la nouveauté, qu’aucune découverte
qu’on puisse faire hors de notre Isle. Le Cavalier en
question est un faiseur de projets, & j’avoue, que de
tout temps j’ai eu une grande tendresse pour ces sortes
d’inventions ; je puis dire même sans vanité, que j’ai un
genie assez propre pour des productions de cette nature : je
pourrois faire mention ici de quelques projets de ma façon,
que j’ai eu le bonheur de voir éclorre, d’autres qui ont été etouffez dans leur naissance, &
d’autres enfin que j’ai encore par devers moy, & que
dans les conjonctures convenables je lacherai dans le monde
pour faire fortune ; Il y en a tels dans le monde qui
n’auroient jamais osé se produire, si je n’y avois pas mis
le sceau de mon approbation, & j’ai encore été consulté
depuis peu sur un projet pour la reforme des mœurs ; mais je
crains, que malgré son mérite il pourroit bien ne point
passer. J’ai formé de grands desseins a l’égard de la
Thamise, & de la nouvelle riviere, sans parler ici de
mes rafinements sur les Loteries, & sur les assurances.
Une autrefois j’aurai peut-être occasion d’instruire le
public d’un autre de mes projets digne du souvenir de tous
les siecles, & qui, s’il n’avoit pas échoué, auroit
rendu dans ce pais l’argent & l’or aussi communs que
l’étain & le cuivre : si mes compatriottes n’ont pas
tiré de plus grands avantages de ces nobles & rares
inventions, ce n’est pas ma faute ; mes intentions étoient
bonnes, & ils me doivent la meme reconnoissance que si
tous mes plans avoient réussi. Tous les projets peuvent être
rangez en deux differentes classes ; Les
premiers tirent leur origine de l’imagination de ces
personnes qui se consacrent entierement au bien public. Tels
sont les miens : Les autres ont leur source dans un genie
qui se ligue avec un cœur interessé, & leur unique but
est l’avantage particulier de leurs autheurs ; de ce nombre
est celui, qui est contenu dans la lettre suivante.
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Brief/Leserbrief
« Monsieur, Un homme de votre
Lecture ne sauroit ignorer qu’il y a eu dans l’ancienne
Rome une sorte de personnes a qui on donnoit le titre de
Nomenclator ; ce terme, comme vous savez, signifie un
homme capable d’appeller chacun par son nom. Lorsqu’un
Romain de distinction briguoit quelque charge publique,
comme le Tribunat, le Consulat, ou la Censure, il étoit
toujours accompagné d’un de ces Nomenclateurs, qui en
lui disant a l’oreille le nom de tous ceux qu’ils
rencontroient, le mettoit en état d’appeller par son nom
chaque citoyen a qui il demandoit son suffrage. Je viens
au fait ; après beaucoup de travail & d’application, j’ai le bonheur de me voir duement
qualifié, pour exercer dans cette grande ville la charge
de Nomenclator, & je suis tout prest a en faire les
fonctions dez que je serai sur qu’on voudra bien me
payer de mes peines. Tout gentilhomme Provincial, tout
etranger, qui croiront avoir besoin de mes services,
n’ont qu’a parler ; ils pourront me louer pour huit ou
pour quinze jours, & je m’engage a ne les pas
quitter pendant ce temps là non plus que leur ombre, si
quelqu’un me mene avec lui, dans son carosse, au Cours,
j’entreprens de lui enseigner en trois ou quatre leçons
tout au plus, les noms de toutes les personnes
distinguées, qui ont la coutume d’y etaler leurs
figures, & leurs équipages. S’il veut bien que je
l’accompagne a la Comedie, je debrouillerai de la
maniere la plus nette tout ce demi-cercle de beauté, qui
occupent les loges, & en meme temps je lui
indiquerai les Cavaliers qui dispersez dans le parterre
s’occupent a lorgner chacune d’entre-elles ; a l’Eglise,
ou dans toute autre assemblée publique, je pourrai lui
etre de la meme utilité, je ne m’en
tiendrai pas au nom des personnes ; mon habileté s’étend
encore sur leurs qualitez, & sur leurs avantures.
S’il s’agit par exemple d’une Belle, qui est en vogue,
j’entrerai dans le détail de tous ses admirateurs, &
de toutes ses intrigues galantes, pourvu qu’elles soient
d’une notorieté publique. J’agirai de la même maniere à
l’égard de ces Dames, qui ne s’attirent pas une
admiration si generale, mais qui goutées par de
certaines societez particulieres, meritent le nom de
beautez de Cotterie. En un mot, je ne passerai sous
silence le Caractere & l’Histoire d’aucune femme,
qui fait quelque figure dans le monde comme fille, comme
femme, ou comme veuve. Les hommes distinguez seront
aussi placez dans tout leur jour avec leur esprit, leur
bien, leur humeur, leur conduite, leurs titres, &
leurs charges. J’ai une Epouse qui a toutes les qualitez
necessaires pour être une très excellente Nomenclatrice,
& qui s’offre à servir les Dames toutes fois &
quantes elles auront besoin de ses talens ; je dois lui
rendre cette justice, qu’elle est encore plus
communicative que moi, & qu’elle sait toute
l’Histoire scandaleuse de Londres, de
Westmunster, & de tous les bourgs, villages, &
hameaux, qui sont à trois lieues à la ronde. Elle a par
devers elle les particularitez de cinquante intrigues
amoureuses, dont ame qui vive n’est instruite qu’elle
seule, & de trente mariages clandestins ou aucune
langue n’a touché jusqu’ici. Elle ira voir les Dames
chez elles, si elles le souhaitent, & leur parlera,
la montre sur table, à trois guinées par heure. N. B.
Elle est proche parente de l’autheur de la Nouvelle
Atlantis. Je n’ai que faire de recommander l’utilité de
mon Projet à un homme de votre esprit & de votre
experience, persuadé que vous ne lui refuserez pas votre
puissante protection. Je suis.
