Le Mentor moderne: Discours LXXXVIII.
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Discours LXXXVIII.
Zitat/Motto
Quod latet arcana, non
enerrabile, fibra.
Il est impossible de penetrer dans
les cachettes du cœur humain.
Zitat/Motto
Pers.
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Metatextualität
Dans le temps, que je cherchois
dequoy régaler aujourd’hui mes Lecteurs, j’ai receu la
Lettre suivante, qui me paroit un regal plus agréable, que
tout ce que j’aurois pas leur donner ; C’est tout ce qu’ils
auront pour a présent, & je les prie de se jetter dessus
sans façon.
Ebene 3
Brief/Leserbrief
« Monsieur. Vos deux Parents
& Predecesseurs d’immortelle mémoire étoient fort
fameux pour leurs songes, & pour leurs visions ; peu
semblables a cet égard a Homere, & a tous les autres
autheurs, jamais ils ne plaisoient d’avantage, que
lorsqu’ils sommeilloient. Comme on pretend que ce talent
se transmet d’ordinaire avec le sang de Pere en fils, & qu’il devient commun a toute une
famille, nous avons lieu d’esperer que vous deviendrez
un jour un songeur de songes, aussi bien que les autres
grands-hommes de votre race ; en attendant que cette
faculté se développe chez vous, vous voulez bien que je
vous fasse present d’un Rêve, qui pourra bercer vos
Lecteurs jusqu’à ce que vous trouverez a propos de
communiquer vous-même au public vos découvertes
nocturnes. Vous saurez, Monsieur, que j’ai passé toute
la soirée d’hier a ruminer sur la critique de Momus
touchant la structure du corps humain, ou il auroit
voulu qu’une fenetre fut placée au milieu de la
poitrine. Le sens moral de cette fable n’est pas
difficile a demêler ; elle signifie, que le cœur de
l’homme est tellement rempli d’artifices, de ruses, de
fourberies, & de trahisons, qu’il est presque
impossible d’un deviner les veritables sentimens, par
les apparences exterieures & même par les discours.
J’inferai d’abord de cette vérité incontestable, que ce
seroit un grand bonheur pour les deux sexes, s’il y
avoit une fénêtre dans la poitrine des Amants & des
Maitresses : quelle Epargne de
protestations & de parjures, d’un coté ; quelle doze
de dissimulation & d’Hypocrisie, devenue hors
d’œuvre, de l’autre ! Ce seroit une grande felicité pour
moy en particulier, moy qui me suis engagé dans une
passion très violente pour Aurelie, qui est la personne
de tout son sexe dont le cœur soit le plus
impenetrable : je donne a tout l’univers a en demêler
les veritables sentimens, & a deviner si c’est moy
ou quelque autre, qui y occupe la premiere place. Helas ! ce n’est pas la premiere
fois depuis que j’aime, que Morphée me joue des tours si
cruels. Dites moi, venerable Mentor, vous, qui par une
prérogative de votre famille vous devez connoitre à ces
songes, si vous croyez, que dans le cœur d’Aurelie,
j’occupe la même place, que celle dont je me suis vu le
possesseur dans son cœur chimerique ; a vous dire la
verité, je suis furieusement agité par l’esperance &
par la crainte ; c’est pourtant la premiere de ces
passions qui a eu le dessus dans mon ame jusqu’a onze
heures du matin, quand j’ai entendu une malheureuse
vieille soutenir a ses voisins, que les
songes doivent toujours etre interpretez a rebours ; je
vous avoue, que quand elle auroit tort, je n’aimerois
guerre cette poitrine de christal ; la froideur & la
dureté de cette matiere sont deux qualitez, qui me
paroissent d’assez mauvaise augure pour mon amour.
D’ailleurs je crains fort, que si j’avois dormi encore
quelque moment, ce vilain Monsieur avec ses sacs
d’argent n’eut fait sa seconde entrée ; si vous pouviez
m’informer des veritables sentiments de la belle, ce
seroit une magnifique preuve de votre habileté, car
j’ose vous asseurer, qu’elle auroit bien de la peine a y
reussir elle-même. Tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle
fait, autant d’Enigmes ; Mais ce qu’il y a de certain,
c’est que je suis de cet aimable Probleme, & du
Venerable Mentor Le tres humble &. »
Traum
Pendant que je me livrois à
mille pensées confuses sur un sujet si embarassant,
je fus saisi tout d’un coup du sommeil, & je me
mis a rêver que ma charmante Aurelie étoit couchée à
côté de moy. Je commençai d’abord a parcourir d’un
œuil avide toutes ses beautez ; mais en considerant
sa poitrine je vis a m’a grande surprise qu’elle
étoit aussi parfaitement transparente, que le plus
beau christal, & que rien n’étoit plus facile,
que de découvrir tout ce qui s’y passoit. Ce que j’y
aperçus du premier coup d’œuil consistoit en
eventails en Etoffes, en rubans, en dentelles, &
en autres babioles, tellement entassées les unes sur
les autres, que tout le cœur avoit
l’air d’un magazin de galanteries. Tout cet étalage
disparut bientôt après, & fit place a une autre
décoration. C’étoit une longue suite de carrosses a
six chevaux, suivis d’un grand nombre de Laquais
avec de riches livrées, & pendant plus d’une
demi-heure je vis une représentation très-naturelle
du cours, quand il est le plus rempli de beau-monde.
Ce spectacle s’etant evanoui, comme les precedents ;
je vis tout le cœur rempli d’une main pleine de
cartes parmi lesquelles je reconnus distinctement
les trois Matadors. Un moment aprez j’y apperçus une
succession rapide de plusieurs Scenes differentes ;
Une sale de Comedie, une Eglise, un appartement de
la Cour, un jeu de Marionnettes, furent autant
d’apparitions soudaines qui firent a la fin place a
une paire de souliers de la plus nouvelle mode, qui
chausserent le cœur durant plus d’une grosse heure ;
ils furent chassés par un bichon, qui fut succedé
par un petit cochon de Guinée, par un chat, &
par un singe ; & moi-meme a ma grande
satisfaction je fus assez heureux pour
faire l’arriere-garde de tous ces dignes favoris de
la belle. Quel ravissement de joye pour moy de me
voir pendant quelques moments l’unique & fortuné
possesseur de tout le terrein ! Mais pendant que je
contemplois la petite image de mon individu charmée
de sa bienheureuse situation, le cœur poussa un
profond soupir qui fit déloger au plus vîte cette
petite figure fanfaronne ; Dans l’instant je vis la
place prise, par un maroufle mal tourné & de
mauvais air, qui portoit sous chaque bras un grand
sac d’argent ; Il est vray que cet Adonis n’y fit
pas un fort long sejour, & qu’il fut bientôt
supplanté par un animal aussi desagreable que lui,
& dont tout le merite consistoit a porter dans
la main une baguette blanche. Ces trois dernieres
figures me répresentoient avec vivacité les combats,
qui se donnent dans le cœur de ma chere Aurelie
entre l’ambition, l’avarice, & l’amour ; car je
vis distinctement que nos trois images se chassoient
tour a tour, & qu’elles se disputoient ce poste
pendant assez long-temps. Mais a la
fin j’apperçus avec une joye inexprimable que
j’etois demeuré le maitre du champ de bataille ;
j’étois tellement transporté de cet heureux succez,
que je me jettois avec une tendre fureur sur cet
aimable piece de christal pour lui temoigner ma
reconnoissance par mille, & mille baisers ; mais
quelle mortification ! ce mouvement extraordinaire
dans mon sang & dans mes esprits m’eveilla tout
d’un coup, & je vis ma maitresse metamorphosée
en Oreiller.
