Le Mentor moderne: Discours LXXXVII.
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Discours LXXXVII.
Zitat/Motto
Quod neque in Armeniis Tygres
fecere Latebris,
Perdere nec fætus ausa Leæna suas;
At teneræ faciunt, sed non impune Puellæ,
Sæpe suos utero quæ necat, ipsa perit. De jeunes filles osent commettre un crime inconnu aux Tygresses, & aux Lionnes; elles font perir leur fruit; mais ce forfait entraine souvent sa propre punition ; elles se tuent elles-memes, en faisant mourir l’ouvrage de leur amour dereglé.
Perdere nec fætus ausa Leæna suas;
At teneræ faciunt, sed non impune Puellæ,
Sæpe suos utero quæ necat, ipsa perit. De jeunes filles osent commettre un crime inconnu aux Tygresses, & aux Lionnes; elles font perir leur fruit; mais ce forfait entraine souvent sa propre punition ; elles se tuent elles-memes, en faisant mourir l’ouvrage de leur amour dereglé.
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De tout le spectacle que nous avons
admiré le jour d’Actions de graces rien ne m’a frappé plus
vivement que ces deux files de jeunes enfants des deux sexes
rangées dans une de nos plus grandes rues : cette
troupe nombreuse & innocente qui portoit la livrée de la
charité publique, étoit un objet également agreable aux yeux de
Dieu & des hommes ; elle exprimoit infiniment mieux la joye
& la reconnoissance de la Nation, que tout ce qu’on auroit
pu imiter de la magnificence pompeuse, que les Romains étaloient
autrefois dans leurs Triomphes. Quel charme n’étoit-ce pas de
voir ces orphelins que leur âge preserve encore de la corruption
du siecle former un seul Chœur, & reunir d’un air devot
leurs voix enfantines dans un Hymne rempli de piété ; Le moyen
de n’avoir pas le cœur inondé des sentiments d’humanité les plus
vifs en voyant le soin & la tendresse Paternelle briller
dans les yeux des differents Maitres, qu’on voyoit rangez parmi
cet aimable petit peuple confié a leur conduite ! Je suis
mortifié que sa Majesté n’ait pas vu cette multitude d’objets si
propres à exiter cette compassion charitable, dont elle aime a
donner des marques a tous ceux, qui en ont besoin ; On lui en
aura sans doute tracé le tableau, & je ne doute point,
qu’elle ne leur fasse sentir les effets de sa bonté royale. Une
charité un peu forte employée a j’education
<sic> de ce grand nombre de ses leunes <sic> sujets
seroit quelque chose d’infiniment plus meritoire, que mille
pensions considerables prodiguées à des gens de Distinction.
J’ai toujours consideré l’Etablissement charitable de plusieurs
Ecoles, qu’on a fait depuis quelques années par tout le Royaume,
en faveur des pauvres, comme la principale gloire de ce siecle,
& comme le plus sur moyen de tirer la Nation de l’abime des
mœurs depravées, ou elle a été plongée par la coutume, & par
la mode. Cet établissement si digne d’une Nation Chretienne nous
promet une race d’honnêtes gens, & de gens de bien ; du
moins verra-t-on dans la generation future peu de personnes qui
ne sachent lire & écrire, & qui dès leur enfance ne se
soient familiarisées avec les principes de la Religion. Rien de
plus utile par consequent, que de contribuer autant qu’il est
possible à l’execution d’un projet si salutaire. La plupart de
nos gens de qualité ont fait le jour d’actions de graces une
espece de Procession, au milieu des deux files de ces Eleves de
la charité publique, il faut esperer, qu’ils ne les auront pas
seulement regardées comme un agréable
spectacle, mais qu’ils auront encore formé la résolution de les
soutenir & d’en augmenter le nombre par leur bien, & par
leur credit. Pour moi je ne considere pas du même œuil que les
autres hommes les victoires étonnantes dont la providence a
favorisé nos armes dans le derniere guerre : notre valeur, &
l’habileté de nos generaux y sont entrez sans doute ; mais j’ose
atribuer la plûpart de ces grands succès, dont nous venons de
temoigner à Dieu notre reconnoissance, à la charité Nationale
qui a éclaté depuis peu d’une maniere si brillante : j’ose
trouver en partie la cause de tant de benedictions signalées
dans cette troupe innocente, qui dans ce jour solemnel a excité
dans nos ames de si tendres émotions. Après avoir rendu justice
à la charité de mes compatriottes, ils me permettront bien de
leur parler d’une branche de ce devoir que nous avons négligée
jusqu’ici, & qui mérite d’autant plus notre attention,
qu’elle porte des fruits tres precieux chez plusieurs peuples
voisins. Il s’agit du soin charitable qu’il faudroit avoir de la
subsistance de certains Enfants malheureux
ouvrages d’un amour illégitime ! & qui sans un pareil soin
sont livrez a la Barbarie de leurs Meres denaturées. On ne
sauroit songer sans horreur a un si funêste sujet ; quel nombre
prodigieux d’Enfants ne reçoit pas continuellement la mort par
la main même des autheurs de leur vie, que la Honte, ou la
disette, empêche de les élever ! A peine y-a-t-il parmi nous une
seule séance de juges ou l’on ne condamne pas a mort quelqu’une
de ces malheureuses Meres. Combien d’autres de ces Monstres
d’inhumanité n’y a-t-il pas, qui échappent a la severité des
Loix, ou parce que leur crime est entierement caché, parce qu’on
est obligé de les relacher, faute de preuves suffisantes ! Je
passe encore sous silence celles, qui par une conduite a la
nature s’opposent, pour ainsi dire, aux intentions de la
providence, en detruisant leur fruit avant que de le mettre au
monde. Elles sont aussi coupables, que les premieres, quoique
punies avec moins de rigœur ; mais il n’est pas question ici de
l’énormité inexprimable de leur crime ; je ne le considere, que
par rapport au tort qu’il fait à la société ; Il la prive d’un
nombre considerable de ses membres ; & par
consequent, pour le prevenir, un peuple doit employer toute son
attention, & toute sa prudence. J’ai deja dit, que ce qui
arrache d’ordinaire une action si horrible à la tendresse
maternelle de ces abominables femmes, c’est la crainte de
l’infamie, ou l’impossibilité où elle <sic> se trouvent
d’élever ceux à qui elles ont donné le jour. Qu’on tarisseles
<sic> deux sources de ce crime ; bientôt ce crime cessera,
& l’on n’en entendra plus parler ; c’est ainsi qu’on
prévient ce malheur dans d’autres Païs, comme j’en suis informé
par ceux qui ont vu les grandes Villes de l’Europe. On trouve à
Paris, à Madrid, à Lisbonne, à Rome, certains Hopitaux ; dans
les murailles extérieures desquels sont placées certaines
machines semblables à de grandes Lanthernes ; elles ont une
petite porte du côté de la rue, & à côté d’elles on trouve
une sonnette. C’est dans cette Lantherne qu’on pose l’Enfant,
& en la tournant on la fait entrer dans l’Hopital, par une
ouverture qu’il y a dans la muraille ; on sonne ensuite, &
l’on se retire ; là dessus une personne payée exprès, pour
s’acquiter de cet emploi, vient prendre l’Enfant, sans se mettre
en peine d’où il peut venir. En le plaçant dans
cette machine on y joint d’ordinaire un billet, où l’on déclare
s’il est batisé, ou s’il faut le batiser encore ; de quel nom on
souhaite qu’il soit appellé, & par quelles marques il pourra
être reconnu un jour. Souvent même il arrive, qu’on s’explique
dans ce billet sur la maniere dont on voudroit bien, que
l’Enfant fut élevé, & qu’on le retire de l’Hopital, après y
avoir été quelques années. Quelques fois un Pere reconnoit
solennellement un tel Enfant pour son fils, & le déclare
héritier de biens considerables. De cette maniere plusieurs
sujets, qui auroient peri comme avortons, ou qui mourant d’une
mort violante auroient attiré un trépas semblable à leurs Parens
criminels, sont dérobez à cette cruelle destinée, &
deviennent par une bonne éducation capables d’être membres
utiles de la Societé.
Metatextualität
Je croi que
c’est là une matiere, qui merite les réflexions les plus
serieuses, & que mes Lecteurs ne trouveront point
mauvais, que je la leur ai mise devant les yeux.
