Le Mentor moderne: Discours LXXXII.
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Discours LXXXII.
Zitat/Motto
Justum & tenacem propositi
virum
Non civium ardor prava jubentium
Non vultus instantis Tyranni
Mente quatit solida, neque Auster
Dux inquieti turbidus Adriæ,
Non fulminantis magna Jovis manus :
Si fractus illabatur orbis,
Impavidum ferient ruinæ. Un grand cœur amoureux de l’exacte justice
Soutient sa noble fermeté
Contre un peuple fougœux par la brigue emporté ;
Il brave d’un Tyran l’orgœuilleuse malice
Qui l’entoure sans fruit des horreurs du suplice,
Du Crime seul il est épouventé ;
En vain & la foudre & l’orage
Attaquent ses vertus appuis de son courage :
C’est en lui qu’est le fond de sa tranquilité,
De l’univers croulant la chute épouventable
Pourroit l’envelopper paisible, inébranlable.
Non civium ardor prava jubentium
Non vultus instantis Tyranni
Mente quatit solida, neque Auster
Dux inquieti turbidus Adriæ,
Non fulminantis magna Jovis manus :
Si fractus illabatur orbis,
Impavidum ferient ruinæ. Un grand cœur amoureux de l’exacte justice
Soutient sa noble fermeté
Contre un peuple fougœux par la brigue emporté ;
Il brave d’un Tyran l’orgœuilleuse malice
Qui l’entoure sans fruit des horreurs du suplice,
Du Crime seul il est épouventé ;
En vain & la foudre & l’orage
Attaquent ses vertus appuis de son courage :
C’est en lui qu’est le fond de sa tranquilité,
De l’univers croulant la chute épouventable
Pourroit l’envelopper paisible, inébranlable.
Ebene 2
Il n’y a point de vertu aussi
reéllement grande, & aussi approchante des perfections
divines, que la justice. La plupart des autres vertus ne sont
propres qu’aux Etres créez, mais la justice est par excellence
la vertu de Dieu, & c’est Dieu seul qui puisse l’exercer
dans toute son étendue. La toute-puissance &
une science sans bornes sont absolument necessaires pour porter
la justice à sa plus haute perfection ; Il faut des lumieres
infinies pour découvrir pleinement le bien & le mal réel
qu’il y a dans les pensées, dans les paroles, & dans les
actions ; il faut pouvoir tout, pour proportionner à chaque
dégré de vertu ou de vice, le degré convenable de récompense
& de punition. Si la justice parfaite est un attribut
particulier de la Divinité, la justice qui approche autant de
cette perfection que la foiblesse humaine le permet, est la plus
grande qualité de l’homme, & le comblée de sa gloire. Une
personne familiarisée avec cette excellente vertu, s’il tient en
main les rênes d’un Etat, est la plus noble image de son
créateur, par l’exactitude rigoureuse avec laquelle il punit les
coupables, & récompense les gens de bien. En déracinant le
crime, il détourne les jugemens de Dieu de dessus un peuple
impie, sur lequel ils étoient prêts à tomber ; c’est là une
vérité que notre Caton objet de mon admiration continuelle
exprime d’une maniere bien forte & bien digne de son
caractere.
Dès qu’une fois un Peuple perd le respect qu’il doit à la
justice, dès qu’il se desaccoutume de la considerer comme sainte
& inviolable, dès qu’il tache de décrediter ou d’effrayer
ceux, à qui on en a confié la dispensation. Dès que les juges
s’ouvrent à des impressions étrangeres aux Loix ; & que
l’Equité n’est plus chez eux le seul poids des causes, on peut
dire hardiment que c’en est fait de cette Nation, & qu’elle
travaille à hater sa propre ruine. Rien de plus utile par
conséquent, qu’une Loi qu’on a faite de nos jours, qui soutient
les juges dans leur dignité tant qu’ils se conduisent bien,
& qui les rend indépendants de tous ceux, qui dans des tems
malheureux pourroient troubler le cours de la justice, par leur
influence sur ses ministres. J’ose avancer
hardiment, que le Personnage extraordinaire, qui possede à
present la plus haute charge de judicature auroit été toujours
le même, sans l’appui de cette Loi salutaire ; mais c’est
pourtant une douce satisfaction pour les honnêtes-gens, qui
voyent le plus grand ornement de la robbe dans le poste qui lui
convient le mieux, d’être surs, que ses interêts ne souffriront
jamais rien, de l’exactitude impartiale dont il administre la
justice, & qui lui attire l’admiration de tout le Royaume.
Des personnes comme lui devroient être considerées comme
envoyées du ciel pour le bien de Nations entieres ; il faudroit
deja pendant leur vie leur rendre ces honneurs, qu’après leur
mort on ne refuse jamais à leur mémoire. Je ne vois jamais sans
la joye la plus vive la premiere place d’un Tribunal rempli par
un homme integre, & inflexible, qui en executant les Loix de
sa Patrie resiste à la crainte, à la haine, aux sollicitations,
& à la pitié même. Toute passion, qui entre dans la décision
d’un juge, doit y laisser necessairement quelque teinture
d’injustice. Cette vertu écarte l’esprit de parti, l’amitié,
& les biens les plus respectables du sang.
Aussi la peint-on aveugle, pour nous faire comprendre que son
attention doit être uniquement fixée sur l’équité, sans
permettre que des objets étrangers lui donnent le moindre
préjugé, & même la moindre distraction.
Zitat/Motto
Quand les juges pieux à leur
devoir fidelles Accablent sous leurs coups les têtes
criminelles, Les Dieux sont satisfaits & desarment leurs
mains Du tonnerre tout prêt à frapper les humains.
Metatextualität
Je finirai ce discours par une Histoire Persane,
qui a une rélation très naturelle avec mon sujet. Si le
public est de mon gout, elle ne sauroit que lui faire
beaucoup de plaisir.
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Allgemeine Erzählung
Certain Sultan étant campé
dans les pleins d’Avala, un Officier distingué de
l’armée entra par force dans la maison d’un Païsan,
& trouvant sa femme jolie, il le chassa, pour lui
faire avec plus de liberté l’affront le plus sensible ;
le lendemain le pauvre homme en porta ses plaintes à
l’Empereur, & lui demanda satisfaction, sans pouvoir
indiquer le coupable. Le Monarque irrité d’une pareille
violence, lui dit, qu’apparemment le Criminel rendroit
une seconde visite à son Epouse, & qu’en ce cas il
n’avoit qu’à venir l’en informer sans le moindre delai.
La chose arriva comme le Sultan l’avoit prévue ; trois
jours après l’Officier entra de nouveau dans la maison
du Laboureur, & l’en chassa comme la prémiere fois ;
le malheureux époux ne perdit point de
tems ; il vola vers la tente Imperiale, & instruisit
son Prince de la réïteration du crime. Là-dessus
l’Empereur prit la noble résolution d’aller en personne
examiner le fait, & suivi de ses gardes il arriva à
la Cabane du Païsan environ à minuit. Comme tous ceux,
qui l’accompagnoient avoient dans leurs mains des
flambeaux allumez, il leur ordonna de les éteindre,
d’entrer dans la maison de saisir le coupable, & de
le mettre à mort. Dans l’instant ces ordres furent
exécutez ; le Cadavre fut porté hors de la Hute &
placé aux pieds de l’Empereur, qui le vouloit ainsi.
Ayant commandé alors qu’on rallumât les torches, &
qu’on se plaçât en cercle autour du mort, il se mit à le
considerer attentivement ; après quoi la satisfaction
peinte sur le visage, il se prosterna, & resta
long-tems dans l’attitude d’un homme, qui prie avec
ferveur. A peine se fut-il relevé, qu’il ordonna au
Païsan de lui apporter tous les alimens qu’il avoit dans
la maison ; il fut obei, & mangea avec un très grand
appetit des mets grossiers, que le bon-homme avoit mis
sur l’herbe devant lui. Le Païsan voyant le Monarque en
bonne-humeur eut la hardiesse de lui
demander la raison de toute la conduite qu’il avoit
tenue dans cette occasion.
Dialog
Pourquoi, Seigneur, lui dit-il, as-tu ordonné
d’éteindre les flambeaux, avant que de faire punir
le Criminel ? Pourquoi dès qu’ils ont été rallumez,
as-tu examiné le Cadavre avec une si grande
attention ? Pourquoi t’es-tu mis en prieres ? &
pourquoi enfin, m’as-tu commandé de t’apporter ces
mets, dont tu parois manger à present avec tant de
plaisir ? Le Sultan voulant bien satisfaire à la
curiosité de son hôte lui répondit ainsi : Lorsque
tu m’eus instruit de l’affront, qu’on venoit de te
faire, je trouvai tant d’énormité dans ce crime, que
je m’imaginai que le coupable devoit être un de mes
fils ; quel autre, me dis-je à moi-même, auroit osé
porter l’insolence jusqu’à un tel excès ? c’est pour
cette raison que je fis éteindre les flambeaux, afin
que des traits cheris ne me portassent point à
sacrifier la justice à l’amour paternel. Quand à la
lumiere des flambeaux rallumez j’ai découvert que le
Criminel n’étoit pas mon fils, j’en ai senti une
joye inexprimable, & je me suis mis à genoux
pour en rendre graces à Dieu ; si je mange avec tant
d’avidité des mets, dont tu me
regales, ne t’en étonne point ; sache, que les
inquiétudes, qui ont déchiré mon ame, depuis le
moment que tu m’as porté tes plaintes, m’ont empeché
de prendre la moindre nourriture jusques à cet
instant, où je vois tant de troubles calmez par une
joye si peu attendue.
