Le Mentor moderne: Discours LXXXI.
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Discours LXXXI.
Zitat/Motto
In sese redit. Virg.
Tout ce qu’il dit aboutit à lui-même.
Zitat/Motto
In sese redit. Virg.
Ebene 2
Le premier qui se hazarda à travailler
à l’instruction du public dans des feuilles volantes fut M.
Bickerstaff d’illustre mémoire, mon proche parent, nous avons
fumé force pipes ensemble, & il avoit tant d’amitié pour
moi, qu’il me laissa à son décès une écritoire d’argent, une
paire de Lunettes, & la lampe dont il se servoit dans ses
doctes veilles. Ce venerable Auteur fut remplacé par un de ses
Parens extremement remarquable par la brieveté de son visage,
& de ses discours. Pendant deux années
entieres ce bel-esprit Taciturne garda le silence, &
communiqua ses pensées au public avec beaucoup de succès &
avec un applaudissement general. Comme j’ai l’honneur
d’appartenir à ces Messieurs de fort près, j’ai trouvé à propos
de succeder à leurs travaux & à leur gloire, me flattant
d’être duement qualifié pour bien remplir un pareil emploi. On a
observé que c’est un penchant particulier de toutes les
differentes branches de notre famille d’aimer extremement à
donner de bons conseils ; il est vrai qu’on a remarqué en même
tems, que plusieurs d’entre nous étoient plus portez à les
donner qu’a les recevoir. Quoi qu’il en soit, je ne saurois
réflechir sans une satisfaction orgœuilleuse sur le peu de
réussite, que toutes les fœuilles volantes de cette nature ont
eu jusqu’ici entre les mains de tous ceux, qui ne sont pas de
notre ace. Je croi ne point exagerer, quand j’assure que plus de
cent Auteurs ont échoué en voulant essayer d’écrire dans notre
genre, quoi qu’ils fissent figure parmi les plus illustres
écrivains de toute la Nation, & qu’ils eussent
réussi dans quelques ouvrages de longue haleine. Il est arrivé,
je ne sai comment, qu’ils n’ont jamais pu attrapper le veritable
gout de nos productions, & qu’après un petit nombre d’essais
infortunez ils ont été obligez de renoncer à leur entreprise.
Leur malheur me rappelle dans l’esprit un conte que m’a fait
depuis peu un goguenard de mes amis, qui joue parfaitement bien
du violon. Sa servante trouvant cet instrument sur la table de
son Maitre, persuadée qu’il y avoit de la musique là dedans,
& qu’il ne s’agissoit que de savoir l’en tirer, passa
l’archet à differentes reprises sur toutes les parties de chaque
corde, sans réussir à denicher cette Musique ; mon ami la trouva
dans cette occupation ; eh que faites vous la mon enfant ? lui
dit-il ; helas, Monsieur, repondit-elle, je cherche vos jolis
airs dans votre violon, & quelque chose que je fasse je ne
saurois trouver l’endroit où ils sont. Quoiqu’il n’y ait qu’un
autheur de notre famille, qui ait les épaules assez fortes pour
soutenir tout le fardeau d’un pareil travail il est certain
pourtant qu’il y en a assez d’autres dans le Royaume, qui ont la
force necessaire pour s’acquiter de notre emploi
de temps, en temps. C’est la un essay de genie auquel j ai
<sic> invité beaucoup d’apprentifs autheurs, qui par la
m’ont procuré du profit, en s’acquerant de la réputation. Ma
feuille volante est dans la Republique des Lettres une espece
d’arc d’Ulisse, ou tout homme d’esprit & de savoir peut
venir éprouver ses forces. C’est une pierre de touche, qui peut
faire connoître aux personnes trop modestes, pour se faire
imprimer avant qui d’être surs leurs talents, si leur tour
d’esprit & leurs lumieres s’accordent au gout du public. Il
me semble que c’est la un grand avantage pour des gens judicieux
qui se defient toujours de la bonne opinion, qu'ils ont
d’eux-mêmes, tant que le public n’y a pas mis le sceau de son
approbation ; disoit un excellent Dramatique de
l’Antiquité ; quand des gens du metier, ou d’autres pretendus
beaux-esprits s’avisoient de disputer avec lui, fur la
régularité de ses pieces. Ce grand-homme avoit raison ; c’est
une consolation fort mince pour un autheur, que la persuasion ou
il est d’avoir suivi scrupuleusement les regles,
lorsqu’il est le seul admirateur, qu’il a au monde. En verité
dans un cas si mortifiant, la modestie la plus ordinaire devroit
engager un pauvre autheur a soupçonner son propre jugement de
partialité, & à croire, qu’il n’a pas trop bien appliqué les
regles, dont il fait tant de cas. Le public a toujours grand
soin s’être quitte avec un autheur, qui n’a pas assez de
consideration pour lui ; le mepris est bientôt reciproque ;
Zitat/Motto
J’en appelle au
peuple,
Zitat/Motto
je me ris de tous ceux, qui se
rient de moy, disoit un ancien Cynique ; Cela étant lui
répondit un Philosophe, vous êtes l’homme d’Athenes, qui se
divertisse le mieux.
Metatextualität
Puisqu’il faut donc respecter le
gout du Lecteur, rien n’est plus utile que mon ouvrage, qui
donne aux plumes timorées occasion facile de sonder le gout
du public avant que de s’y exposer ; je regarde ma feuille
volente <sic> comme une espece de pepiniere
d’autheurs, & je ne doute point, que ceux qui ont poussé
ici quelques belles branches, ne portent un jour des flœurs,
& des fruits dans un terrain plus étendu & plus
régulier. Après avoir rendu justice de cette maniere à ceux
qui m’ont donné quelque secours, il me doit
être permis de demander une seule grace au Lecteur
benevole ; c’est que s’il trouve dans quelques uns de mes
discours quelque chose de plat & de trop commun, ce qui
n’arrivera pas souvent à ce que j’espere, il ait la bonté de
croire, que ce n’est pas moi, qui en suis l’Auteur. Je ne
sai comment je m’y suis pris, pour m’engager à l’exemple de
mes Predecesseurs dans un discours, qui roule
presqu’entierement sur moi-même. Mais puisque c’est une
affaire faite, il ne vaut pas la peine d’entamer une autre
matiere, & j’ai envie de remplir ce qui me reste de
vuide dans mon cahier, d’affaires qui concernent mon propre
individu, & Messieurs mes Correspondans. Je les avertis
ici que j’ai résolu d’ériger un Lion, à l’imitation de ceux
de Venise, que j’ai décrit autrefois, & par la gœule
desquels passent tous les avis secrets qu’on donne à cette
sage République ; le jour que j’ai fixé, pour une solennité
fi memorable, est le vingtieme du mois courant ; ce noble
animal ou rira une gœule des plus larges afin de recevoir
sans peine tout ce que mes Correspondans voudront me
communiquer par ce canal, & je promets d’avoir un égard particulier pour tout ce qui parviendra
jusques à moi, par cette route. Sous ledit Lion, il y aura
une boete, qui sera le reservoir de tous les avis qu’on
voudra me donner ; j’en garderai la Clef moi-même sans
permettre qu’elle sorte jamais de mes mains. C’est moi qui
digererai, pour le bien du public, tout ce que mon Lion aura
avalé. Je croi que le Lecteur l’attendra avec impatience,
mais il faut du tems pour le mettre dans un certain état de
perfection, sur-tout puisque l’artisan m’a promis d’en faire
un chef-d’œuvre, & d’imprimer sur son visage toute la
Majesté, qui convient au Roi des bêtes. Il sera exposé aux
yeux du public dans le Caffé de M. Button, qui aura toutes
les instructions nécessaires pour enseigner aux jeunes
Auteurs le moyen d’y glisser leurs ouvrages d’une maniere
aussi sure, que secrete.
