Le Mentor moderne: Discours LXXIX.
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.6712
Ebene 1
Discours LXXIX.
Zitat/Motto
Cuncti adsint, meritæque expectent
præmia Palmæ.
Qu’ils viennent tous ici, & qu’ils attendent le prix de leur victoire.
Ebene 2
C’est une maxime constante dans la
Politique qu’une Nation ne sauroit inventer trop d’honneurs pour
récompenser les services signalez qu’on rend au public. Par là
on excite une noble emulation, on encourage le merite, &
l’on inspire a tous les sujets une ambition utile, qui promet
les plus grands avantages a toute la Societé. Ce qu’il y a de
remarquable c’est que moins ces honneurs coutent au peuple, plus
on les estime, & plus ils contribuent a son bonheur. Les
Romains avoient un grand nombre de ces récompenses glorieuses,
qui sans enrichir les gens, qui s’en rendoient dignes, les
distinguoient avantageusement de leurs concitoyens. Une
guirlande faite d’une branche de Chesne & le droit de la
porter dans les festes, & dans les solemnitez
publiques etoient la récompense de celui qui dans un combat
avoit sauvé la vie a un de ses compatriotes. La couronne murale
n’étoit pas d’un plus grand prix ; cependant un Soldat Romain ne
balançoit pas à hazarder sa vie pour un don si glorieux, par
lequel il croyoit suffisemment payées les entreprises les plus
perilleuses. Parmi toutes ces récompenses brillantes qui
n’exposent point à de grands frais celui qui les donne, je n’en
trouve point de mieux imaginées que les titres, que le Roi de la
Chine dispense à ses sujets qui se distinguent par leurs
actions. A ce que rapporte Monsieur le Comte, on ne confere
jamais ces titres qu’après la mort à ceux qui s’en sont rendus
dignes ; si un Chinois s’est soutenu dans l’estime de son
Monarque jusqu’au trépas, il est nommé dans tous les actes
publics, par le titre dont l’Empereur l’honnore, & ses
Enfans prennent un rang conforme à la dignité, dont on vient
d’annoblir les cendres de leur Pere ; cette sage institution
tient toujours en haleine l’ambition des sujets ; elle les rend
toujours vigilans, toujours actifs, & toujours soumis à la
volonté du Souverain. Il n’y a point parmi nous
des recompenses honorables, qui coutent moins au Prince, &
qui soient plus cheries de ceux qui en jouissent que les
medailles, qu’on fait frapper à l’honneur d’un particulier. Mais
il faut avouer que dans la maniere moderne de celebrer une
grande action par des medailles, il y a certaines défectuositez
qui en diminuent le prix & qui ne se trouvoient point dans
la methode des Romains ; d’ordinaire on n’en frappe qu’une
seule, pour en faire present à celui ; dont elle celebre gloire,
& par là il est lui seul le dépositaire de sa réputation,
& l’honneur qu’il reçoit de son Roi est renfermé dans des
limites trop étroites ; il est possesseur d’une gloire inconnue
à la plupart de ses compatriotes, & bien souvent il n’y a
que son épouse, ses Enfans, & quelques amis qui soient du
secret. Les Romains s’y sont pris de toute une autre maniere ;
leurs medailles étoient leur monnoye courante, & lorsqu’ils
croyoient qu’une action meritoit un applaudissement general, ils
en ornoient un très grand nombre de pieces de toutes sortes de
métaux, telles que peuvent être nos guinées, nos shellings, & nos demi-sols, on les faisoit d’abord courir
parmi le peuple comme de l’argent ordinaire, & c’est ainsi
que chaque grande action se répandoit en peu de tems jusques aux
frontieres les plus reculées de l’Empire. Cette sage Nation
avoit même tant de soin déterniser par leur medailles tous les
évenemens dignes de memoire, que lorsque quelques unes étoient
devenues rares, elle en faisoient frapper de nouvelles du même
coin, long-tems après la mort des Empereurs, ou d’autres
personnes distinguées dont ces medailles illustroient les
grandes actions. Pendant le dernier Ministere un de mes amis
dressa projet sur la maniere de rendre les medailles utiles à la
Nation, & probablement son plan auroit été exécuté si les
Ministres n’avoient été accablé de trop d’autres affaires
importantes. Comme l’inventeur a parlé de son projet à plusieurs
personnes, qui joignent les plus grandes lumieres à la plus
haute naissance, on vient de résoudre, a ce qu’on m’assure,
l’éxécution de ce plan, & l’on va enrichir plusieurs Liards
& demi-sols des particularitez glorieuses du Regne de sa
Majesté ; c’est là un de ces arts convenables à la
Paix, qui merite bien d’être cultivé, & qui ne sauroit
qu’être d’une utilité considerable pour la posterité ;
Metatextualität
comme je suis assez heureux pour
posseder une copie du projet en question qui a été confié à
feu Mylord le Grand Tresorier, je veux bien le communiquer
au public. je suis bien persuadé, que ceux d’entre mes
Lecteurs, qui ont quelque curiosité pour les belles choses,
seront ravis de voir toutes les reflexions necessaires sur
une matiere si etendue ramassées en si peu de paroles, &
exprimées d’une maniere si claire & si concise.
