Le Mentor moderne: Discours LXVIII.
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.6699
Ebene 1
Discours LXVIII.
Zitat/Motto
Exuvias tristes Danaum.
Tristes dépouilles des Grecs.
Ebene 2
Lettre a l’Auteur.
Ebene 3
Brief/Leserbrief
« Dans la supposition, que
vous voulez bien vous abaisser quelquefois jusqu’à
prendre connoissance de certaines peccadilles, qui
sortent plûtôt d’une mauvaise habitude, que d’un mauvais
cœur, je prens la liberté de vous communiquer mes
rémarques sur une petite coutume raisonnablement
impertinente, qui est fort en vogue parmi nous. Je ne
ferai pas un plus long préambule, persuadé que le
meilleur moyen de s’insinuer dans les bonnes graces d’un
homme accablé d’affaires importantes, c’est de venir
d’abord au fait. Il s’agit d’une Gesticulation fort
usitée parmi certains harangueurs subalternes, qui
déployent leur Rhetorique dans les Caffez de cette
bonne ville, au grand ennui d’un
nombre considerable de fidelles & Loyaux sujets de
Sa Majesté ; cette gesticulation consiste à enlever les
boutons des honnêtes-gens, d’un tour de main fort
adroit. Ces Orateurs ne sont pas en état de prononcer
quatre paroles de suite avant que d’avoir saisi un de
vos boutons ; mais dès qu’une fois leur éloquence s’est
assurée de cet appui, elle bat la campagne à merveilles
sans courir le moindre risque de broncher. Je ne sai pas
comment mes compatriottes s’y prennent pour se sauver
des doits destructeurs de ces habiles gens ; pour moi je
suis assez malheureux pour y laisser toujours quelque
piece, & je puis vous assurer que pendant les trois
dernieres années leurs raisonnemens m’ont couté
plusieurs douzaines de boutons de differens volumes.
Aussi prends-je toûjours la précaution, en commandant un
habit de me faire faire quelque douzaines de boutons de
réserve, pour remplacer ceux que je perds journellement
dans la vehemence du discours. Cette maniere de
s’emparer d’un homme, pour qu’il n’échappe
point à la force d’un argument, est surtout en usage
dans les Caffez Bourgeois, & il faut avouёr qu’elle
n’est pas encore établie dans les Caffez polis, qui sont
voisins de la Cour ; vous remarquerez encore, s’il vous
plait, qu’elle est plus ordinaire aux Politiques du plus
bas rang, qu’à toute autre classe d’hommes, & que
ceux qui brillent le plus parmi ces esprits rafinez,
sont ceux d’un âge peu avancez, qui ne font qu’essayer
leurs talens de ce côté-là. Si vous êtes assez hardi
pour faire la moindre objection à un de ces Messieurs,
il avance sur vous d’un pas ferme ; il loge la main sur
un de vos Boutons, & en moins de rien il fait vous
convaincre de la force de ses preuves. Pour rendre justice à tout le monde il faut que
je vous dise que dans les Caffez que fréquentent nos
jeunes Jurisconsultes, on va un peu plus bride en main ;
vous y pouvez haranguer, avec ceux là même qui se mêlent
de Politique, sans qu’il vous en coute tout au plus que
deux Boutons par jour. Moi-même qui vous parle, j’ai eu
l’avantage hier au soir de recevoir un surcroit étonnant
de lumieres sur les affaires d’Etat, & j’ai vu ce
matin après un examen très exact qu’il n’y avoit qu’un
seul bouton à redire à tout mon habit. Pour les Caffez
brillants, qui sont les rendez-vous des gens de Cour,
vous pouvez y faire l’Orateur, ou prêter attention aux
harangues des autres, sans que vos boutons y perdent le
moindre fil. Outre ces Orateurs vehemens, il y en a une
autre sorte, qui n’aiment pas moins à parler d’action,
mais dont le geste est plûtôt caressant que guerrier.
Ces bonnes gens, dans le tems qu’ils travaillent à vous
éclairer l’esprit, s’occupent à vous adoniser ; ils vous accommodent les cheveux, ou bien
ils prennent la peine de rajuster les plis de votre
cravatte, & d’en égaliser les deux bouts. On peut
supporter en quelque sorte les gesticulateurs de cette
espece, qui dans l’esprit de ceux qui les écoutent dans
le fond ne tachent qu’à s’insinuer, & qui veulent
gagner leur bienveuillance, en leur rendant avec
humilité les services d’un Valet de chambre ; mais je
vous avoue, Monsieur, que je me révolte, contre une
autre race de Harangueurs qui poussent l’insolence,
jusqu’à prendre un homme violemment par la cravate,
& qui l’étranglent presque pour le mieux persuader.
C’est votre affaire, ce me semble, Monsieur, d’empêcher
qu’on ne triomphe dans les disputes, par la force des
bras, & vous feriez bien, de fixer une certaine
distance entre les deux parties, qui se chamaillent sur
l’état & sur l’Eglise. Quoi ! parce que je ne suis
pas de l’opinion d’un homme il aura le droit de
m’ajuster à sa fantaisie, de gater mes habits, &
même de me secouer & de me faire faire la pirouette
dans une chambre ? Rien ne me sied mieux a
mon avis qu’une perruque a la Cavaliere, dont un des
bouts me pend sur la poitrine dans le temps que l’autre
me tombe negligeamment sur l’épaule, cepandant j’ai un
ami, qui ne me parle jamais avec quelque chaleur, qu’il
ne me jette le nœud de devant sur le dos, au grand
detriment de mon pauvre couvrechef, qui perd toujours
par là quelques cheveux, qui restent attachez aux
boutons de mon habit. Vous pouvez croire si je
m’accommode de cette conduite, moi qui n’ai jamais
touché cet homme du bout du doit, quoique je dispute
avec lui depuis dix années d’arrachepied. Il rend
quelquefois des services semblables a des gens qui
portent leurs cheveux, & qui ne sauroient en perdre
quelques uns sans douleur ; & comme ceux qui sont
coeffez de cette maniere sont d’ordinaire de jeunes
gens, j’ai craint plusieurs fois que sa civilité ne lui
attirât quelque querelle. Il est vrai que dans le temps
qu’il leur rejette la chevelure sur le dos, il songe a
les instruire par ses discours ; mais vous savez, que
parmi nos jeunes Cavaliers, il y en a plus
qui sentent, qu’il y en a qui pensent, c’est pourquoi
vous feriez fort bien de l’avertir de n’etre pas si
serviable a l’égard des gens, qu’il ne connoit pas
familierement. Il devroit sentir qu’il n’y a qu’un ami
intime, qui puisse se resoudre, a se communiquer avec
lui par la vue, par le tact, par l’ouie, & par
l’entendement tout a la fois. Je suis &c. P : S :
J’ai une sœur, qui se sauve des mains de ces parleurs
d’actions en leur abandonnant son éventail qu’elle leur
permet de chifonner tout leur sou ; mais comment ferons
nous nous autres hommes, qui n’avons pas de moyens
toujours prests pour faire une si utile diversion.
Allgemeine Erzählung
Je me souviens que, lorsque
nous reçumes la nouvelle que Dunquerque avoit été
livrée entre nos mains, un jeune-homme grand
Politique, & en même tems habile Ingenieur
s’étoit placé au milieu d’un Caffé des plus
achalandez de la Ville. Là charmé de dedommager Sa
Majesté très-Chrêtienne d’une perte si considerable,
il se mit à fortifier Graveline, de la
maniere du monde la plus expeditive. L’ouvrage fut
poussé avec tant de vigœur & de succès, qu’en
moins d’un quart-d’heure, de l’aveu de plusieurs de
nos plus riches Bourgeois, la ville étoit aussi
forte par mer, & par terre, que Dunquerque l’a
jamais été. En un mot, tout le cercle attentif qui
environnoit notre Ingenieur, applaudit à son
habileté, & jugea que la place étoit
imprenable ; je fus assez témeraire cependant pour
en attaquer un des ouvrages de dehors, mais je ne
m’étois pas encore logé sur la Contrescarpe, que mon
homme ravi de montrer, qu’il savoit attaquer aussi
bien que défendre fit une vigoureuse sortie sur un
de mes boutons ; quoique sans vanité je fisse une
assez belle deffense, il s’en rendit maitre en deux
minutes ; encouragé par ce succès il en investit
d’abord un autre, & il l’auroit forcé
certainement avec la même rapidité, s’il n’avoit pas
été détourné de son entreprise par un courier, qui
lui porta la nouvelle d’une collation ou sa présence
étoit absolument necessaire pour donner l’assaut
général à un grand paté. Là dessus il trouva bon de lever le siege, & il fit sa
retraite avec quelque espece de précipitation.
