Le Mentor moderne: Discours LXVI.
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Discours LXVI.
Zitat/Motto
Quiete & puræ,
atque eleganter actæ Ætatis placida ac Lenis
récordatio. Rien n’est plus doux, & plus
consolant, pour un homme d’âge, que le souvenir d’une vie passée
dans la vertu, & dans une tranquillité assaisonnée de
plaisirs raisonnables.
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Metatextualität
J’ai fini une de mes dernieres
pieces par une priere très pathetique composée par
l’Archeveque de Cambrai. Rien ne seroit plus propre, comme
je l’insinuai alors, à donner de la force & de
l’Elevation à notre esprit, qu’un recueil des pensées
pieuses que les personnes du premier mérite ont adressées à
la Divinité, dans leur meditations sur les
sujets les plus sublimes. Convaincu de cette vérité, je ne
donnerai aujourd’hui à mes Lecteurs que deux échantillons
d’un pareil recueil, qui, s’ils ne font pas les effets qu’on
en doit naturellement attendre, ne sauroient manquer du
moins à faire plaisir à ceux qui aiment à pénétrer dans les
grandes ames. Une de ces pièces fut trouvée dans le Cabinet
d’un illustre Athénien, qui a vêcu il y a plusieurs siecles.
C’est un soliloque, qui contient toutes les réfléxions sur
la vie, & sur les actions humaines, que la simple nature
peut faire naitre dans l’ame d’un homme sensé. L’autre est
la priere d’un Bel-esprit qui est mort depuis peu dans un
âge fort avancé, & qui avoit passé sa jeunesse dans tous
les desordres, que la mode autorise.
Fremdportrait
Il est probable que l’Athénien en
question ait été Alcibiade, un homme grand jusques dans le
vice même, dévoué à toutes sortes de plaisirs criminels,
mais capable de s’en détourner avec force, & de donner
toute son attention aux affaires importantes ; La Nature lui
avoit prodigué tous les dons, qu’elle partage d’ordinaire
aux hommes. Il avoit de la beauté, grand air,
de l’esprit, du courage, un genie des plus vastes. Ces
avantages lui inspiroient dans la fleur de sa jeunesse un
orgueil, qui alloit jusqu’à l’insolence la plus outrée. Ce
caractère paroit de la maniere la plus forte, dans la
réponse qu’il fit un jour à des personnes, qui l’exhortoient
à apprendre la Musique. Alcibiade, dit-il, n’est pas fait
pour donner du plaisir ; mais pour en recevoir. Il n’y eut
que les leçons de Socrate, qui furent capables de modérer
l’arrogance dans cette ame hautaine, & de la rendre
accessible aux maximes d’une saine Philosophie. Cet homme de
bien, ne réüssit pas entiérement à porter son illustre
Disciple à une conduite tout-à-fait réguliere incompatible
en quelque sorte, avec un esprit bouillant placé dans la
plus haute fortune : mais il fut assez heureux du moins,
pour lui procurer certains momens calmes, où il pût
consulter ses lumieres dans ce silence des passions. La
méditation suivante en est une preuve. Les Savans supposent
qu’elle a précédé l’exécution de quelque entreprise
périlleuse qu’Alcibiade avoit formée, pour le bien de sa
Patrie.
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Zitat/Motto
« Je me trouve à présent dans
une solitude parfaite : mes oreilles ne sont pas flattées par la musique ; mes yeux ne sont pas
attentifs à la beauté ; aucun de mes sens ne reçoit des
impressions capables de rompre la suite de mes pensées.
Dans cet état, il me semble, que je découvre en moi-même
quelque chose de sacré. Qu’est-ce que c’est que mon
éxistance ? Je m’y trouve placé sans mon choix ; &
Socrate me dit pourtant, qu’il me faudra rendre compte
de la maniere dont je m’en serai servi. Mes sens calmez
ne me communiquent rien de touchant ; &, dans cette
absence de tous les objets extérieurs, je sens chez moi
un Etre indépendant de toutes leurs opérations. Pourquoi
donc mon ame ne sauroit-elle exister, absolument déliée
de tous les organes, qui lui communiquent ces objets ?
J’apperçois même que plus mon ame se ferme aux plaisirs
des sens : plus toutes ses facultez ont de force, plus
j’approche d’une existance pure & simple, & plus
je découvre en moi quelque chose de grand, de noble,
& de Divin. Si cette ame est plutôt affoiblie, que
fortifiée, par tout ce qui y entre de corporel, n’est-il
pas raisonnable d’en inférer, qu’elle est
destinée à un sejour plus conforme à sa nature, que ce
corps, qui la gêne & l’emprisonne, qui l’avilit en
lui procurant des délices, & qui en releve
l’excellence en l’affligeant. Ouï, il y a une vie à
venir : je suis un être immortel, & je vais faire
usage de cette conviction, pour servir plus noblement ma
Patrie. »
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Zitat/Motto
« O Dieu Tout puissant, je
n’ôse lever les yeux vers le throne de la grace, quand
je songe que je ne me suis acquis de la reputation dans
le monde, qu’à mesure de l’insolence avec laquelle je
t’ai offensé. Hélas ! Seigneur, mon éxistance ne doit
être prolongée dans ce monde, ni dans l’autre, que pour
égaler sa durée à la punition que mes crimes ont merité.
Je commence à te craindre, o mon juste juge. Que cette
crainte tardive ne me soit pas inutile ! Je tremble, je
frissone en me présentant devant ta face redoutable.
Faut-il, mon Dieu, que je ne te considere qu’avec
frayeur, toi, dont la bonté est infinie ? O mon
Redemteur, jette un œil de pitié sur les inquietudes,
qui me dévorent. Sauveur du monde, fais un miracle de
grace en ma faveur. Qui t’a offensé comme moi ? Je ne
saurois me dérobber à ta présence. Où fuirois-je arriere
de ta face ? Je ne puis que m’humilier devant elle, dans
le sac, & dans la cendre. Mon ame est frappée du
repentir le plus vif. Je m’abhorre moimême. Non seulement je me suis éloigné de toi, mais,
j’ai ôsé te combattre. Toutes les facultez de mon ame se
sont liguées pour faire la guerre à celui dont elle
tirent leur origine. S’il est possible que vous me
pardonniez les crimes que j’ai commis moi-même, comment
me pardonnerez-vous ceux, que j’ai fait commettre aux
autres ? Je me suis réjoui dans le mal, comme dans la
prosperité. Fai Grace, du moins, Seigneur, à ceux qui
t’ont offensé en suivant mes détestables leçons, &
qui ont violé tes Loix sacrées, entrainez par l’Exemple
de mes brillans desordres. Pour moi, Seigneur, je crains
d’avilir la sainteté, en esperant le pardon pour
moi-même ; Dois-je me flatter, que ta justice se laisse
fléchir par quelques remords d’une vieillesse
impuissante, & qu’ils expient une jeunesse qui s’est
servie de de <sic> tout son feu pour te deshonorer
d’une maniere plus frappante ? Je ne suis desormais
qu’un objet de ton indignation, & de ta colere,
mais, pendant que ce soufle est encore dans mes narines
permets moi de te supplier de rammener à toi les
misérables pêcheurs que j’ai détournez
du chemin du salut. Soufre que les prieres que l’Auteur
de leur chute t’addresse pour eux, soient de quelque
efficace. Mais, mon Créateur, celles que je repans
devant ton throne, pour moi-même, me seront-elles
inutiles ? Faudra-t-il de nécessité que je périsse ? Mon
ame ne sauroit soutenir cette afreuse idée. Non, mon
sauveur, l’excez de mes crimes n’a pas épuisé ta
miséricorde. Ah ! Seigneur, qu’il y ait un intervalle
heureux, entre mes forfaits & ma mort, & que
j’aye le tems de préparer mon ame souillée par tant
d’habitudes vicieuses, pour le séjour de la sainteté,
& de la joye spirituelle. Accorde-moi le tems de
prévenir le scandale, que, sans cette grace, je
donnerois encor après ma mort. Que je ne peche pas par
mes malheureux écrits, quand je ne serai plus : que
j’administre moi-même le contrepoison à ceux, qu’ils ont
empoisonnez, & ouvre pour mon ame les thrésors de
ton immense miséricorde. »
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Zitat/Motto
« Il est indigne d’un
Philosophe Chrétien de souffrir qu’aucun objet de ce
monde le fasse seulement balancer sur ses devoirs. En
vain la raison est-elle fortifiée par la foi, si elle ne
produit pas dans notre conduite de plus grands effets,
que ceux que la lumiere de la nature répand sur les
actions d’un sage Payen. Pour moi, qui compte sur les
secours de la Grace, j’ose mépriser tout ce que la masse
generale des hommes appelle grand & glorieux. Je ne
veux plus agir comme un être mortel : je me considere
comme une créature, à qui la naissance a donné un
commencement, & dont la durée doit être infinie. Le
trépas ne mettra point des bornes à mon existance ; il
ne fera que l’étendre, & l’annoblir. N’est-il donc
pas raisonnable, que j’aye toujours ma
grande destinée devant les yeux, & que je me
conduise en tout comme un Etre immortel ? Sans doute :
la raison, & mon intérêt, l’éxigent de moi. Je veux
tacher desormais à ne rien faire, que je n’approuve
encore dans mille & mille années d’ici. »
