Le Mentor moderne: Discours LXV.
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Discours LXV.
Zitat/Motto
Pauper ubique jacet. Ovid. Le
pauvre est par tout méprisé.
Zitat/Motto
Pauper ubique jacet. Ovid.
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C’est une occupation très digne d’une
créature raisonnable, d’entrer dans les penchans, qui ont été
enracinez dans les cœurs des hommes pour les lier les uns aux
autres, & de se servir de cette utile connoissance, pour
augmenter le bon Naturel, & pour échauffer la charité du
genre-humain. Telle est sans doute l’Etude favorite de l’Auteur de la lettre suivante, qui est pleine d’une
charité si vive, que pour peu qu’on soit humain, on ne sauroit
la lire sans une tendre émotion. Lettre a l’Auteur.
Il faut avoüer à l’honneur de cette grande Ville, qu’en
la parcourant d’un bout à l’autre, on ne sauroit assez s’étonner
des nombreux effets d’une charité Heroïque, qui frappent les
yeux de tous côtez. On a songé à la correction des méchants, à
l’instruction de la jeunesse, à l’habillement & à la
nourriture des gens âgez ; en un mot, à tous les besoins, où les
différentes Classes d’hommes peuvent être sujets. Ce qu’il y a
de triste, c’est qu’on ne doit gueres tous ces secours, qu’à
l’humanité de ceux qui sont dans une condition médiocre. Les
personnes distinguées par leur naissance, par leur rang, &
par leur bien, sont trop élevez au dessus de notre Espece, pour
prendre la moindre part à nos miseres. Bien loin d’en être
touchées, elles ne les connoissent pas seulement. Que cette
dureté de cœur est monstrueuse ! Est-il possible, que le retour
de la faim, & de la soif, que ses gens, ne regardent, que
comme des préparatifs d’un plaisir prochain, ne
les fasse pas songer un moment à ceux qui souffrent sous les
mêmes besoins, sans être en état d’y satisfaire ? De quelle
source peut venir une inhumanité si peu naturelle ? Je l’ai déjà
insinue c’est de de <sic> la gloire, & de la grandeur,
qu’une opinion malheureuse attache à la richesse, qui semble
placer ceux qui la possedent au dessus du sort des humains ; On
diroit que toutes les qualitez, qui doivent rendre l’homme digne
d’estime, ou de mépris, soient renfermées dans l’opulence, &
dans la pauvreté. Les Thrésors prêtent de la grace, & du
prix, à tout ce que leurs possesseurs peuvent dire ou faire. La
disette, au contraire, repand un air odieux & meprisable,
sur les actions, les discours, & les entreprises des
pauvres. Celui qui rempe dans la Nécessité, n’a ni mains, ni
langue, ni esprit, pour son propre bien, ni pour celui de ses
amis. Il est dans le même état, qu’un léthargique ; avec cette
difference, que peu de gens daignent soulager ses maux, &
que ceux qui le font, lui marquent plus de mépris que de
compassion. Dans cette malheureuse conjoncture, toutes les
vertus, tous les talens, tout le mérite, sont
inutiles. Tous les avantages, dont un pauvre est digne, lui sont
inaccessibles, & il doit considérer comme inévitables tous
les maux qui le menacent. Un pauvre Horos doit compter sur des
guenilles, comme un pauvre scélérat sur le Gibet. Accablé sous
le fardeau de la disette, un homme parle d’une voix tremblante :
la timidité accompagne ses entreprises, l’irrésolution les fait
échoir. S’il parle, personne ne lui prête l’oreille : il se
trouve parmi la multitude, sans qu’on l’apperçoive : il éxiste,
pour ainsi dire, sans occuper de terrain. On l’affronte, on
l’injurie, impunément. Les loix n’ont rien déterminé en sa
faveur. Mais, qui sont ceux, qui le traitent d’une maniere si
indigne ? Ce sont des créatures, qui lui sont semblables en
tout, qui sont sujets aux mêmes besoins, à la même disette
naturelle que lui, & qui ont seulement le bonheur de
posséder tout ce qui peut les remplir. Cependant, telle est
l’insolence de ces hommes, qu’ils refusent de voir en lui leur
propre nature, & de reconnoitre que celui qui satisfait avec
facilité à tous ses besoins est naturellement dans le même cas,
qu’un malheureux qui est privé des mêmes secours.
Cette réfléxion est mortifiante : le riche en détourne son
esprit, & les autres hommes, pleins de respect & de
tendresse pour des thrésors, dont peut être ils ne tireront
jamais le moindre avantage, n’ont garde de s’efforcer à le faire
raisonner juste sur cet article. Qu’on prononce seulement ces
termes, Il a du bien, nous voilà d’abord amis de celui dont on
fait ce panégyrique, qui concentre en lui tous les éloges
imaginables. Jamais vous n’attirerez à quelqu’un un mépris
parfait, jamais vous ne le placerez au plus haut dégré
d’infamie, si vous ne le décriez en qualité de pauvre : ce
sont-là les expressions les plus fortes, & les plus
significatives, dont il soit possible de se servir. Les hommes
ont oublié avec tant de stupidité leur pauvreté & leur
impuissance naturelles <sic>, que la disette & la
richesse ont occupé dans leur imagination, la place de
l’innocence & du crime. En vérité, ces sortes de Réflexions
ne sauroient qu’humilier un honnête-homme & le remplir
d’indignation contre la barbarie du siecle. Heureux encore, si
ces sentimens douleureux pouvoient apporter quelque remede à un
mal si invétéré. De la maniere que les hommes
sont faits, la chose me paroit impossible ; mais, quoique je me
sente incapable de procurer le moindre soulagement à ceux de mes
prochains qui languissent dans la nécessité, & dans le
mépris, je les respecte assez, pour vouloir bien partager leurs
maux, par une compassion, qui malheureusement leur est inutile.
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Brief/Leserbrief
« Monsieur, Je lis avec
plaisir vos feuilles volantes, quelle qu’en puisse être
la matiere ; mais, il n’y en a point dont la Lecture me
charme d’avantage, que celles, où vous vous efforcez, à
ranimer la charité des hommes, en leur mettant devant
les yeux des tableaux frappans de la misere humaine.
J’entre alors dans vos vues avec la plus grande ardeur,
& je me sens animé du zêle le plus vif, pour
contribuer avec vous à l’exécution d’un dessein si
généreux. Vous le savez comme moi, Monsieur, un manque
d’Esprit & de lumieres n’est pas le défaut de notre
siecle : c’est le honteux usage qu’on fait de son genie,
& de ses connoissances, qui constitue le vice
dominant de notre âge. Ceux, qu’on appelle encore
honnêtes-gens parmi nous, souhaitant d’être
riches, & habiles, uniquement pour l’amour de la
richesse, & de l’habileté ; au lieu qu’une personne
d’un vrai mérite ne considere les biens de la fortune
& de la nature, que comme les moiens d’être
meïlleur, & plus utile, <sic> C’est cette
derniere disposition, que je voudrois fortifier dans mon
ame par des Réflexions continuelles, quoique je doive me
contenter de la vertu toute une depourvue comme je le
suis du bien & de la sagesse, qui peuvent, la rendre
brillante & avantageuse aux autres hommes. Qu’il est
triste pourtant quelquefois de n’être pas riche ! Je
l’ai sentî avec toute la force imaginable il y a
quelques jours. Vous saurez, Monsieur, que je fais de
tems en tems des Promenades de Mortification, & que
j’employe quelquefois des journées entiéres, a me
procurer une tristesse vertueuse. C’est alors que je
visite tous les Hopitaux, qui se trouvent dispersez dans
cette grande ville, & je commence d’ordinaire par
celui, qui nous offre les objets les plus dignes de
compassion, en nous mettant devant les yeux les
différens égaremens d’une raison emprisonnée dans un cerveau déréglé. Je me promene dans
les vastes Galeries de l’Hopital des fous, & je
m’arrête devant chaque chambre, pour offrir mes prieres
à Dieu pour des gens qui m’accablent d’injures. J’en
vois de pétrifiez, pour ainsi dire, par une douleur
morne & sombre : j’en vois d’enjoüez, qui semblent
triompher de leur propre malheur : j’en vois de furieux,
qui ont revêtu le naturel des bêtes féroces : enfin,
j’en vois, qui les yeux levez au ciel, & dans une
attitude d’adoration vomissent les Blasphêmes les plus
horribles. Après avoir contemplé toutes ces miseres avec
l’attention qu’elles méritent, après avoir fait sur
elles des reflexions propres à me remplir l’ame, d’un
côté, de compassion, & de l’autre, de gratitude, je
tâche à diminuer insensiblement l’affliction qui me
navre le cœur ; & je ne transporte dans ces azyles
charitables, qui ne sont destinez qu’aux indispositions
corporelles. De cette maniere, je fais un cours de
charité dont ma foible vertu tire des avantages
inexprimables, qui sont inaccessibles à ces hommes qui
vivent dans l’abondance, & dans les
plaisirs. Ils n’ont pas seulement une idéé <sic>
des miseres qui accablent un grand nombre de leurs
prochains, & qui pourroient être soulagées par un
rien tiré d’un superflu qu’on prodigue dans la recherche
de plaisirs criminels, ou du moins imaginaires. Je finis
ma derniere promenade de cette nature, par visiter
l’Hopital de St. Thomas. J’y contemplai une varieté
étonnante de tous les maux corporels, qui peuvent
répandre de l’amertume sur la vie humaine ; mais la
particularité, qui est le motif de cette lettre, étoit
la vue d’un jeune garçon de dix ans, qu’on alloit faire
sortir de la maison, comme incurable. Mon cœur fut abimé
dans la plus profonde affliction, en songeant à ce que
pourroit devenir ce malheureux Enfant, qui, à ce qu’on
me dit, n’avoit ni Pere, ni Mere, ni parens, ni aucun
ami au monde, dont il pût espérer le moindre secours. Ce
pauvre Garçon lut ma douleur dans tout mon air : il
s’approcha de moi, il me conjura de parler pour lui,
& de faire en sorte qu’il pût mourir dans l’Hôpital.
Hélas ! ce n’est pas par un Principe
d’inhumanité, que les Directeurs de cette maison
agissent ainsi ; c’est par impuissance. On ne sauroit
les loüer assez sur la maniere dont ils administrent les
revenus de l’hopital, sur la bonne nourriture & les
excellens rémedes, qu’ils procurent aux malades, &
sur les tendres soins qu’ils ont pour les malheureux,
qui sont sous leur direction. Mais leur fonds n’est pas
assez fort, seulement pour fournir aux besoins de ceux
dont on espere la guérison ; ce qui les force à faire
sortir les Incurables, pour l’amour de ceux dont les
maux ne sont pas desespérez. Chaque année, un bon nombre
de personnes ont le même sort que le malheureux Enfant,
dans je viens de parler, & qui, selon toutes les
apparences, traine encore son cadavre vivant dans nos
rues. S’il y a quelque chose au monde, qui puisse
inspirer de la sensibilité à l’inhumanité même, c’est la
situation, que je viens de depeindre, & dont il
n’est pas possible d’exprimer toute l’horreur. Selon
moy, les Necessiteux ont un droit incontestable au
superflu des riches ; mais je doute fort
qu’on leur rende justice, avant ce jour redoutable, où
le masque des distinctions extérieures sera arraché aux
hommes, qui seront obligez de rendre compte de l’usage
qu’ils auront fait de leur malheur, ou de leur fortune.
Vous feriez bien pourtant, Monsieur, de remplir les
devoirs où vous engage votre titre de Tuteur de la
Nation. Servez-vous des couleurs les plus fortes, pour
faire un tableau touchant de l’affreux Etat des
Incurables, afin de porter les hommes les moins durs à
se procurer la satisfaction la plus noble, en soulageant
un petit nombre de personnes, dont les miseres sont
jusqu’ici hors de la sphere de la charité publique. Un
des Directeurs de cet Hopital m’a dit, que si l’on
proposoit d’établir une retraite à part, pour ceux qui
n’ont plus rien à faire dans le monde, que de se
préparer à une mort prochaine, il croyoit que la chose
seroit aussi-tôt faite que dite. Je ne trouve pas de
moyen plus aisé de faire une pareille Proposition au
public, qu’un papier comme le vôtre ; &, je vous
conseille de ne le pas négliger, si vous
voulez qu’on vous croye aussi homme de bien, que vous
tachez à le paroitre. Je suis &c. Philanthrope. »
