Le Mentor moderne: Discours LXII.
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Ebene 1
Discours LXII.
Zitat/Motto
Hic est aut nusquam
quod quӕrimus. Horat.
Ce que nous cherchons se trouve ici, ou
nullepart.
Zitat/Motto
Hic est aut nusquam
quod quӕrimus. Horat.
Ebene 2
Metatextualität
Je ne donnerai aujourd’hui à mes
Lecteurs, sinon quelques passages de deux de nos Théologiens
Anglois. Ce sont de grands hommes, l’un & l’autre, mais
d’un Génie différent. Le prémier s’attire l’admiration du
public par l’art merveilleux qu’il possede de mettre la
vérité dans tout son jour, & de convaincre la raison. Le
second nous charme par la fécondité d’une imagination réglée
propre à tracer les portraits les plus beaux de la vertu,
& à exciter dans nos cœurs l’amour le plus vif pour
elle. L’un est un Théologien grand Philosophe, l’autre un
Théologien grand Orateur. Voici ce que j’ai tiré du prémier.
Ebene 3
« Supposé que le monde ait eu un
commencement, il faut de nécessité, qu’il ait été produit
avec dessein, ou par un simple hazard. Il doit avoir reçu la
forme, d’un Etre, qui en a arrangé les
différentes parties ; & cet Etre doit posséder les
attributs de bonté, de puissance, & de sagesse, dans le
dégré le plus éminent. En un mot, l’Auteur du monde doit
être ce qu’on appelle Dieu. Ou bien, il faut supposer que la
matiere, existant de toute Eternité, ait été dans une
confusion éternelle de mouvemens jusqu’à ce qu’enfin l’Ordre
soit sorti du sein du desordre, & que les différentes
parties de cette matiere, s’attachant les unes aux autres,
aient produit l’arrangement admirable, qui s’étend sur tout
l’Univers. Cette seconde supposition peut-elle entrer dans
l’imagination d’un homme sensé ? Peut-on se mettre dans
l’Esprit, que dans cette variété étonnante des corps, qui
tendent tous à un but fixe, le Hazard peut avoir égalé une
sagesse, qui absorbe tout entendement humain ? En vérité,
quiconque admet une pareille extravagance doit arracher ses
opinions à sa volonté, & non pas les recevoir de sa
raison. Accordons pour un moment à l’Athée, que les raisons
pour & contre les Principes de la Réligion soient d’un poids égal : il faut avoüer, que dans
cette supposition même, il est le plus insensé de tous les
hommes ; parce que les Dangers où peuvent nous exposer l’une
& l’autre opinion sont d’une inégalité infinie. Je veux
qu’un homme croye, qu’il n’y a ni Dieu, ni vie à venir : je
veux même qu’il ait raison, mais qu’il n’en soit point
convaincu ; car la conviction à cet égard est absolument
impossible : quels avantages peut-il attendre de son
sentiment ? Ce ne sont que des avantages temporels,
puisqu’il ne sauroit se flatter de jouїr de quelque bonheur,
quand il n’existera plus. Mais, éxaminons la nature des
avantages que son opinion lui promet dans cette vie. Elle
lui procurera une liberté entiere de faire tout ce qu’il
veut, & de ne rien réfuser à ses désirs ; c’est-à-dire
qu’elle lui donnera de motifs plus forts, & plus
nombreux ; pour être intempérant, voluptueux, injuste.
Tristes prérogatives, puisqu’elles ne serviront, qu’à
détruire sa santé, à énerver sa raison, à répandre des
tenebres sur son entendement, à le rendre odieux aux hommes,
& à l’exposer à des dangers continuels. Le
vice ne sauroit jamais procurer une utilité réelle à un Etre
raisonnable ; & cependant la liberté dans le vice est le
seul bien, qu’on puisse attendre des Principes d’un Athée.
Mais, tous les hommes ne sont pas également portez aux
desordres : il y en a, qu’un heureux tempéramment fait
pancher vers la tempérance, vers la modération, & vers
la justice. Pour ceux-là, il ne sauroient rien espérer de
l’Irréligion, & leur heureux naturel peut se promettre
les secours les plus forts des opinions contraires à
l’Athéїsme. Il faut avoüer pourtant, qu’il y a un avantage
réel attaché à l’incrédulité : c’est qu’elle lui ouvre un
azile sûr contre la rage de la persécution, qui menace
souvent ceux, qui se devouent veritablement à la réligion,
& à la piété ; mais, cet avantage est bien foible. Si
Dieu éxiste, & si l’ame est immortelle, qu’elle
différence n’y a-t-il pas alors entre les inconveniens de
ces deux opinions ? Le fini ne differe pas moins de
l’infini : le temps n’est pas moins différent de l’Eternité.
Ce n’est pas tout de convaincre l’incrédule
de l’Existence de Dieu : il s’agit encore de le persuader de
la Divinité de l’Ecriture sainte ; & je ne croi pas
qu’il soit difficile de produire cet effet sur un homme, qui
s’aime assez lui-même, pour vouloir bien se rendre à
l’évidence. Je prie ceux qui sont d’un tel caractere de
vouloir bien considérer d’une maniere calme & attentive
la réflexion suivante, aussi simple que forte. S’il y a un
Dieu, dont la providence s’étend sur toutes les Creatures,
n’est-il pas raisonnable de penser, qu’il doit avoir un soin
particulier de l’homme, la partie la plus noble de tout le
monde visible ? Ce Dieu a rendu les hommes capables d’une
existence éternelle : n’est-il pas naturel qu’il ait mis à
part pour eux une félicité éternelle ; & qu’il leur ait
revelé, par quels moyens, & sous qu’elles conditions,
ils peuvent parvenir à un bonheur si convenable à leur
Nature ? Je croi pouvoir inférer de là, qu’il doit y avoir
une révélation ; mais, où la trouverons-nous ? C’est là
dessus que je veux être entiérement impartial,
& m’en fier aux soins de ceux-là même, qui révoquent en
doute l’autorité de ce que j’appelle l’Ecriture sainte.
Qu’on me produise quelque livre que ce soit, comme une
révelation divine, je l’accepterai comme tel, dès qu’on m’y
montrera qu’il en a les caracteres. Qu’on me produise donc
un livre dont la Doctrine soit aussi digne de Dieu, que
conforme à la nature & à l’utilité de l’homme, &
dont tous les préceptes fortifient & étendent la raison,
bien loin de la combattre ou de la détruire : Qu’on me
produise un livre dont l’autorité soit fondée sur un nombre
infini de Miracles étonnans attestez par plusieurs
personnes, qui en aient été les témoins oculaires, & qui
n’ayent jamais été soupçonnés d’aucune vue mondaine : Qu’on
me produise un livre, qui, outre tous ces sceaux de la
Divinité, ait eu la force de triompher des prejugez &
des passions des hommes, & de s’étendre par tout
l’univers sans aucun secours temporel, & même en dépit
des Rois les plus puissans, & des Philosophes les plus
subtils ; obstacles les plus puissans, qui puissent barrer
les progrès d’une Réligion : Qu’on me produise
un tel livre, & ce sera ma Bible. Mais, si l’on ne
trouve point un Pareil livre, & si les Caracteres que je
viens de tracer conviennent uniquement & parfaitement à
ce que je reconnois pour la Révélation divine, qu’y a-t-il
de plus naturel, & de plus raisonnable, que de la
reconnoitre pour telle, & d’y chercher la source de la
vertu & du bonheur ? Après avoir développé une preuve,
que je croi propre à convaincre tout homme sensé, de la
Divinité de la Doctrine de Jesus Christ, je ferai tous mes
efforts pour porter les incrédules, à se mettre en état
d’être accessibles à la force de cette preuve. La matiere
est de la plus grande importance, personne n’en doute ;
& par conséquent ; s’il fut jamais de l’intérêt d’un
homme d’être impartial & raisonnable, il faut l’être
ici ; puisqu’il s’agit d’un bonheur, ou d’un malheur
éternel. Il faut donc qu’on n’approche de ce sujet qu’avec
une ame calme, & dans le silence des passions : il faut
qu’on fasse tous les efforts possibles, pour éloigner de son
esprit les préjugez & l’intérêt temporel ;
féconde source des préventions dangereuses. Il me semble,
que je puis avec justice exiger cet équilibre de la raison,
de tout homme, qui veut éxaminer cette matiere avec succès.
Je sai bien, qu’on n’est pas le maitre de croire ce que l’on
veut, & que c’est l’évidence, & non pas l’utilité,
qui est en droit de régler nos jugemens ; mais, je sais en
même tems, que convaincus de l’importance d’un sujet, nous
sommes les maitres de réfléchir avec attention, & avec
impartialité, & de suspendre notre jugement jusqu’à ce
que par un éxamen severe nous soyons en droit d’en décider.
Si cette indifférence pour les opinions, qui procede d’un
amour sincere pour la Vérité, convient à l’incrédule, disons
la vérité, elle convient encore à ceux, qui consacrent leur
cœur à la Religion. Si quelqu’un combat sérieusement les
principes de la Religion, s’il traite ce sujet d’une maniere
digne de son importance, & s’il marque un désir
véritable de se ranger du côté des raisons les plus fortes ;
il est certain qu’il faut l’écouter, qu’il faut peser les
preuves qu’il allegue, & qu’il est en
droit de les soutenir, jusqu’à ce qu’on lui en ait fait voir
la foiblesse. Il n’en est pas ainsi d’un homme, qui prétend
tourner la Religion en ridicule, & en renverser par deux
ou trois traits d’esprit un sistême établi sur le fondement
le plus solide. Un tel homme ne mérite pas qu’on lui
réponde : au lieu de répandre du ridicule sur la Religion,
il se rend ridicule lui-même auprès de toutes les personnes
sensées, qui sentent qu’il badine aux dépens de ses plus
grands intérêts, & qu’il sacrifie le salut de son ame au
plaisir de dire un bon-mot. Tous ceux, par conséquent, qui
sont trop raisonnables, pour s’étourdir eux-mêmes par un
pareil excès d’extravagance, & par une ivresse d’ame si
pernicieuse, doivent entrer dans l’éxamen de cette matiere
avec tout le sérieux imaginable, & considérer d’une
maniere tranquille, & attentive les argumens qu’on peut
alléguer de part & d’autre. Loin de cet éxamen tout
intérêt mondain, tous plaisirs des sens, toute opiniatreté,
tout desir de réputation : il s’agit d’un
intérêt infiniment supérieur à tous ces intérêts grossiers.
Songeons que les principes de la Religion sont vrais, ou
faux, indépendemment de nos Réflexions ; & que notre
maniere de les considérer n’en change pas la nature. La
vérité de tous les objets est déja fixée : Il y a un Dieu,
où il n’y en a point : Notre ame est immortelle, où elle ne
l’est pas. L’Ecriture est divinement inspirée, ou bien elle
ne contient que des impostures. Ces propositions
diamétralement opposées, sont nécessairement les unes vrayes
& les autres fausses ; & nous ne sommes pas les
maitres d’y rien changer. . . La nature des choses ne se
prête point à nos conceptions, & ne se plie pas à nos
intérêts. Par conséquent, il faut considérer impartialement
ce qui est vrai, & non pas ce que souhaiterions qui fût
vrai. »
Ebene 3
« Il s’agit à présent de parler de Dieu, de sa nature,
& de ses attributs. Mais, qui est suffisant pour ces
choses ! sur-tout, qui suis-je, moi misérable Ver de terre,
que j’entreprenne de parler de celui qui me donne la parole,
& dont je tiens la vie, le mouvement, & l’Etre ? Je
suis un esprit borné. Que dis-je ? Je suis un homme
criminel, & digne de la Damnation. Comment oserois-je
former le dessein de dévoiler la Nature de l’Etre infini, du
Saint des Saints ? Helas ! dès que je commence seulement à
porter mes réflexions sur lui, mes pensées se troublent
audedans <sic> de moi, mon imagination se confond, ma
raison est étonnée, mon cœur se perd dans des sentimens
confus, un étourdissement se répand sur toutes les facultez
de mon ame, sa justice m’abbat, sa Miséricorde me réleve, sa
sagesse m’absorbe, sa gloire m’éblouit. A cause de sa
grandeur, comme dit Job, je ne saurois me souffrir. La
moindre lueur de sa face adorable me donne de l’horreur pour
moi-même, & me fait repentir dans le sac, & dans la
cendre. »
