Le Mentor moderne: Discours LX.
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Discours LX.
Zitat/Motto
In amore hæc insunt omnia.
Tous ces inconvéniens sont à craindre dans l’amour.
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Rien ne me donne plus de
mortification, qu’un grand nombre de Lettres que je reçois de
toutes parts, remplies de plaintes sur la conduite des Peres
& des Meres, qui font l’amour pour leurs Enfans. J’y vois
des personnes d’âge, qui ont absolument effacé de leur mémoire
les sentimens, que la jeunesse excita autrefois dans leurs
cœurs, & qui s’opiniatrant à ne point entrer dans les
tendres intérêts de leurs fils & de leurs filles, ne veulent
régler le mariage, que sur les maximes ordinaires du négoce. Dès
qu’un jeune-homme s’avise de faire l’amour dans certaines
familles, le futur Beau-Pere le traite, comme si tous les biens
du malheureux amant lui étoient Hypothéquez ; & ils le
deviennent bientôt réellement par le Contract de mariage. Ces
sortes d’extorsions sont les plus inhumaines qu’on puisse
imaginer. Un fourbe de profession, qui tend des
embuches à l’imprudence des jeunes gens riches, est mille fois
plus pardonnable à mon avis, que certains Peres qui cherchent le
moyen de ruiner un honnête homme, dans la passion illimitée,
qu’il a pour sa maitresse ; & dans la profonde estime, qu’il
sent pour la famille, où il voudroit entrer. Les deux lettres
suivantes mettront ce sujet dans un plus grand jour, &
serviront peut-être à rendre plus raisonnables quelques uns de
nos compatriottes, qui, appuiez sur la mode, se pardonnent des
injustices si criantes. Lettre a l’Auteur.
Autre Lettre Sur le même sujet.
Voici encore deux autres Lettres, qui ne roulent par sur
la même matiere ; mais, qui regardent le mariage, & qui par
consequent ne viennent pas ici mal-à-propos.
Autre Lettre a l’Auteur
D’une certaine Ville de Cumberland.
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Brief/Leserbrief
« Monsieur, Il n’est pas
possible d’exprimer la satisfaction, qu’on reçoit de vos
feuilles volantes dans nos Provinces Septentrionales. Je
suis persuadé, que par tout elles doivent produire un
effet semblable, & qu’elles plaisent généralement à
toutes les personnes, qui ont assez de mérite pour aimer leur prochain. Mais, comme tous les
peuples n’ont pas les mêmes penchans, le même gout,
& le même tour d’esprit, il est naturel de croire,
que vous ne procurez pas à tous vos Lecteurs des
plaisirs de la même nature. Pour nous autres
Septentrionaux, nous sommes sur-tout charmez de vos
réfléxions, qui roulent sur le mariage, & qui par là
nous interessent extraordinairement. Nos Provinces se
sont toujours acquis une grande réputation, par leur
attachement à la propagation de l’Espece. Si les Gots
& les Vandales ont inondé autrefois toute l’Europe
de leurs habitans superflus, vous savez que nous avons
l’honneur, nous autres peuples de la Province de York,
de fournir toute la Grande Bretagne de Palfreniers &
de Notaires. Je n’entrerai pas ici dans une recherche
Philosophique des causes de cette fécondité qui nous est
particuliere. C’est peut être notre Climat, ou la
constitution de nos corps ; ou bien l’un & l’autre.
Il se peut encore qu’elle procede du gout naturel de nos
femmes, qui, incapables de coquetterie,
donnent toute leur tendresse à leurs Epoux ; & de
l’heureuse rusticité des hommes, qui ne connoissent
point les vices Méridionaux qui rendent effeminez ceux
qui s’y abandonnent. Quoi qu’il en soit, le fait est
certain, & l’Eloge que je viens de donner à ma
Patrie, fondé. Mais, je prévoi, que vous en tirerez une
conséquence, qui, malheureusement pour moi, ne l’est
pas. Vous vous imaginerez, sans doute que je jouïs déjà
de l’heureuse possession d’une de nos Sabines ; ou, que
du moins, je ne suis pas fort éloigné d’une union si
satisfaisante. Vous vous trompez bien fort, Monsieur,
& mon cœur me dit que je ne suis pas fait pour cette
félicité. J’aime, on ne me hait pas, & je n’en suis
que plus malheureux. Le Pere de ma Maitresse me tient le
pied sur la gorge de la maniere la plus impitoyable ;
& je dois, ou signer ma ruine, ou renoncer pour
jamais à l’aimable Galathée. Que ferai-je ? Mes plaintes
sont inutiles. Les tempêtes qui descendent de nos
Montagnes ne sont pas plus rudes que le vieux Gentilhomme ; & c’est parler à nos rochers,
que de lui adresser les prieres les plus humbles, &
les plus touchantes. Il est vrai que ma Maitresse
m’écoute, & qu’elle soupire tendrement ; mais, sa
douleur ne fait qu’augmenter la mienne. Elle est trop
bien née, pour désobeir à son Pére ; & je l’estime
trop, pour vouloir être heureux aux dépens de son
devoir, & de sa réputation. Avant que de m’être
livré à cette passion, aussi agréable d’un côté, que
malheureuse de l’autre, rien n’étoit capable de troubler
ma belle humeur. Je dansois, je chantois, je brillois
par mon enjoument dans toutes les compagnies des Dames.
N’ayant qu’un désir indéterminé de leur plaire en
general, je suivois mon penchant sans la moindre
inquiétude : je ne me génois pas même pour avoir de
l’esprit ; persuadé qu’on déplait plus facilement au
beau sexe, par un excès que par un manque de génie. La
tendre Galathée a renversé tout d’un coup ce plan d’une
félicité aizée. Je suis triste, inquiet, taciturne. Je
crains tout, je n’espere rien. Il est vrai qu’elle fait
tous ses efforts pour me consoler de la
dureté de son Pere. Elle reçoit mes visites à toute
heure du jour, elle desespere mes rivaux par ses
rigueurs, & par toute sa conduite elle persuade a
tout le monde que je dois bientôt être le plus heureux
des mortels. Vous rajeuniriez, mon cher Monsieur, si
vous pouviez nous voir nous promener ensemble,
lorsqu’une belle soirée d’Eté semble répandre le calme
sur tout l’univers. Nous goutons alors toute cette joye
pure & naturelle, dont une tendresse sincere peut
inonder deux cœurs également touchez. Je m’enivre en
marchant du plaisir de la voir. L’heureux couple, qui
habita le Paradis, ne gouta pas dans ses promenades un
plaisir plus parfait. Le murmure d’un ruisseau, dont le
cours semble se régler sur la lenteur denos <sic>
pas, me paroit rude auprès de la voix de mon aimable
maitresse : les tons plaintifs des tourterelles, qui
attendent leurs compagnes dans les grottes prochaines,
n’ont rien de tendre, & de touchant en comparaison de cette espece de mélodie, que le
cœur de ma Galathée fait menager à toutes ses paroles.
Mais, helas ! tous ces plaisirs font place à la plus
cruelle amertume, dès que j’ai perdu ma maitresse de
vue. Je vois que je ne fais que perdre mon tems, &
qu’il n’y a pas la moindre apparence, que je lapossede
<sic> jamais. Son Pere fait que je ne saurois
vivre sans elle, & il fait en même tems, que si je
souscris à ses conditions, je trainerai avec elle une
vie triste & languissante. Je vous conjure,
Monsieur, de vouloir bien y mettre ordre, en décidant
sur les propositions suivantes. L’Autorité d’un pere ne
doit-elle pas dans un païs libre s’accommoder aux droits
légitimes du cœur de sa fille ? Les Peres, qui sont
obligez de donner le vetement & la nourriture à
leurs Enfans, quand ils sont jeunes, ne sont-ils pas
obligez quand ces Enfans sont parvenus à un certain âge,
de satisfaire à leurs passions, pourvû qu’elles ne
s’écartent pas du devoir ? Si vous trouvez bon, comme je
le crois très nécessaire de prendre le Pere sous votre
Tutelle, la fille n’estelle pas en droit de
me prendre pour son Tuteur ? Ces points, & d’autres
semblables, faute d’être décidez une fois pour toutes,
causent de grands desordres dans le monde ; & il me
semble que ce seroit une entreprise digne de vos
lumieres, de votre expérience, & de votre amour pour
le genre-humain, de fixer nos opinions à ces égards.
Tous nos Septentrionaux vous en conjurent, &
sur-tout moi, qui me fais un devoir & un plaisir
d’être &c. »
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Brief/Leserbrief
« Monsieur, Je suis déja dans
la vingt & troisieme année de mon âge, & j’ai un
amant, à qui mon Pere a permis de me rendre visite sur
le pied de mon futur mari. Vous voyez bien, qu’il n’est
pas de mon intérêt de le perdre, puisque d’ailleurs
c’est un homme de mérite, & qui m’auroit plû il y a
six ans. Cependant, je ne sai comment faire pour me le
conserver. Je remarque que mon Pere se
prévaut de la passion, que cet honnête homme a pour moi,
qu’il veut le tyranniser, & qu’il a dessein d’éxiger
de lui des conditions capables de le faire deserter,
malgré toute la vivacité de sa tendresse. Il m’ordonne
de marquer à mon amant beaucoup de froideur, & une
indifference parfaite. Je dois lui obéïr ; je le sai :
mais, si vous voulez bien insérer cette Lettre dans
votre feuille volante, le pauvre Garçon ne sera pas
choqué de mon procedé, & il en démêlera la
contrainte, sans beaucoup de peine. Je l’aime au delà de
l’imagination ; & je suis tellement satisfaite des
conditions qu’il nous propose, que je le prie de ne pas
aller plus loin. Je ne veux pas qu’il croye un jour
m’avoir achetée trop cher. Ma Mere est instruite de ma
tendresse pour lui, & par conséquent il faudra bien
que mon Pere se rende. Je suis &c. P.S.
Permettez-moi de prendre cette occasion, pour l’assurer
de ma tendresse, & pour le supplier de faire le
contract de mariage d’une telle maniere que
je puisse trouver mon bonheur plûtôt à être sa femme,
qu’à être sa veuve. »
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Brief/Leserbrief
« Nous, qui avons signé
celle-ci, nous sommes mari & femme depuis quinze
ans, & vous saurez, s’il vous plait, que depuis le
jour de nos Nôces, nous nous sommes querellez
régulierement deux fois par jour, quoique nous ayons une
véritable tendresse l’un pour l’autre. La raison de cet
inconvénient domestique c’est que nous sommes tous deux
également vifs, & que nous ne nous donnons pas l’un
à l’autre le loisir d’avoir raison. C’est là la
malheureuse source de nos chicanes, qu’un peu plus de
patience & de sang froid de part & d’autre
préviendroit indubitablement. A la fin, nous nous sommes
avisez d’un expédient, qui fait merveilles : nous sommes
convenus, que le prémier de nous qui se
passioneroit ne manqueroit pas de se retirer dans un
autre chambre, & que de là il écriroit ses Griefs au
prétendu offenseur ; que le porteur du billet seroit un
de nos Enfans, & que celui à qui la lettre
s’adresseroit seroit obligé de demander pardon, quand il
seroit sûr de n’avoir pas tort. Nous avons arrêté qu’il
falloit mutuellement nous faire ce petit sacrifice,
parce que nous trouvons que c’est un bienfait digne de
cette complaisance de vouloir bien sortir de la chambre,
& prendre la peine d’écrire une lettre, simplement
dans la vue d’éviter des querelles. Nous nous trouvons
parfaitement bien de cette methode, qui nous donne le
tems de penser. Ajoutez-y les souris, & les manieres
enfantines de nos petits messagers, dont la vue ne
manque jamais de calmer un reste de dépit, qui peut
s’être sauvé de l’effort de nos Réfléxions. Depuis cet
heureux Periode, nos Enfans & nos Domestiques ne
s’apperçoivent plus de nos Divisions, & n’en tirent
plus occasion de négliger leurs devoirs. Ce qui plus
est, depuis ce tems nous remarquons l’un dans l’autre
une infinité de bonnes qualitez, dont nous
ne nous étions point apperçus auparavant ; par ce que
nous étions trop impatiens pour nous éxaminer à fond,
& pour nous rendre une justice mutuelle. Nous nous
sommes crus obligez de vous communiquer notre secret,
parce que nous en croyons la connoissance très utile au
public. Nous sommes, &c. P.S. Dans ce moment, ma
femme m’écrit de la chambre prochaine, qu’elle n’aime
point dans ma lettre nos chicanes, & qu’il vaudroit
mieux mettre nos fréquens débats. J’y souscris ; mais
vous saurez, que, puisque débats il y a, c’étoit
toujours notre coutume d’entrer dans ces débats, dans un
Committé de toute la Maison. »
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Brief/Leserbrief
« Monsieur, Comme je crois
que nous autres gens mariez, nous sommes sous votre
tutelle aussi-bien, que ceux dont la conduite est moins
réguliere, je suis bien aise de vous faire savoir que ma femme est du nombre de celles, qui
ne sont jamais, ni trop satisfaites, ni trop
mécontentes. J’avoue pourtant que dans le caractere de
la mienne le mécontentement entre un peu trop. Elle est
extremement dans le gout des soliloques ; &, tout en
se promenant dans la maison, elle se laisse échapper
certains proverbes interrompus, qui marquent d’une
maniere vague, qu’elle voudroit bien voir tout son
ménage sur un autre pied : tels sont, Je ne dis rien,
mais. . . Je sai bien ce que je sais, moi. . . Tout cela
est fort bien ; mais, je sens bien où le soulier. . .
J’ai la tête plus grosse que le poing, & si
n’est-elle point. . . Pour moi, je la laisse parler
tranquillement, sans daigner m’informer du sujet de ses
plaintes, que je ne cherche que dans sa constitution. Je
l’appelle d’ordinaire mon petit murmure, & je suis
tellement fait à ce bruit sourd, que je ne saurois
m’endormir sans l’entendre. Vous ne feriez pas mal, ce
me semble, de communiquer ce petit phénomene au public,
afin que bien des gens qui s’imaginent, que leur
<sic> femmes sont de mauvaise humeur, aprennent
qu’elles ne sont qu’un peu mécontentes. Il
est bon de savoir distinguer une maladie d’avec une
passion. Pour moi, je suis sûr que bien des gens
mangent, boivent, & dorment à merveilles, quoi que
dans le fond ils soient nez malades. N’y en a-t-il point
qui parviennent à un âge décrepit, sans avoir jamais
senti de leur vie ni joie ni affliction ? Je suis,
&c. »
