Le Mentor moderne: Discours LIX.
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Discours LIX.
: A Venise qui
passe à bon droit dans tous les pais pour la Mere de la fine
Politique, on voit auprès du Palais du Doge plusieurs grands
Lions de marbre artistement travaillez, & qui semblent
attendre leur proye la gueule beante. Ceux, qui veulent donner
au Sénat quelque avis, touchant les choses, qui se passent dans
la Ville, ne font que glisser un billet dans la gueule de ces
Bêtes ; & c’est par ce moyen que le
Gouvernement est instruit de mille secrets, qui concernent les
intérêts de la République. De cette maniere, le Donneur d’avis
reste caché, & il n’a rien à craindre de l’indiscretion d’un
Ministre d’Etat. Ce sont les Lions seuls, qui découvrent tout,
& il n’y a pas la moindre irrégularité dans la conduite d’un
Officier de la République, pas un mot séditieux laché
imprudemment dans une compagnie, que le Sénat n’en soit
aussi-tôt informé. Nos savants n’ont par conséquent pas tort,
s’ils tirent de là l’origine du titre qu’on donne parmi nous aux
Espions des prémieres têtes du Royaume. Cette Etymologie est
assez plausible, & je m’en suis contenté pendant plusieurs
années ; mais, j’ai été assez heureux à la fin, pour trouver un
petit manuscrit, qui dérive la dénomination dont il s’agit,
d’une source Domestique, qui me paroit bien plus naturelle, que
celle qu’on va chercher jusqu’au Palais de St. Marc. Sous le
regne de la fameuse Reine Elisabeth, dit mon Auteur, le celebre
Walsingham se servoit d’un grand nombre d’espions, dont l’Etat
recevoit des avantages très-considérables. Walsingham étoit l’homme de son siecle, qui
sût le mieux démêler un caractere, & il ne changeoit jamais
un homme en Lion, qu’il n’eut toutes les qualitez nécessaires
pour en bien remplir tous les devoirs. Il est vrai, que ses
contemporains ont dit de lui, qu’il ne les estimoit pas
d’avantage pour les services qu’il en tiroit ; & que
souvent, après les avoir engagez, dans une démarche
un peu scabreuse, il leur laissoit demêler la fusée tout comme
ils le trouvoient à propos. Pour moi, je ne saurois m’imaginer,
qu’il en ait agi de cette maniere par un principe
d’ingratitude : ce n’étoit apparemment qu’un trait de fine
politique, qui n’a plus rien à démêler avec les talens des
hommes, lorsque par quelques accidens ces talens sont devenus
inutiles. Ce qu’il y a de certain, c’est que malgré la
corruption de cet âge qui rendoit nécessaire le commerce de ce
grand Ministre avec ces bêtes feroces, il avoit une véritable
estime pour les vrais hommes. Il ne se contentoit pas de
respecter & de chérir leurs belles qualitez, & leurs
lumieres : il les honoroit des marques les plus fortes de sa
générosité ; il les accabloit de graces, sans aucune vue
d’intérêt : & un honnête homme, quoi qu’ennemi déclaré de
Walsingham, pouvoit plus compter sur ses bienfaits, que sur les
faveurs des Ministres à qui ils avoient rendu les services les
plus importants. Ce furent ces manieres nobles & attirantes,
qui firent dire cette espece de bon mot à Mr. Raleigh, qui étoit
son plus grand Antagoniste, & qui n’épargnoit
rien pour le détruire : Il est
vrai que par le moyen des courses, des regards, & des
rugissemens de ses Lions, il apprenoit les routes de tous les
cœurs, & les moyens sûrs de gagner tous les hommes, à qui la
fortune n’étoit pas absolument indifférente. Il avoit des Lions
furieux pour le service de la sainte Eglise, & des Lions
couchans propres à être mis aux pieds de la Reine sa Maitresse ;
mais, il les avoit si bien dressez, que dans l’espace de
vingt-quatre heures ils passoient les uns dans le caractere des
autres sans forcer en aucune maniere leur naturel. Il est
certain, que la connoissance de tant de secrets devoit répandre
de grands agrémens sur la vie d’un homme aussi spirituel &
aussi capable de réfléxion, que Walsingham. Il voyoit tous ses
contemporains presque comme ils étoient réellement, & non
tels qu’ils s’efforçoient à paroitre aux yeux des hommes ; &
il savoit continuer ce commerce avec leurs pensées & avec
leurs sentimens, par la maniere d’élever ses Lions,
dont il affamoit les uns, & nourissoit bien les autres,
selon leur differentes constitutions. Après avoir donné au
Lecteur cette idée précise & nécessaire de Walsingham &
de son habile barbier, j’entre en matiere, & je vais faire
une description aussi éxacte, qu’il m’est possible, de cette
Espece d’animaux, qu’on désigna à Londres par le Titre de Lions.
Depuis que l’habile Walsingham a éxercé la charge de Secretaire
d’Etat, tous nos Ministres, n’ont rien négligé pour conserver la
race de ses Bêtes utiles. Sachant que le Lion est un des
supports de la Couronne de la Grande Bretagne, ils ont cru
impossible de bien gouverner, sans cette race, un état aussi
rempli que le nôtre de factions, & d’intrigues. Un Lion, ou
espion du prémier rang, ne manque jamais d’avoir sous lui
quelques bêtes de proye subalternes, qui vont à la chasse des
particularitez détaillées propres à entrer dans le rapport
general. Pour lui il trouve son vrai gibier dans les Caffez
& dans les Cabarets, & il arrive bien rarement qu’il en
revienne à vuide. Son rugissement articulé à une force terrible, dont le son aggrave tout ce qu’il
exprime. C’est un animal d’un naturel cruel, & sanguinaire :
aussi, n’y a-t’il point de secrets à qui il donne la chasse avec
plus d’ardeur, que ceux, qui font décapiter, pendre, &
mettre en quartiers. S’il flaire de loin un discours, ou une
action, qui semblent tendre au bien de l’Etat, il sent d’abord
que ce n’est pas là ce qu’il lui faut, il tourne sa course
ailleurs, & se met sur la piste de quelque gibier plus
savoureux. On ne sauroit s’imaginer les tours adroits dont il se
sert, pour reüssir dans sa chasse. Il sait faire le chien
couchant ; &, par mille sauts badins, il attire sa proye,
& tache de la faire venir à la portée de ses griffes
meurtrieres. Il a encore un talent merveilleux : c’est d’imiter
en perfection la voix de chaque animal, qu’il cherche à
attrapper ; & qui trompé par ces sons croit avoir à faire à
une bête de sa propre espece. Rarement trouve-t’on une troupe de
nouvellistes, qu’il n’y ait au milieu d’elle un de ces Lions à
figure humaine. Jamais il ne manque de se placer dans les lieux
publics, auprès de ces petits fanfarons Politiques, qui
s’érigent en Orateurs dans tous les endroits, où l’on veut bien leur prêter attention. S’il y a, dans un caffé, un
petite retraite, réservée pour les Réfléxions, qu’on se dit à
l’oreille, on le verra dans une posture non-chalante, aussi peu
éloigné de là, qu’il peut l’être sans affectation. J’ai toujours
rémarqué, que tous ces Lions sont grands amateurs de toutes
sortes de feuilles volantes : ils y jettent les yeux, de l’air
du monde le plus attentif, quoi que toute leur attention soit
concentrée dans leurs oreilles ; & j’en ai vu, qui après
s’être saisi d’une gazette mouchoient la chandelle à tout
moment, pour pouvoir mieux entendre tout ce qui se disoit dans
leur voisinage. Ils rumineront pendant deux heures d’Orloge sur
un seul paragraphe de vieilles nouvelles, pourvû qu’on parle
pendant tout ce tems autour d’eux ; & leurs réflexions sur
ces sortes de matieres ne s’épuisent qu’avec le babil des
assistans. Après avoir dépeint ces monstres avec toute
l’éxactitude dont je suis capable dans le dessein de garantir de
leurs dents certaines personnes imprudentes, qui ne s’en défient
pas, il ne sera pas hors d’œuvre que je leur dise un mot à
eux-mêmes. Je voudrois les prier de croire, que non
seulement leur espece est également odieuse à Dieu, & aux
Hommes ; mais qu’elle est encore méprisée souverainement par
ceux-là même, qui s’en servent. Les Archers, & les
Bourreaux, sont absolument nécessaires dans un état, & peut
être en est-il de même des Bêtes féroces, dont il s’agit ici.
Cependant, jusqu’à quel point les hommes qui se chargent
d’emplois si Barbares, ne sont-ils pas odieux & méprisables
aux yeux de leurs compatriotes ? Il n’y a point d’individu
humain presque, à qui on ne fit tort, en le comparant à ces vils
suppots de la justice ; mais, en mettant en parallele avec eux
un de nos Lions Politiques, on lui fait encore trop d’honneur,
puisqu’il est en même tems le tentateur, le délateur, & le
destructeur, des autres hommes.
Zitat/Motto
Quale Portentum neque
militaris
Daunia in latis alit Esculetis
Nec Jubæ tellus generat Leonum Arida nutrix.
Daunia in latis alit Esculetis
Nec Jubæ tellus generat Leonum Arida nutrix.
Monstre plus terrible que tous ceux que l’Italie nourrit dans ses montagnes, & que l’Afrique Mere des Lions enfante dans ses déserts arides.
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Metatextualität
Je ne doute pas que je ne
surprenne beaucoup mes Lecteurs de la Campagne, en leur
disant que depuis quelques années notre bonne ville de
Londres a eu beaucoup à soufrir d’un grand nombre de Lions.
Il est pourtant certain, qu’à l’heure même, que j’écris
ceci, plusieurs de ces animaux féroces courent nos rues en
plein jour, & qu’ils se jettent dans tous les caffez
pour dévorer la premiere proye, qui tombera sous leurs
Griffes. Pour expliquer cette Enigme aux honnêtes-gens de la
Province, je leur dirai que nous autres gens de Cour nous
donnons le titre de Lion à tous ceux qui
servent d’espion aux gens du prémier rang. Dans ma qualité
de Directeur géneral des mœurs, je me sens obligé de faire
connoitre un animal si dangereux, & de précautionner par
là les honnêtes gens contre ses attaques. C’est à ce dessein
salutaire, que je consacrerai toute cette feuille, qui ne
contiendra qu’un essai, sur le Lion Politique. Je
commencerai par l’Etymologie, à l’exemple de presque tous
mes confreres les auteurs d’Essais. Il m’en a couté un tems
infini, & des efforts d’imagination incroyables pour
découvrir la source du Titre en question ; mais, après
d’exactes recherches, & des conjectures très profondes,
j’en ai trouvé à la fin deux raisons, qui me paroissent
assez naturelles. Voici la prémiere
Exemplum
Mais, celui qui lui rendoit les
plus grands services étoit le Barbier de ce grand Politique.
Il avoit un tour de main admirable, pour arracher les
pensées les plus secrettes à ses chalands, pendant qu’il
leur tenoit le couteau sur la gorge : il vous savonnoit, il
vous frottoit, la tête d’un homme, avec tant d’art, qu’il en
faisoit sortir tout ce qu’elle contenoit. Il avoit une
certaine volubilité de langue, qui engageoit l’homme le plus
taciturne à entrer en conversation avec lui ; &, par là,
il devenoit une source intarissable d’intelligences
secrettes. Il faut savoir que ce Barbier Politique
s’appelloit Lion ; &, comme il se distinguoit par sa
capacité parmi tous les Espions de son tems, son nom s’est
immortalisé, & on le donne à tous les Espions du prémier
ordre.
Zitat/Motto
Peste soit
de ce Walsingham ! dit-il. Il ferme la bouche à tout le
monde : il ne veut pas seulement ne permettre à un honnête
homme de le haïr dans son petit particulier.
