Le Mentor moderne: Discours LVII.
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Ebene 1
Discours LVII.
Zitat/Motto
Jupiter est quodcunque vides.
Jupiter se découvre dans tout ce que vous voyez.
Ebene 2
Un de mes amis m’a envoyé ce matin un
présent, que j’ai reçeu <sic> avec tout le plaisir &
avec toute la reconnoissance possible. C’est la traduction
Angloise d’un livre composé par un Auteur étranger, qui fait une
figure considerable dans le monde savant, aussi bien que dans le
monde Chrétien. Cet ouvrage a pour titre ;
Demonstration de l’Existence de Dieu, tirée de la connoissance
de la Nature, & proportionnée à la foible intelligence des
plus simples, par Messire François de Salignac, de la Mothe
Fenelon, Archevêque de Cambrai. Pour le Traducteur c’est le même
habile homme, qui nous a donné les Avantures de Telemaque
ecrites par le même Prélat, & à qui cette premiere
traduction a fait beaucoup d’honneur. On ne pouvoit rien
attendre que d’admirable de cet illustre Archeveque, dont les
ouvrages précédents sont pleins de la plus noble pieté, de la
vertu la plus sublime, & de la plus fervente charité pour
son prochain. Son genie & ses talents doivent être
considérez, comme un bien commun à tout le genre humain, chaque
branche du mérite de ce grand homme produit pour nous de fruits
inestimables. Ce qu’il y a de plus beau, selon moi, dans ses
productions, c’est qu’on y voit un savoir poli mis en œuvre par
l’imagination la plus vive, relever les charmes de la vertu,
& l’exposer à nos yeux dans toute sa beauté naturelle.
Lettre a l’Auteur.
Metatextualität
Parmi les Lettres de mes
correspondans, que je n’ai pas eu occasion d’insérer dans
mes feuilles volantes, il y en a une, qui roule sur ce
sujet, & qui fait l’Eloge du dernier traité de ce pieux
Prélat ; Je crois rendre service au public, en la lui
communiquant.
Ebene 3
Brief/Leserbrief
« Monsieur, J’ai vu, si je ne
me trompe, dans l’ouvrage d’un de vos bons amis, une
maxime, qui m’a extrémement frappé par un certain air de
Paradoxe : il me semble qu’elle est exprimée à peu près
de la maniere que voici ; Cette réfléxion est
aussi vive, que juste ; & je ne m’amuserai pas à
vouloir le faire sentir à une homme comme vous. J’aime
mieux ne m’en servir que comme d’une occasion de vous
exhorter à nous dire votre sentiment sur le dernier
ouvrage de l’Archevêque de Cambrai. Un Esprit de cet
ordre considere tous les objets dans un
certain jour, qui échappe aux yeux du Vulgaire, &
son ame familiarisée avec la piété fait servir son génie
& ses rares talens à l’avancement de la vettu
<sic>, & aux plaisirs raisonnables de tous les
hommes qui savent en gouter de tels. Sa belle &
féconde imagination orne la sagesse des fleurs de la
Poesie ; &, pendant qu’on se livre avec plaisir à
ses instructions, on jouït du bonheur de devenir en
quelque sorte ce qu’il est lui-même. L’éxacte &
brillante Représentation qu’il nous donne de nos
organes, & de toutes les nobles facultez de notre
ame, ne peut que nous remplir de la plus touchante
satisfaction : elle nous inspire de grandes idées de
nous mêmes ; &, dans un cœur bienfait, elle excite
la plus vive reconnoissance pour cette Cause premiere,
qui s’est plu à nous donner une supériorité si
Majestueuse sur les autres animaux. On sent que tout cet
ouvrage vient autant du cœur, que de l’esprit : le
sentiment y est joint par tout à la conviction. On doit
en être persuadé sur-tout par l’admirable Priere qui
finit tout le traité. C’est une espece
d’adoration, qui étale une pieté sublime, proportionnée
au génie. & au caractere de son Auteur. Ce sont des
mouvemens de l’ame qui ont leur principe dans une
sagesse plus qu’humaine, & dans une vertu sure
d’elle-même. Puisque vous destinez tous les Samedis à
des réflexions pieuses, vous ne sauriez mieux faire, ce
me semble, que d’insérer cette excellente priere dans
votre feuille volante, qui paroitra demain. Si l’on a
observé que les lettres familieres des grands hommes
sont les plus fidelles tableaux de leur Caractere, &
si l’on en conclut qu’elles doivent être extrêmement
instructives, n’est-il pas juste de penser la même chose
des prieres de certains hommes du prémier ordre ? Dans
une lettre, on s’ouvre à un ami ; dans la priere, on
découvre toute son ame aux yeux du Scrutateur des cœurs
& des reins. On pourroit dérober quelque sentiment à
un ami intime ; mais, quelle insolence ne seroit-ce pas
à un homme, qui adore son créateur, de vouloir lui
cacher ses pensées les plus secrettes ? Ce n’est pas
tout : un recueil des prieres des grands
hommes ne seroit pas seulement d’une grande utilité ;
mais selon moi un esprit bien fait y découvriroit encore
une source féconde d’agrémens. Je vous envoye cette
Priere telle que je l’ai traduite moi-même. Si vous
trouvez bon d’en faire usage, je pourrois bien vous en
communiquer une autre, composée par un de nos plus beaux
esprits du siecle passé : elle roule sur-tout sur les
funestes desordres de sa vie passée ; & je suis
persuadé, que vous trouverez un tour peu commun dans la
force des expressions, que la vivacité de ses remords
arrache à la vivacité de son esprit. L’Auteur de cette
priere a été un des plus celebres Ecrivains de son âge,
& elle pourra servir d’antidote contre le poison,
qui découle de tous ses autres ouvrages. Celle de
l’Archevêque de Cambrai est dictée par un esprit bien
différent : elle marque par tout le cœur le plus
tranquille, & la plus heureuse situation de l’ame.
Je ne sai si j’ose m’exprimer ainsi ; mais, j’y trouve
quelque chose de semblable à l’intercession du Sauveur
du monde, qui, sûr de sa propre félicité,
s’intéresse pour le malheur des hommes, qu’il veut bien
regarder comme ses freres.
Zitat/Motto
L’Existence de Dieu est si éloignée de manquer de
Preuves, que c’est la seule chose, dont nous soyons
parfaitement convaincus.
Priere de l’Archeveque de Cambrai.
Ebene 4
O Mon Dieu ! si tant
d’hommes ne vous découvrent pas dans ce beau
spectacle, que vous leur donnez de la Nature
entiere, ce n’est pas que vous soyez loin de chacun
de nous. Chacun de nous vous touche comme avec la
main ; mais les sens, & les passions qu’ils
excitent, emportent toute l’aplication de l’esprit.
Ainsi, Seigneur, votre lumiere luit dans les
tenebres : & les tenebres sont si épaisses,
qu’elles ne la comprennent pas : Vous vous montrez
par tout : & par tout les hommes distraits,
négligent de vous apercevoir. Toute la Nature parle
de vous, & retentit de votre saint nom, mais
elle parle à des sourds, dont la surdité vient de ce
qu’ils s’étourdissent toûjours eux-mêmes. Vous êtes
auprès d’eux, & au dedans d’eux : mais ils sont
fugitifs, & errans hors d’eux-mêmes. Ils vous
trouveroient, ô douce lumiere, ô éternelle beauté,
toûjours ancienne, & toûjours nouvelle, ô
fontaine des chastes délices, ô vie
pure & bienheureuse de tous ceux qui vivent
véritablement, s’ils vous cherchoient au dedans
d’eux-mêmes. Mais les impies ne vous perdent qu’en
se perdant. Helas ! vos dons, qui leur montrent la
main d’où ils viennent, les amusent jusqu’à les
empêcher de la voir. Ils vivent de vous : & ils
vivent sans penser à vous ; ou plûtôt ils meurent
auprès de la vie, faute de s’en nourrir. Car quelle
mort n’est-ce point de vous ignorer ? Ils
s’endorment dans votre sein tendre & paternel ;
& pleins des songes trompeurs qui les agitent
pendant leur sommeil, ils ne sentent pas la main
puissante qui les porte. Si vous étiez un corps
stérile, impuissant, & inanimé, tel qu’une fleur
qui se flétrit, une riviere qui coule, une maison
qui va tomber en ruine, un tableau qui n’est qu’un
amas de couleurs pour fraper l’imagination, ou un
métail inutile qui n’a qu’un peu d’éclat : ils vous
apercevroient, & vous attribueroient follement
la puissance de leur donner quelque plaisir, quoi
qu’en effet le plaisir ne puisse venir des choses
inanimées, qui ne l’ont pas, & que vous en soiez
l’unique source. Si vous n’étiez donc qu’un être
grossier, fragile, & inanimé, qu’une masse sans
vertu, qu’une ombre de l’être : votre nature vaine
ocuperoit leur vanité ; vous seriez un
objet proportionné à leurs pensées basses &
brutales. Mais parce que vous êtes trop au dedans
d’eux-mêmes, où ils ne rentrent jamais : vous leur
êtes un Dieu caché. Car ce fond intime d’eux-mêmes,
est le lieu le plus éloigné de leur vûë, dans
l’égarement où ils sont. L’ordre & la beauté que
vous repandez sur la face de vos créatures, sont
comme un voile qui vous dérobe à leurs yeux malades.
Quoi donc, la lumiere qui devroit les éclairer, les
aveugle ; & les raïons du soleil même empêchent
qu’ils ne l’aperçoivent ? Enfin, parce que vous êtes
une vérité trop haute, & trop pure, pour passer
par les sens grossiers, les hommes rendus semblables
aux bêtes, ne peuvent vous concevoir : comme si
l’homme ne connoissoit pas tous les jours la sagesse
& la vertu, dont aucun de ses sens néanmoins ne
peut lui rendre témoignage ; car elles n’ont ni son,
ni couleur, ni odeur, ni goût ni figure, ni aucune
qualité sensible. Pourquoi donc, ô mon Dieu, douter
plûtôt de vous, que de ces autres choses très
réelles & très manifestes, dont on supose la
vérité certaine, dans toutes les afaires les plus
sérieuses de la vie, & lesquelles, aussi-bien
que vous, échapent à nos foibles sens ? O misere ! ô
nuit afreuse, qui envelope les enfans d’Adam ! ô monstrueuse stupidité ! ô renversement
de tout l’homme ! L’homme n’a des yeux que pour voir
des ombres ; & la vérité lui paroît un fantôme.
Ce qui n’est rien, est tout pour lui : ce qui est
tout, ne lui semble rien. Que vois-je dans toute la
Nature ! Dieu. Dieu par tout, & encore Dieu
seul. Quand je pense, Seigneur, que tout l’être est
en vous, vous épuisez, & vous englouitissez, ô
abîme de vérité, toute ma pensée. Je ne sai ce que
je deviens. Tout ce qui n’est point vous,
disparoît ; & à peine me reste-t-il de quoi me
trouver encore moi-même. Qui ne vous voit point, n’a
rien vû ; qui ne vous goûte point, n’a jamais rien
senti. Il est comme s’il n’étoit pas. Sa vie entiere
n’est qu’un songe. Levez-vous, Siegneur <sic>,
levez-vous. Qu’à votre face vos ennemis se fondent
comme la cire, & s’évanoüissent comme la fumée.
Malheur à l’ame impie ; qui loin de vous est sans
Dieu, sans esperance, sans éternelle consolation !
Déja heureuse celle qui vous cherche, qui soupire,
& qui a soif <sic> de vous ! Mais
pleinement heureuse celle sur qui rejaillit la
lumiere de votre face, dont votre main a essuié les
larmes, & dont votre amour a déja comblé les
desirs ! Quand sera-ce, Seigneur ! O beau jour sans
nuage & sans fin, dont vous serez
vous-même le soleil, & où vous coulerez au
travers de mon cœur comme un torrent de volupté ! A
cette douce esperance, mes os tressaillent, &
s’écrient : Qui est semblable à vous ? Mon cœur se
fond, & ma chair tombe en défaillance, ô Dieu de
mon cœur, & mon éternelle portion !
