Le Mentor moderne: Discours LVI.
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Discours LVI.
Il est d’une nécessité
absolue, que dans la force de la jeunesse nous établissions un
petit nombre de maximes, pour régler sur elles toute
notre conduite future ; c’est l’unique moyen, sinon de nous
maintenir dans la route de la raison & de l’innocence, de
prévenir au moins certains desastres terribles qu’une vie pleine
de desordres peut nous attirer. Les soins rongeans, qui
accompagnent une passion comme celle, dont je tache, dans ma
réponse, de garentir notre Chevalier, ne sont que trop connus de
tous ceux qui se livrent au plaisir, sans réserve. Je suis
persuadé même, que dans certains momens, où les occupations de
la volupté leur laissent assez de loisir pour mettre en
parallele leurs satisfactions & leurs chagrins, ils doivent
trouver leur vie, non seulement un songe, mais encore un og
<sic> einquiet <sic> & afreux.
Il y a dans cette Lettre quelques Réflexions assez
bonnes, sur le choix peu judicieux que font plusieurs
gentils-hommes Campagnards, en se mariant : mais, je ne sai ; je
trouve dans le stile quelque chose de libertin, qui ne me plait
pas. Je suis fort inquiet là-dessus, & j’ai trouvé à propos
de parler à cœur ouvert au Chevalier, sur les soupçons qu’il me
donne. Voici ma Réponse.
Zitat/Motto
Inspicere tanquam in speculum in
vitas omnium jubeo, atque ex aliis sumere exemplum
sibi. Je lui ordonne de se regarder dans la conduite
des autres comme dans un miroir, & de profiter plutôt de
leurs sottises, que des siennes.
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Metatextualität
Je ne donnerai aujourd’hui au
Lecteur qu’une Lettre de mon bon ami le Chevalier Lizard,
avec ma réponse ; & je me flatte que la lecture n’en
sera pas inutile aux jeunes Cavaliers, qui ont de grands
biens, & aux Demoiselles dont le mérite n’est pas
soutenu par des Richesses.
Lettre a l’Auteur.
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Brief/Leserbrief
« Vous êtes bien surpris
apparemment, Monsieur, de ce que dans plusieurs Lettres,
que je vous ai écrites depuis peu, je n’ai pas dit un
mot touchant la belle, dont vous êtes devenu amoureux
pour moi à l’opera, & à qui vous avez fait les yeux
doux par procuration. Vous la croyez un très
bon parti pour votre très-humble serviteur ; mais
malheureusement, le gout pour le mariage s’affoiblit de
plus en plus dans mon ame. Je ne vois autour de moi que
des gens mariez, qui paroissent indifférens les uns aux
autres, ou qui semblent se faire une étude de se rendre
mutuellement misérables ; & je crois agir prudemment
en mettant à profit de si tristes éxemples. Vous me
direz peut être, que je n’ai rien à craindre de
semblable, avec la Demoiselle que vous me destinez ;
& je m’en fierois bien à votre discernement : mais,
j’ai appris que la vieille Dame est sur le point de
disposer de sa fille en faveur d’un autre. Pour vos
autres jeunes beautez, dont je puis connoitre les
Caracteres, je n’en sache pas une seule, qui ne soit
déjà prévenue de quelque inclination pour un autre, ou
qui ne se soit jettée dans des plaisirs & dans des
amusemens qu’elle préfere à la tendresse de l’homme du
monde le plus aimable. Cette derniere espece de femmes
est la plus commune à l’heure qu’il est, parmi les gens
d’une certaine distinction. Elles prendront le prémier
qui s’offrira, pourvû qu’elles soient
contentes de son bien, & de sa qualité. Est-ce dans
le dessein de se lier à lui, par les nœuds de la
tendresse conjugale ? Point du tout ; elles n’y pensent
pas seulement : ce n’est que pour disposer de son bien à
leur fantaisie, & pour le changer en bijoux, &
en équipages. Un tel mari n’est plus que l’homme
d’affaires de sa femme : il n’a que le nom d’être le
propriétaire de ses richesses ; mais c’est la Maitresse,
qu’il s’est donnée, qui en a la réalité. A mon avis, une
femelle de ce Caractere n’est pas plus propre à être
mere de famille, qu’un ambitieux est capable d’être bon
ami. Ils sont accoutumez l’un & l’autre à sacrifier
tous les plaisirs naturels ; & le véritable bonheur
de la vie, à des chimeres, à des apparences, & à un
bonheur d’ostentation. Leurs cœurs ne sont pas faits
pour un véritable attachement ; &, comme les
ambitieux forment leurs projets de grandeur, sans y
faire entrer seulement l’idée de ceux qu’ils
fréquentent, une femme de cette humeur vit & couche
avec son mari, sans avoir pour lui la moindre amitié.
Ecoutez, mon cher Mentor : une
autrefois, avant que de devenir le procureur de mes
affaires de cœur, tachez de voir notre Maitresse à une
maison de campagne. Vous verrez là sans peine, si elle
nous convient ou non ; si elle ne se plait point à de
belles vues, si elle n’aime point des ruisseaux, des
bois, & des prairies ; franchement, ce n’est pas
notre fait : elle a planté là la nature pour jamais,
& ce ne sera toute sa vie qu’une folle abimée sans
ressource dans la vanité. J’ai été toujours curieux
d’éxaminer l’air de ces femmes de Londres, qui viennent
pour la prémiere fois à la terre de leurs Epoux
campagnards. Vous ne sauriez croire avec quelle
arrogance elles regardent tout ce qui les environne,
& avec quelle petite mine dédaigneuse elles
reçoivent les complimens des honnêtes-gens du voisinage.
On voit dans leurs yeux, qu’il leur manque quelque
freluquet, pour se moquer avec lui de nos manieres.
Mais, ces belles Dames ne doivent pas tant s’en faire
accroire. Nous les trouvons encore plus ridicules, que
nous le leur paroissons : leurs airs penchez, leur
démarche déhanchée, & leurs reverences
en arriere choquent autant notre gout pour le naturel,
qu’elles sont choquées elles mêmes de la voix forte,
& des grands pas de nos Chasseuses. Je n’en dirai
pas davantage : je vous prie seulement de ne point
songer à me marier sans nouvel ordre. Je suis, Monsieur,
&c. Henri Lizard. »
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Brief/Leserbrief
« Monsieur, J’ai lu & relu
votre Lettre, & je vous dirai naturellement, que je
croi y avoir découvert certaines choses, qui prouvent,
qu’en matiere de tendresse vous avez renoncé
à cette noble probité, dont j’avois attendu pour vous
des jours parfaitement heureux & tranquilles. Je
croi voir que le changement de votre cœur, par rapport
au mariage, ne procede point d’un principe de prudence
& de circonspection, mais d’une aversion generale
pour le mariage même. Vous séparez de cet état tous les
plaisirs, & toutes les satisfactions, dont il est
susceptible, & vous donnez toute votre attention aux
inconveniens, qui peuvent naitre d’une union mal
assortie. Vous n’avez pas le dessein de me tromper par
de pareils sophismes. Je vous connois ; ce n’est pas là
votre caractere ; vous me parlez de bonne foi : mais,
vous êtes votre propre dupe ; & il faut de
nécessité, que de pareils discours dans un homme de
votre âge, & de votre tempéramment aient leur source
dans quelque passion, qui l’aveugle. Je ne vous parlerai
pas à présent d’un motif de vertu très essentiel, qui
doit porter un honnête homme à se marier ; je veux dire,
la crainte de tomber dans la débauche : j’aime mieux
venir au fait, & vous exposer mes
soupçons, dont la probabilité m’effraye. En les
supposant bien fondez, je vous dirai en ami, que vous
allez vous jetter dans un cahos de chagrins & de
desordres, dont vous ne vous tirerez jamais, tant que
les sentimens de l’honneur, & d’une compassion
genereuse, ne seront pas absolument amortis dans votre
cœur. Ne faites pas le fin avec moi, mon cher Chevalier,
je me suis apperçu depuis long-tems que vous n’êtes pas
insensible à la beauté d’une Demoiselle de votre
voisinage. Mais, permettez-moi de vous avertir, avec
toute la franchise d’un fidelle ami, qu’entrer dans un
commerce criminel avec une personne de mérite, qui
jusques là a conservé son innocence, c’est se rendre
coupable de l’extravagance du monde la plus fertile, en
malheurs, & en inquiétudes inévitables. En se
frayant le chemin du cœur d’une telle Maitresse, on se
sert du langage le plus persuasif, on fait parade d’une
tendresse désintéressée, on cache tout ce qu’on peut
avoir de mauvaises qualitez, on se transforme en ange de
Lumiere ; mais, à quel dessein ? c’est uniquement, pour
souiller son ame, & pour la couvrir
d’une honte éternelle ; ce qui n’est autre chose, que
joüer le rolle du Demon. Peutêtre que la mode, les
desirs fougueux de la jeunesse, & les faveurs de la
fortune, vous feront considérer cette censure, comme un
effet de la morosité d’un vieillard, devant lequel les
plaisirs s’enfuient depuis longtems ; mais, quand vous
ne me connoitriez pas trop, pour prendre mes leçons pour
des marques de mauvaise humeur, vous devriez bien pour
l’amour de vous-même éxaminer plutôt la nature de ce que
je dis, que la source dont je puis le tirer. Croyez-moi,
Chevalier, si vous réüssissez dans le projet que je
crains bien que vous ne formiez, vous êtes perdu sans
ressource. Une personne, qui vous sacrifiera sa beauté,
son honneur, sa vertu, imposera, à un cœur naturellement
généreux comme le vôtre, une obligation si forte, que
toute votre vie s’écoulera dans l’état le plus génant,
qui est celui d’une irrésolution perpétuelle. Vous
prendrez sans cesse la résolution de l’abandonner, sans
avoir jamais la force d’éxécuter ce
dessein ; &, si vous le faites enfin par un effort
que vous accuserez vous-même de lâcheté, vous vous
unirez à une autre femme, à qui jamais peut-être vous ne
pourrez donner votre cœur : il sera toujours rappellé
vers votre maitresse abandonnée, par le souvenir de tout
ce qu’elle aura fait pour vous ; & ce souvenir cruel
& cher en même temps répandra de l’amertume sur tous
les instants de votre vie. Il n’y a point d’homme au
monde plus essentiellement malheureux, que l’Epoux d’une
femme de mérite, tendrement aimé de sa moitié, sans
pouvoir rendre son cœur sensible à ses caresses les plus
sinceres. Ce qui fait le bonheur d’un autre Epoux fait
le plus cruel tourment de celui-ci. Il a donné une fois
pour toutes à un amour criminel, toute l’ardeur, &
toute la constance de l’amour conjugal ; & il lui
est impossible de sentir seulement pour sa femme cette
espece de tendresse qu’on accorde d’ordinaire à une
personne chez laquelle on ne cherche qu’une volupté
brutale. Trop heureux encore, mon cher
Chevalier, si, après avoir poussé un projet comme celui
dont je vous soupçonne, vous ne trouvez dans la suite le
mariage où vous pourrez entrer avec quelque autre, que
simplement insipide & plein d’ennui. Trop heureux,
si ce n’est pas pour vous une source intarissable de
misere. Si par hazard vous vous unissiez à une femme,
qui se fît un plaisir de faire enrager vos domestiques,
de vous insulter vous-même, & de porter le murmure
& la mauvaise humeur jusqu’à votre table & dans
votre lit, ne seriés vous pas doublement malheureux ?
Vous même vous aideriez votre furie domestique à vous
rendre misérable. A chacun de ses outrages, une
reflexion triste se réveilleroit dans le fond de votre
âme, & vous accuseroit d’avoir mérité vos malheurs,
par votre lache conduite avec une personne digne de
toute votre estime. Le cœur est assez indocile de
lui-même, & il y a assez de peine à le soumettre au
devoir, sans qu’il soit agité par une passion
impérieuse. Jusqu’à quel point par conséquent doit être infortuné l’homme, qui, outre le vif
penchant qu’il a naturellement pour le beau sexe, a fixé
une passion impétueuse sur une personne toute aimable,
qui n’est coupable d’aucune faute, dont il ne soit
lui-meme non seulement complice, mais encore auteur ?
Quand un jeune homme est assez imprudent pour se livrer
à un commerce honteux avec des femmes qui se sont
familiarisées avec la prostitution, le dégout seul est
capable de le tirer de ses égarements : Leurs Caresses
mercenaires destituées des charmes de la sincérité,
leurs inquietudes feintes, la grossiéreté de leurs
flatteries, en un mot leurs manieres & leurs
sentimens approfondis, suffisent pour les rendre
odieuses à un homme un peu sensé. Ce sont des
Enchanteresses, qui travaillent à défaire leurs propres
enchantements, semblables à la Lance d’Achille, qui
guérissoit ceux, qu’elle avoit blessez. Mais, dans le
cas dont il s’agit ici, quand on abandonne une femme de
mérite, après l’avoir précipitée dans un abîme de
malheurs, en s’arrachant à elle on s’arrache à ce qu’on
a dans l’ame de plus beau & de plus
noble. Epargnez-vous une si triste nécessité, s’il en
est temps encore. Quittez la campagne : ce séjour de
l’innocence est devenu dangereux à votre vertu. Préferez
aux charmes de Belise les préceptes d’un ami solide de
votre maison ; d’un ami, qui s’intéresse tendrement dans
tout ce qui vous regarde, & qui veut vous faire
éviter un écœuil, sur lequel on peut faire naufrage,
avec le meilleur naturel, & avec un fond
d’excellentes qualitez. Je suis &c. »
