Le Spectateur français avant la révolution: LVI. Discours.

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LVI. Discours.

Sur les Embellissemens de Paris.

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Je me trouvai ce matin dans un faubourg que l’opulence décore tous les jours d’hôtels plus superbes, plus magnifiques. Un jeune homme qui arrive de Londres m’accompagnoit ; ses yeux s’arrêtoient avec surprise sur tous ces édifices dont les desseins sont si élegans. Que tous ces hôtels sont beaux, me disoit le jeune étranger ; on croiroit que ce quartier-ci n’est habité que par des souverains ! Dans quelque temps, Paris deviendra la plus belle ville de l’univers. Monsieur, lui-répondis-je, sa beauté croit avec la corruption de ses habitans. Pourquoi donc avez-vous cette idée, me demanda le jeune étranger ? Voyez-vous, lui répliquai-je, cet hôtel qui s’élève si majestueusement, dont l’extérieur est si noble ? eh bien ! c’est l’avidité insatiable d’un traitant qui l’a fait bâtir : celui qui y demeure, intéressé dans toutes les affaires, a fait sentir à une armée entière les horreurs de la faim ; il a précipité dans les bras de la mort une foule de soldats languissans dans des hôpitaux : il a fallu que des milliers d’hommes éprouvâssent la misère, se vissent enlever leur récolte, pour que cet édifice fut construit. Jettez les yeux sur celui qui occupe un terrain si étendu, il appartenoit à une vieille courtisanne qui a long-temps vendu les faveurs de la cour, qui a éloigné le mérite et les talens pour faire place à la bassesse et à l’ignorance ; elle a fait plus de mal à l’état que tous ses ennemis ensemble ; elle a découragé la valeur, donné les emplois à la lâcheté, à la perfidie. La mort a emporté cette ame vile et corrompue ; mais le mal qu’elle a fait n’est pas réparé. L’hôtel que vous admirez étoit la demeure d’un favori, qui, plus flexible que le roseau, n’a jamais pu être rompu par le souffle de la haine et de l’envie ; il a fini sa carrière chargé d’honneurs, de richesses et de dignités ; trop évaporé pour deviner le bien, trop indifférent pour le saisir, lorsqu’il se présentoit, il est mort sans faire un heureux ; son nom est enseveli sous le mépris et la haine publiques. De tous ces bâtimens qui ornent cette place immense, il n’en est peut-être pas un qui n’ait coûté le repos, l’honneur, la fortune à des familles cachées dans l’obscurité des provinces. Ici, loge un magistrat qui s’est laissé mille fois corrompre par les sollicitations imposantes du crédit, par celles de la fortune ; et a vendu à l’injustice ce qui appartenoit à l’équité. Là, vient de mourir un vieux général que le remords tourmentoit ; il entendoit le murmure de l’état qu’il a trahi. La nuit, il se réveilloit agité par la frayeur ; il croyoit voir des pères lui montrer les cadavres ensanglantés de leurs fils qu'il a laissé égorger ; les cris d’une mère éplorée, d’une veuve gémissante, déchiroient ses oreilles ; il imaginoit quelquefois être sur les débris, ou enseveli sous les cendres d’une ville qu’il a livrée à l’ennemi. Le sang ruisseloit encore sous ses yeux effrayés. Ici est mort un intendant qui a regardé la province confiée à ses soins comme un pays ennemi qu’il pouvoit dévaster. Voyez-vous ce pavillon qui a l’air d’un temple élevé à l’amour ? La divinité qui l’habite est une actrice sans talens, mais qui a fait long-temps valoir ses attraits. Née avec des sensations vives, la nature a lutté long-temps contre l’avarice, et l’avarice l’a emporté. Elle a passé ses plus belles années avec des vieillards dont elle cachoit les foiblesses. Sa discrétion lui a plus rapporté que les charmes bruyans de ses camarades. Plus loin, vous appercevez une maison dont les balcons dorés annoncent l’opulence ; elle est occupée par un homme qui s’est joué de la crédulité, de sa confiance de plusieurs femmes bonnes et charitables. Après avoir porté long-temps le masque de la vertu, il s’est jetté dans les bras du vice : il rend à des femmes prostituées ce qu’il a pris à des veuves abusées. Je verrois, continuai-je, oui je verrois avec enthousiasme cette ville s’embellir, si elle devoit son éclat à l’humanité du riche, au goût des beaux-arts, à l’argent que le commerce, que l’industrie enlèvent à l’étranger ; mais, tant qu’elle ne sera décorée que par des usuriers, de vils agioteurs, des dépositaires infidèles, des ennemis de l’état, je gémirai sur sa splendeur, comme Annibal auroit pleuré sur les ruines de Carthage. Lettre D’un Américain sur les Nègres.

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Carta/Carta ao editor

Je vous en veux, M. le Spectateur. Quoi ! vous avez pu faire l’éloge d’un livre, louer les vues d’un écrivain qui veut nous ruiner, qui a pitié d’une multitude de bêtes à laine qui se soutiennent, il est vrai, comme nous sur leurs pieds de derrière, mais qui sont noirs comme des démons ! Dieu me préserve de son humanité. Comme diable il y va ; rendre la liberté aux nègres, et mon argent, qui me le rendra ? Est-ce moi qui les ai été chercher sous la ligne ? Les ai-je saisis, garrotés, amenés dans mes atteliers ? Je les ai bien payés ; ils sont à moi. Un homme qui n’a point de cannes à sucre à faire planter, point de tabac à cultiver, point de café à recueillir, s’avise de dire que l’esclavage est abominable ! Jusqu’à ce que j’aie vendu mon habitation, et les nègres qui sont dessus, qu’il ne s’attende pas que je serai de son avis. Il nous accuse de cruauté ; il plaint le malheureux condamné à un travail continuel, dans un climat brûlant, sous le fouet toujours agité d’un conducteur féroce ; mais ne serions-nous pas plus malheureux, s’il ne travailloit pas ? A l’égard du fouet qui le menace, nous sommes conséquens ; puisque nous faisons du nègre une bête de somme, il faut bien que nous le traitions de même. Ce seul raisonnement suffit, je crois, pour nous justifier de tous ces reproches que l’on nous fait depuis si long-temps. Plusieurs de mes esclaves m’ont joué le tour de se pendre ou de s’empoisonner ; c’étoit très-mal à eux ; ils savoient bien qu’ils me faisoient grand tort ; aussi me suis-je vengé sur les autres ; les vivans ont pâti pour les morts. Tous ces malheureux-là ne devroient-ils pas nous regarder comme leurs bienfaiteurs ? Sans nous, auroient-ils reçus le baptême ? Si nous les faisons un peu souffrir sur la terre, nous leur ouvrons les portes du ciel : ils ne perdent pas à ce marché-là. Votre historien est un écrivain bien injuste ; il ne parle que de nos traitemens à l’égard des nègres ; il passe sous silence ceux que nous avons pour les jeunes négresses. Nous faisons fouetter les uns, nous caressons les autres. Comme vous voyez, tout cela se compense. Quand ils arrivent à Saint-Domingue ou à la Martinique, ils s’attendent que les blancs vont les manger et sucer leur sang ; ne devroient-ils pas être charmés de nous trouver si sobres ? Il est faux que nous leur ayons tout ôté : nous leur avons laissé les plaisirs de l’amour ; il est vrai que nous nous en réservons les fruits ; mais ce partage n’annonce-t-il pas un esprit de justice et d’égalité ? Je vous prie, Monsieur, d’insérer ma lettre dans votre ouvrage ; elle pourra servir de réfutation à tous les mémoires que l’on a faits et que l’on fera sur la liberté des nègres.

Lettre.

Projet d’un Linnœus moral.

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Carta/Carta ao editor

Félicitez-vous, Monsieur, votre ouvrage n’étoit pas encore commencé, il va l’être. Si l’on ne sait pas comparer, on ne peut rien connoître ; et pour bien connoître, il faut tout mettre par classes, par rangs, par dégrés, par échelons. Je ne me lasse point d’admirer le systême de la nature de Linnæus, et notre célèbre naturaliste a eu grand tort de le railler, parce que dans dix éditions de son livre, l’une présente un animal dans la classe des chats, et l’autre place le même dans celle des furets : il demande à monsieur Linnæus raison de ces changemens ; mais celui qui donne la nomenclature de tous les êtres, vous semble-t-il un homme à railler, un homme qui doive compte de ses raisons ? Combien de gens ne sont plus ce qu’ils étoient, et ont changé avant que le livre qui parloit d’eux ait eu l’honneur d’une nouvelle édition ? Je le soutiens, cette division des trois règnes, que des naturalistes perturbateurs voudroient ne point reconnoître, devient par une analogie évidente, la clef de la science des hommes. Le règne minéral, le règne végétal et le règne animal, sont trois classes différenrentes <sic>, où est compris tel qui ne s’en doute pas. Toi qui es couvert d’or, qui ne touche que de l’or, qui ne pense qu’à l’or, tu crois être homme ; tu es métal et je m’en suis apperçu. Tu n’a cherché dans ta femme que de l’or, tu ne souhaite à tes enfans que de l’or, tu ne connois de plaisir que celui que l’or paye, tu n’as point d’autre ami que lui ; tu es au moins un or qui commence et attire à lui tout celui qui peut s’y aggréger, comme l’aimant qui est peut-être un fer commencé, attire et demande l’union de tout le fer qui l’approche. Combien d’infortunés reprochent à ceux qui sont sans pitié pour leurs peines, d’être de fer, et disent la vérité plutôt qu’ils ne la pensent ! Je me propose de parcourir toutes les sous-divisions de ce règne, depuis la pierre et le métal le plus précieux jusqu’au fossile le plus ignoré. Que de gens ne savent ce qu’ils sont ! Je le leur apprendrai. Le règne végétal sera beaucoup plus agréable ; on y retrouvera presque tout ce sexe, dont la société est ornée comme un jardin l’est de plantes diverses. Cette femme extrêmement languissante, et qui, avec des charmes, des atours et des admirateurs, a toujours eu tant de peine à vivre, on trouvera son existence toute simple, si-tôt qu’on saura qu’elle végète. Sa fille est élevée à ne pas savoir vivre plus que sa mère. Eh bien ! jolie et charmante, elle aura d’abord la végétation d’une rose ; mais, comme celle à qui elle doit le jour, elle aura le sort de la branche qui, après avoir été fleurie, n’offre plus que des épines. Combien je trouverai de plantes rampantes comme le lierre, de vénéneuses comme la cigue ! Quant au règne animal, qui est le plus important, je le traiterai sous un point de vue neuf, mais avec discrétion : j’épargnerai l’image d’un tigre destructeur, qui, en souriant, semble lécher avec délices ses lèvres teintes du sang qu’il a répandu ; je parlerai des animaux carnivores qui dévastent nos habitations, et des frugivores qui désolent nos campagnes. Vous voyez à présent, monsieur le Spectateur, combien Diogène pensoit raisonnablement en cherchant un homme au milieu d’Athènes. Je vous réponds qu’il est assez rare d’en rencontrer, et qu’il faut y regarder de très-près. Je veux me faire graver à la tête de mon grand livre, ma lanterne à mes côtés : j’aurai devant moi quelque fameux personnage du siècle, à qui je ferai signe de se retirer de mon soleil. Un Alexandre n’est-il pas pour l’homme moins beau et moins utile que cet astre ? Mon ouvrage sera intitulé : le Linnœus moral ; vous m’obligerez d’en faire d’avance un éloge un peu séduisant.

Lettre

D’un Etranger dupé à Paris.

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Carta/Carta ao editor

Monsieur, Je suis arrivé dans votre ville à la suite d’un envoyé de Tripoli. J’ai vu toutes les merveilles de votre capitale, et je n’en suis pas très-émerveillé. Je n’imiterai point ces Chinois, ces Persans, qui apprennent aux Français ce qui se passe en France ; je veux seulement vous raconter une espèce de prodige qui s’est opéré ces jours derniers sur ma personne. Je marchois gravement dans une très-longue rue, dont j’ai oublié le nom. Le soir elle est éclairée par des boutiques toutes resplendissantes de lumières, et gardée par de jolies sentinelles qui se promènent d’un air riant et ont l’air de connoître tous les passans : deux jeunes gens s’approchent de moi, m’invitent d’entrer dans leur boutique, en me proposant de beaux habits à la française. Je céde à leurs instances et me laisse conduire à tâtons dans un magasin assez sombre. Quel habit souhaite Monsieur, me dit très-poliment un de mes introducteurs ? Je ne sais pas, lui répondis-je, pourquoi vous voulez que j’en achète un. Je ne vous répéterai pas ce qu’il me répliqua : il me parut doué d’une si prodigieuse facilité de parler, que je crus n’avoir rien de mieux à faire que d’être de son avis. Eh bien ! lui dis-je, montrez-moi un habit bleu, brodé en argent ; j’aime beaucoup cette couleur. A l’instant, mon agréable serviteur court à une pile de vêtemens, revient, me fait faire un pas en-arrière, me place dans un certain jour et me passe un habit qui me paroît bleu. Je lui donne ce qu’il me demande. Le moyen de ne pas croire qu’il fut un honnête homme, il me jura tant de fois qu’il l’étoit ! Je le quitte, comblé de ses complimens. Mais, quel est mon étonnement ! à peine ai-je fait deux pas dans la rue, que mon habit bleu devient verd ; j’ai peine à en croire mes yeux, je m’arrête pour le considérer avec plus d’attention, il ne m’en paroît que plus verd. Je retourne sur mes pas et je demande à mon marchand la raison de ce changement : il ne m’entend pas. Je me trompe sûrement ; c’est à une boutique plus haut que j’ai acheté l’habit que je lui montre. J’insiste, pour le convaincre, que c’est lui-même qui me l’a vendu : je ne lui persuaderai jamais, me dit-il très-sérieusement, que je sois entré chez lui : je me mets en fureur ; mais il me réplique, sans se déconcerter, que si je prends du verd pour du bleu, je puis bien prendre un homme pour un autre. Il a fallu absolument en passer par-là et m’en aller avec mon habit verd. Oserai-je, Monsieur, vous demander pourquoi l’on souffre dans votre ville d’aussi adroits magiciens ? Comme il me paroît qu’ils opèrent leurs prodiges dans les ténèbres, ne seroit-il pas prudent de les exposer au plus grand jour ? Je pourrois aussi vous entretenir de plusieurs magiciennes qui m’en ont imposé. Je suis trop heureux, m’a-t-on dit, que mon erreur ne m’ait pas coûté plus cher. On a fait beaucoup d’ouvrages pour ceux qui voyagent ; je crois qu’il seroit bien nécessaire qu’on nous en donnât un autre qui auroit pour titre : Dictionnaire à l’usage des voyageurs, à l’aide duquel ils apprendront les risques qu’ils courent dans les différentes villes de l’univers, et le degré de confiance qu’ils doivent ajouter aux apparences. Je me chargerois volontiers d’en faire quelques articles.
Lettre. Reproche d’une Fille honnête à un Amant trop pressant.

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Carta/Carta ao editor

Homme cruel ! que vous ai-je donc fait pour méditer ma ruine, pour vouloir me plonger dans l’opprobre et le malheur ? Vous dites que vous m’aimez ? Que feriez-vous de plus à votre ennemie ? Si j’ai reçu de la nature quelques attraits, devoient-ils servir à me faire remarquer par un tyran qui ne cherche qu’à m’opprimer, qu’à me jetter dans le désespoir ? Quand je serai avilie aux yeux des hommes, méprisée de mes compagnes ; quand je serai obligée de faire tous les regards, dites, cruel ! en serez-vous plus heureux ? Vous ne me parlez que de vos désirs, que de vos transports ; hélas ! vous ne songez pas à mes peines. Emporté par vos passions, vous êtes devenu insensible et féroce. Déjà, lorsque nous sommes seuls, je ne puis plus supporter votre vue : vos yeux étincelans, vos gestes trop expressifs me font frémir. Vous appelez cela de l’amour ? . . . . . Je me suis donc bien trompée ! Ah ! n’ayez plus d’amour ; non, n’en ayez plus ; que la douce amitié soit le seul lien qui nous unisse. Mon ami, ne sois plus mon amant. Homme peu délicat, vous ne voudrez pas vous contenter de ce sentiment paisible ; il ne suffit pas à vos sens, il suffrioit à mon cœur ! O mon ami, ayez pitié de votre trop foible maîtresse ! Soyez sa force et son guide ; ne la conduisez pas au déshonneur. Voulez-vous d’une amante qui soit dégradée, qui ne puisse plus lever les yeux sur vous sans rougir ? Vous m’avez aimée, parce que j’étois honnête, vertueuse ; mais lorsque vous m’aurez entraînée au crime, peut-être ne vous inspirerai-je que du mépris. Je ne serai plus ta belle, ton incomparable amie. Le vice est laid, mon cher ; oui, il est affreux. Que tu étois beau, toi, lorsque tu ne me laissois entrevoir qu’un sentiment pur ! Je t’aimois trop alors, maintenant je ne t’aime plus : non, plus du tout. Lorsque je te vois venir, je dis : « Voilà mon ennemi qui approche ; voilà celui qui voudroit me livrer à la honte, aux remords ; voilà celui qui emploie la ruse, les menaces, les caresses pour me perdre. La nuit, il médite ma ruine en silence, et le matin il vient environner de ses pièges une pauvre, une innocente créature qui ne lui a jamais fait de mal ». Dis, méchant, t’en ai-je fait ? Pourquoi donc veux-tu m’en faire ? Vois ma sœur qui n’a point comme moi, d’ennemi à redouter, elle est contente ; la maison retentit de ses chansons : sa parure, les fêtes, la musique, la danse occupent tous ses instans ; et moi, triste, pensive, je passe des jours entiers dans l’inquiétude et l’attente. O malheureux amour, puisse-tu sortir de mon cœur ! L’entendez-vous, cruel ! le souhait que vous me faites faire ? Mon ami, mon cher ami, ne me demandez rien que d’honnête, et je chérirai à jamais le jour où je vous vis, où vos yeux s’arrêtèrent sur moi avec tant de douceur, où ils cherchèrent à lire dans les miens, hélas ! ce qu’ils n’ont que trop vu ; mais si vous continuez vos persécutions, si votre tendresse est toujours de la fureur, je vous fuirai, j’irai. . . . . Oui, j’aime mieux me jetter dans les bras de la mort que d’être déshonorée.