Sugestão de citação: Jacques-Vincent Delacroix (Ed.): "LV. Discours.", em: Le Spectateur français avant la révolution, Vol.1\055 (1795), S. 423-436, etidado em: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Os "Spectators" no contexto internacional. Edição Digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4166 [consultado em: ].


Nível 1►

LV. Discours.

Conseils aux Femmes qui ne prétendent qu’à la Beauté.

Nível 2► Narração geral► Je fus, il y a quelques jours, témoin d’une reconnoissance qui m’a vivement frappé. J’étois allé au-devant du printemps, sur la terrasse des tuileries ; j’y rencontrai un philosophe de ma connoissance, qui a long-temps ambitionné les suffrages des hommes ; il les a [424] obtenus ; mais il sait maintenant s’en passer : il apprécie au juste ce que le public vend si cher aux uns, ce qu’il donne à d’autres, avec le desir de le reprendre. Mon cher philosophe, lui disois-je, vous ne lisez plus que dans le grand livre qui est ouvert à tous les yeux ; votre tâche est faite ; vous venez de marier un enfant ; vous avez défriché le champ de l’ignorance et planté l’arbre de la philosophie ; vous avez accompli le précepte des persans ; vous serez heureux dans l’autre monde. Je m’en tiens à ce que j’ai, me répliqua-t-il, et je fais ce que je peux pour me trouver bien dans celui-ci. Comme nous descendions pour nous avancer vers les Champs-Elysées, nous apperçûmes une grande femme qui marchoit avec beaucoup de graces, et solitairement ; ses yeux étoient attachés sur la terre ; un mouchoir blanc qu’elle portoit à sa physionomie nous cachoit ses traits. En passant près de nous, elle regarda d’un air riant, le philosophe, qui s’en apperçut ; il tourna la tête, rencontra ses regards, s’arrêta, ouvrit la bouche, hésita, voulut aller au-devant d’elle, recula. Je vous permets de me voir, lui dit la dame, en découvrant sa figure qui avoit nouvellement l’empreinte [425] de cette maladie si fatale à la beauté ; vous n’avez plus de risques à courir. L’amour, continua-t-elle, nous avoit séparés ; mais ma laideur a chassé notre ennemi. Le philosophe la considéroit sans lui répondre, puis il élevoit ses regards vers le ciel. Mon ami, me dit-il, vous n’auriez pas vu madame, il y a trois mois, d’un œil aussi tranquille ; pour moi j’avoue qu’elle a manqué de me faire perdre la raison, et que je n’ai eu que le temps de fuir : quelques momens de plus, et j’étois fou pour la vie. Croyez-vous, lui répondis-je, que l’on soit bien flatté de vous trouver si sage ? Oui, très-flatté, répliqua la jeune dame ; puisque ma beauté l’effrayoit, je suis consolée de l’avoir perdue ; il ne me fuira plus, et un amant éloigné ne vaut pas un ami qu’on voit. Je crains, Dieu me pardonne, répartit le philosophe, qu’il ne faille pour son repos, ni vous voir, ni vous entendre. Vous mettez, repris-je, votre tranquilité à un trop haut prix. La jeune dame jetta sur moi un regard satisfait, et me raconta avec qu’elle cruauté son sage adorateur lui avoit dit : « Puisque vous voulez être toujours belle et toujours vertueuse, je vous quitte, parce [426] que je ne suis ni un ange, ni un marbre ».

Quelques jours après, poursuivit-elle, la nature m’envoya cet ennemi si hideux et si redouté, me reprendre un don qui m’étoit trop funeste : vous voyez, continua-t-elle, en tournant ses regards sur le philosophe, que le comble de l’injustice seroit de ne pas vouloir m’entendre, lorsqu’il ne me reste que la parole. Mais, lui-demanda-t-il, si cette parole est le chant de la syrène, ne faut-il pas presser ses oreilles de ses mains, et s’éloigner à toutes jambes ?

Ne craignez rien, lui-répondit-elle ; si je vous attire, ce ne sera point pour vous dévorer.

Le philosophe lui promit d’en courir les risques ; il lui donna la main, et nous la suivîmes jusqu’à sa voiture. Lorsqu’elle fut loin de nous, convenez, me dit-il, qu’une femme seroit bien imprudente de se reposer sur sa beauté, du soin de plaire et de négliger les charmes de l’esprit, pour donner plus de temps à ceux de de sa figure ; si cette femme que nous venons de voir n’eut été que belle, elle ne seroit plus rien ; la société ne la regarderoit que comme une [427] étoffe d’un goût triste et antique. Mais elle a des connoissances, de la facilité dans l’expression ; la sensibilité de son ame est exercée par de bonnes lectures ; elle sera toujours aimée, toujours recherchée : elle attaquoit les hommes par les yeux ; elle les prendra maintenant par les oreilles. Qu’importe le sens par lequel on subjugue, pourvu qu’on triomphe ?

Cette réflexion me parut très-juste ; elle me fit regarder les femmes comme des guerriers, qui, pour conserver la victoire, doivent toujours avoir plus d’une arme à leur usage. ◀Narração geral

Lettre

D’un Homme enjoué.

Nível 3► Carta/Carta ao editor► Monsieur,

Retrato alheio► Je suis bon diable ; je passe pour tel, et peu de personnes me le contestent. Cinq pieds quatre pouces, c’est-à-dire, ni grand, [428] ni petit, les sourcils noirs et bien dessinés, les yeux assez vifs et de très-belles dents, avec cela plus laid que beau, voilà les trois quarts de mon portrait : excepté que j’aurois pu vous dire que j’ai un gros vilain nez retroussé, toujours barbouillé de tabac et de fort grosses lévres ; mais passons sur ces bagatelles ; je ne suis pas ici pour me vanter

Je ris presque toujours, et la plupart du temps sans savoir pourquoi : le rire est apparemment chez moi un besoin de tempérament. Malgré mon enjouement, qui m’a mérité dans le monde le titre de sans-souci, j’ai l’ame extrêmement sensible. Après avoir ri de tout mon cœur des sottises des autres et des miennes, il me reste encore les larmes à répandre sur le sort des malheureux. Ce sont mes amis ; si j’étois dans l’opulence, ils deviendroient mes enfans.

Je suis pauvre, mais riche assez pour mes besoins ; avec un écu dans ma poche, jamais je n’ai eu peur du lendemain.

Je ne suis ni libertin, ni gourmand, ni buveur ; mais j’aime la bonne chère, les femmes et le vin.

Ma physionomie, au premier abord, a quelque chose de repoussant ; mais les bel-[429]les s’y acoutument. Telle m’a détesté, qui, dans la suite, en m’accordant tout, croyoit donner trop peu encore pour expier son injustice.

J’ai commencé par prendre l’essor chez ce qu’on appelle les femmes d’un certain ton ; les vapeurs, les migraines, les ridicules de toute espèce m’en ont chassé : j’ai rabattu mon vol sur la grisette, sur la grosse et robuste paysanne ; j’y ai gagné des coups de pieds, des soufflets et des baisers. Voilà l’état de mes bonnes fortunes.

Dans le monde, mon nom et celui d’un fou sont presque synonimes. Pourriez-vous me dire pourquoi ? Si le sage est celui qui a trouvé le secret de s’amuser de tout, de vivre content et sans souci, de semer partout où il va le plaisir et la gaieté, je suis sage depuis les pieds jusqu’à la tête.

Si c’est un pédant austère qui a toujours l’air sombre et renfrogné, qui se boutonne, pour ainsi dire, dans sa mauvaise humeur, à qui un gros revenu suffit à peine pour la solde de l’apothicaire qui lui purge sa bile, je suis fou, j’en conviens ; mais ce qui s’appelle le plus grand fou de l’univers !

Je hais dans la société ces hommes à dis-[430]sertation et à sentence ; ils veulent toujours parler, ils veulent toujours avoir raison. J’aime à parler aussi, et je trouve qu’ils ont presque toujours tort

On me dira : ris, si c’est ta folie ; mais sois sage, ris à propos. . . . A propos, monsieur le Spectateur ! le mot est bon. Rire à propos ! De quoi rit-on dans la société ? Des sottises qu’on fait et qu’on voit faire. . . . et l’on ne trouve pas que l’à-propos revienne à chaque instant, à chaque minute. Que l’orgueil dans cette phrase ! Comme les hommes s’en font accroire ! . . . Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis point homme à étiquette. J’ignore quand il faut donner la main ou le poing aux dames. Je ne connois rien à l’étonnante révolation des coutumes et des modes.

Si j’ai froid, je m’empare, à la barbe de tout un cercle, du coin du feu. Je n’aime point à être gêné et je ne gêne personne. Je suis invité à un grand repas, je m’y rends sans apprêts de toilette, en cravate et sans poudre : on ne doit dîner qu’à trois heures, et j’ai faim ; je ne rougis point de demander à manger. Vous voyez, M. le Spectateur, que je suis bien malade. . . . mais écou-[431]tez : j’ai trente ans, j’ai calculé que je pourrois en avoir encore autant à vivre, et que je serois bien fou de me contraindre pour si peu. Je viens de recevoir une lettre d’un de mes amis, qui passe pour avoir de l’esprit. Tu es bien heureux, mon cher, m’écrit-il, de t’amuser comme tu fais de tout ce qui t’environne. Je voudrois bien avoir un peu de ta grosse gaieté ;

Alte-là. Ma grosse gaieté, M. le Spectateur ! Que pensez-vous de cette expression ? Je parie qu’il y entendoit finesse. Ces messieurs les beaux exprits, qui n’ont pas le secret de s’amuser, mais qu’on voit sourire d’un air mielleux, voudroient-ils me dégoûter de mon enjouement, et me rendre aussi froid, aussi glacé qu’ils le sont ? Vous verrez qu’à leur exemple il faudra me résoudre à ennuyer les autres, et à m’ennuyer moi-même. Oh ! ma foi, je n’y teins plus, et je vais rire encore plus fort. Ma grosse gaieté ! . . . Quel dommage, en effet de ne pas avoir cette gaieté si délicate, ce sourire si fin qui lit des choses si jolies ! Quel dommage de ne pas substituer à mes gros bons mots toutes ces finesses méta-[432]physiquées, où l’esprit s’entortille à son aise, et où le bon sens n’a que faire !

Messieurs les sages, soyez bien sérieux, bien pincés ; moquez-vous, tant qu’il vous plaira, de ma grosse joie, je vais continuer de rire. Quand la farce sera jouée, et la chandelle éteinte, nous nous reverrons peut-être là-bas, et vous me direz lequel de nous y aura gagné le plus. ◀Retrato alheio ◀Carta/Carta ao editor ◀Nível 3

Lettre

Sur un Auteur contre-nature.

Nível 3► Carta/Carta ao editor► Monsieur,

Vous pourriez me rendre un grand service et à toute la famille de mon mari. Hélas ! Monsieur, c’est un pauvre fou qui seroit le meilleur homme du monde s’il vouloit être sage. On n’a rien négligé pour le guérir de ses vertiges, de ses agitations, de ses délires, de ses fureurs. Nous avons épuisé presque tous les remèdes ; nous lui [433] avons d’abord fait subir quatre représentations du Métromane ; on lui a ordonné deux lectures de l’Art Poétique ; on a essayé de l’emouvoir avec une demi-douzaine d’épigrammes.

On a appellé le docteur Fréron, le docteur Clément, le docteur Rousseau, le docteur Querlon. L’un lui a ordonné l’Année Littéraire, l’autre ses Observations critiques, le troisième le Journal Encyclopédique, le quatrième lui a dit de lire ses Petites Affiches. Nous avons consulté une société de docteurs qui lui ont conseillé de prendre le Mercure. Pas un de ces remèdes n’a encore opéré rien de salutaire. Enfin, Monsieur, on nous a engagé à lui faire prendre quelques feuilles du Spectateur. Je vous assure, Monsieur, que si vos feuilles peuvent le guérir, elles seront bien efficaces et produiront une belle cure. Il faut, Monsieur, vous rendre compte des symptômes de la maladie. Qu’il est douloureux pour une femme de révéler les infirmités secrettes d’un mari qu’elle aime !

Je vais d’abord vous rapporter les jugemens de ceux que j’ai consultés : on prétend qu’au moral il est constitué fort déli-[434]catement, qu’il n’a pris que des alimens très-légers, et qu’il n’a pas même pu digérer. Il s’est mis long-temps aux idyles, aux énigmes, aux sonnets, aux opéra-comiques pour toute nourriture. Il a ajouté à son régime, des fables, des contes en vers, enfin des héroïdes et des odes ; tout cela ne lui a porté que quelques feux à la tête, qui sont le principe de sa maladie, devenue de jour en jour plus dangereuse.

Il est sujet à des accès qui font frémir ; je le vois quelquefois se lever tout-à-coup, parcourir ma chambre d’un pas précipité : son œil s’allume, devient étincelant ; il élève ses regards vers le ciel, le fixe avec fureur, porte sa main à son front, se précipite sur une table, s’arme d’une plume, écrit, efface, frappe du pied, écrit encore, puis déclame, vient à moi et me force de l’applaudir. Rien n’est capable de le contenir ; ses amis, ses connoissances, les étrangers, il rend tout le monde témoin de son délire. Nous baissons les yeux, nous rougissons, nous détournons la tête, pour l’avertir que nous souffrons de le voir si malade ; il élève la voix, et veut que nous contemplions d’un œil satisfait son pitoyable état. D’abord son [435] égarement étoit momentané et supportable : nous avons opposé la patience au mal ; mais il est devenu si constant, si prolongé, qu’il n’est plus possible d’y tenir.

Vous n’ignorez pas, Monsieur, qu’il y ait eu aux Petites-Maisons des fous qui se sont crus Rois, Empereurs ; d’autres qui ont pensé être Dieu le Père. Les premiers commandoient, menaçoient ; les seconds donnoient les bénédictions.

Mon mari, qui demeure encore chez lui, a commencé par imaginer qu’il étoit la Fontaine, et il a fait des fables. Quelles fables ! Il a cru ensuite être Rousseau le poëte, et il a fait des odes, des épigrammes, si l’on peut donner ce nom à ce qui n’a ni feu ni sel. Quelque temps après, il s’est persuadé qu’il étoit Chaulieu, et tout ce qui environne a été chanté ; il m’a nommé sa Glicère ; il a mis à mes pieds toutes les couronnes de l’univers. J’aurois bien voulu pouvoir, par reconnoissance, lui mettre sur la tête quelque chose de plus solide.

Malheureusement, mon pauvre fou a rêvé qu’il étoit Voltaire, et il vient de faire un poëme. Il s’occupe maintenant à com-[436]poser une tragédie, parce qu’il prétend être devenu Racine. Vous concevez qu’il n’est plus question de prêter un quart-d’heure à l’extravagance, et de s’arranger pour s’ennuyer quinze ou vingt minutes ; il s’agit de lutter contre le délire pendant des journées entières. Voilà, Monsieur, ce qui est vraiment effrayant : le comble de l’humiliation pour moi n’est-il pas d’avoir un mari qui imagine avoir tous les talens, et qui n’ait que celui de paroître ridicule à tout le monde ? Dans quelques jours il doit aller découvrir sa maladie aux comédiens français. Il s’est bien promis de leur dire qu’ils étoient des ignorans, des imbécilles, s’ils ne le reconnoissoient pas pour Racine, et s’ils avoient l’insolence de refuser sa pièce ; (ce qu’ils ne manqueront pas de faire.)

En voilà assez, Monsieur, pour vous faire comprendre combien mon pauvre mari est malade, combien il a besoin de tous vos soins, de toute votre expérience, pour être ramené à la raison, dont il s’éloigne tous les jours. Je vous le livre fou : quelle obligation ne vous aurai-je pas, si vous pouviez me le rendre sage ! ◀Carta/Carta ao editor ◀Nível 3 ◀Nível 2 ◀Nível 1