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        <title>XLVI. Discours.</title>
        <author>Jacques-Vincent Delacroix</author>
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                        Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
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        <bibl>Delacroix, Jacques-Vincent: Le Spectateur français avant la Révolution. Paris:
                    F. Buisson, 1795, 347-360 </bibl>
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          <title level="j">Le Spectateur français
                        avant la révolution</title>
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<p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </p>
<div1><head><hi rend="smallcaps">XLVI. Discours.</hi></head>
<div2><head><hi rend="italic">Sur la prodigieuse fécondité des Arts, sous le siècle de </hi><persName corresp="SaR" key="Ludwig XIV." rend="italic" subtype="H" xml:id="PN.1">Louis XIV</persName><hi rend="italic">.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> Je</hi> parcours depuis quelque temps les maisons royales, parce qu’il est triste de rester toujours dans la sienne. Je jouis de mon mieux de tout ce qui frappe ma vue. Je n’apperçois pas une statue que je ne m’en approche, pas un bronze que je ne l’examine, pas un bassin que je n’en sonde la profondeur, pas un parterre que je n’en admire la symétrie, pas une allée couverte que je ne m’y enfonce. C’est toujours autant de pris sur ce qui m’en coûte pour entretenir ces magnifiques demeures. Si on me <pb n="348"></pb> laissoit faire, je passerois un mois dans un de ces palais, quinze jours dans un autre. C’étoit, on peut le dire, le siècle des arts, que celui qui a vu élever du sein de la terre cette multitude de maisons royales, si bien situées, si magnifiquement entourées ; on seroit tenté de croire que c’étoient des magiciens qui en étoient les architectes : ils faisoient paroître un château, des jardins immenses, avec la même facilité qu’on change de décorations à l’opéra. Que de bras pour creuser tant de canaux, pour élever tant de pierres, pour dresser tant de colonnes, pour consolider tant de murs, pour défricher tant de terres ! que d’argent ! que de peines consacrés à l’embellissement et au plaisir ! . . . Tous les ciseaux de l’univers sembloient être en mouvement pour animer le marbre, pour faire sortir de l’oubli les divinités du paganisme, et rendre la vie à tous les grands-hommes. La peinture, aujourd’hui si froide, si languissante, promenoit par-tout son pinceau divin. Elle étoit devenue la rivale de la nature ; elle créoit, elle reproduisoit comme elle. Mais que dira de nous la postérité ? que lui présenterons-nous pour exciter son admiration, nous qui n’avons <pb n="349"></pb> pas même le courage de conserver, d’entretenir les ouvrages de nos ancêtres ? Les plus beaux monumens sont assiégés par le destructeur universel ; si nous n’allons pas à leur secours, ils succomberont, et nos neveux ne verront plus que des ruines. On ne rencontre déjà plus que des statues mutilées, que des marches rompues, que des colonnes dépolies, que des peintures défigurées et rembrunies, que des murs criblés. Ces pins superbes, qui sembloient courir aux nues, dont la tige élaguée est couronnée par une tête si verdoyante, ont peine à se soutenir à leur hauteur, et menacent la terre. Ce qui auroit autrefois coûté si peu à entretenir, épuiseroit maintenant l’état avant d’être rétabli. C’est avec les débris d’un château abattu, que l’on en restaurera un autre défaillant. Les plus beaux édifices subiront le sort des animaux condamnés à servir d’aliment à d’autres, qui mourroient s’ils ne les dévroient pas. </p>
<p>Aujourd’hui une génération voit commencer un temple, et finit avant qu’il soit achevé. Que de beaux desseins inutilement tracés ! que de grands projets resteront à jamais sans exécution ! que de contrastes choquans n’ap-<pb n="350"></pb>perçoit-on pas dans cette capitale, que l’on dit être la plus belle ville du monde ! Il faut l’avouer, nous ne savons plus que parler : notre langue est toujours en mouvement, et nos bras sont dans l’inaction. L’égoïste enrichit sa demeure, et le patriote embellit sa cité ; il sembleroit que nous n’ayons plus que des demeures.</p>
</div2><div2><head><hi rend="smallcaps">Lettre.</hi></head>
<div3><head><hi rend="italic">Sur la Vengeance d’une Femme contrariée dans son amour.</hi></head>
<p rend="BA"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.4"></milestone> Monsieur</hi>, </p>
<p rend="SO">Vous n’ignorez pas combien les femmes sont jalouses d’étendre leur empire, avec quel art elles savent multiplier leurs conquêtes ; mais vous n’imaginez pas encore jusqu’à quel point elles peuvent pousser la vengeance contre celui qui ose s’opposer à l’effet de leurs charmes, et les arrêter dans leur course triomphante : c’est alors qu’elles <pb n="351"></pb> trouvent dans leur orgueil offensé des armes terribles, et qu’elles ont recours à toutes les rases de la haine. Un de mes amis, qui vient d’en être la victime, me permet de vous révéler le secret qu’il m’a confié.</p>
<p><milestone unit="E4" xml:id="FR.5"></milestone> <milestone unit="AE" xml:id="FR.6"></milestone> Il y a quelques années qu’il fut chargé de l’éducation d’un jeune seigneur. Son principal soin avoit été de préserver son cœur des atteintes du vice. Il étoit bien sûr que son nom, ses richesses et <hi rend="italic">le grand monde</hi> lui donneroient un jour cet air d’assurance, ce ton aisé et tranchant, ce choix d’expressions fines et légères, qui font le mérite d’un homme de cour ; mais il vouloit jetter dans son ame des semences d’honneur, de vertu, et sur-tout conserver la pureté de ses mœurs, en ne laissant développer en lui que des passions nobles et généreuses. Il avoit fait tous ses efforts pour lui donner de l’aversion pour ces plaisirs faciles, ces amours passagères qui égarent et énervent la jeunesse ; il avoit réussi à lui inspirer le goût d’un amour honnête ; il avoit enflammé son jeune cœur du desir de trouver une maîtresse belle, vertueuse, et de se rendre digne d’en être aimé.</p>
<p>L’unique héritière d’une grande maison <pb n="352"></pb> alloit mettre le comble aux vœux de son élève, lorsque celui-ci eut le malheur de rencontrer dans un bal une de ces physionomies voluptueuses qui semblent ne respirer que l’amour et ses plaisirs, dont l’œil vif et caressant vous promet le bonheur et vous invite à le goûter, dont tous les mouvements sont des graces qui vous attachent et vous subjuguent.</p>
<p>Joignez à tout cela un son de voix attrayant, un esprit enjoué, l’agréable manège de la coquetterie, et vous comprendrez qu’elle n’eut pas de peine à s’emparer d’un jeune cœur, égaré par les illusions de la vanité.</p>
<p>Il crut pouvoir oublier un instant sa vertueuse maîtresse, pour se livrer aux attraits du plaisir ; il accepta avec reconnoissance la permission qu’on lui donna de venir rendre hommage aux charmes qui l’avoient séduit.</p>
<p>Le gouverneur s’apperçut bientôt, à l’air distrait et léger du jeune duc, qu’une passion nouvelle s’étoit emparée de ses sens. Il frémit du danger qu’il couroit. Malgré ses marches mystérieuses, il découvrit l’objet de ses empressemens, et s’assura de son <pb n="353"></pb> infidélité. Ce fut alors qu’il eut besoin de toute son éloquence, de l’empire de la persuasion, pour se faire entendre à son disciple, pour rendre à l’amour et à la vertu ce cœur qui leur avoit été ravi. Avec quelle véhémence il exalta les charmes et la belle ame de sa jeune amante si cruellement trompée ! De quel art, de quel ménagement n’eut-il pas besoin d’user pour éclairer un jeune homme épris, enchanté de sa nouvelle passion, sans trop humilier, sans perdre sa confiance ! Combien de combats n’eut-il pas à livrer à ses sens, avant de pouvoir le déterminer à rompre avec cet objet si séduisant, à renoncer pour toujours à ses tendres caresses ! Combien de petits moyens ne fallut-il pas mettre en usage pour donner sans cesse le change à son imagination, pour en effacer un souvenir trop doux ! Enfin, il fut assez heureux pour briser les liens du vice, et voir les nœuds de la vertu se former.</p>
<p>La maîtresse du duc ne se vit pas ainsi délaissé sans en ressentir la plus vive douleur. Elle voulut savoir la cause d’un changement si prompt, si offensant. Elle apprit d’un des gens du duc que c’étoit son gou-<pb n="354"></pb>verneur qui lui avoit enlevé sa brillante conquête ; ses regrets se changèrent alors en fureur. Après avoir conçu et rejetté plusieurs projets de vengeance, elle s’est arrêté à celui qui pouvoit flatter davantage sa vanité et humilier le plus son ennemi : elle ne chercha d’abord que l’occasion de le voir ; elle la trouva.</p>
<p>Il faudroit, Monsieur, une autre plume que la mienne pour vous peindre cette femme embellie de toutes les graces de son sexe, mais qui en a aussi tous les détours, commandant à sa haine et la cachant sous les dehors de l’affabilité. Elle ne feint point d’ignorer que mon ami a été le gouverneur du duc ; elle commence par lui déclarer qu’elle a vu son élève avec plaisir ; qu’elle étoit enchantée de ses qualités aimables, de son heureux naturel, des agrémens de son esprit, et sur-tout de l’honnêteté de son ame : elle prend le plus vif intérêt à son bonheur. Madame la duchesse, ajoute-t-elle, doit compter au nombre de ses bienfaiteurs celui qui lui a formé un époux aussi accompli. Le gouverneur baisse les yeux et rejette toutes ces perfections sur le compte de la nature. Elle ne produiroit que des prodiges, <pb n="355"></pb> lui réplique-t-on, si elle étoit toujours cultivée par des mains aussi habiles. A ce smots &lt;sic&gt;, il rougit de plaisir ; (il est si doux de voir la louange découler d’une bouche aimable !) Dejà celle qui lui parle lui semble plus belle, la finesse de ses regards le pénètre. Leur douceur l’attire. Il a l’imprudence de lui répondre d’une voix mal assurée, « qu’il est jaloux du bonheur de son élève ». L’insensé ! on jouit de son délire : assurée de son triomphe, la jeune dame lui réplique en souriant, qu’un philosophe est trop raisonnable pour attacher quelqu’importance à l’intérêt qu’une femme peut prendre à lui ; que la plus aimable de toutes n’en peut obtenir qu’un sentiment bien foible. Si cela est, répond-il, en arrêtant sur elle des yeux pleins d’expression, il y a apparence que je n’ai jamais été moins philosophe qu’aujourd’hui.</p>
<p>Quoi ! s’écrie en riant la perfide créature qui avoit peine à contenir sa joie, si par hazard je vous priois de venir, dans vos momens perdus, me donner des leçons de géographie, d’histoire, de physique, je pourrois donc espérer de n’être pas refusée ? Mon ami lui proteste qu’il ne fera jamais un plus agréable usage de ses connoissances. Vous <pb n="356"></pb> n’êtes pas sans doute, lui demande-t-on, un maître très-sévère ? Je crains bien, réplique-t-il tendrement, que vous ne soyez une écolière trop dangereuse.</p>
<p>La jeune dame lui indique une heure pour le lendemain, et disparoît. Vous imaginez bien que dans la première visite nos doux géographes ne sortirent pas du boudoir exquis où ils étoient, qu’il ne fut question que de l’histoire du cœur, et qu’il ne se fit pas d’autres expériences que celle du pouvoir de deux beaux yeux sur la raison d’un philosophe. Après plusieurs visites, pendant lesquelles la jeune écolière se montra toujours plus fine, plus intéressante dans ses propos, plus jolie, plus variée dans ses ajustemens, elle écrivit à son maître que son époux venoit de lui interdire le plaisir le plus doux, celui de le recevoir chez elle. Après bien des plaintes sur le sort des femmes, si cruellement soumises aux bizarres volontés d’un mari, elle finissoit par lui dire que le sien devoit aller dans peu à la cour pour solliciter le paiement de ses pensions, et qu’il ne lui seroit pas impossible de la voir, s’il le désiroit autant qu’elle.</p>
<p>La réponse qu’il lui fit annonça à la jeune <pb n="357"></pb> dame qu’elle pouvoit tout attendre de son délire.</p>
<p>Quatre jours après, il reçut ce billet : « Mes plus douces espérances sont dissipées ; il faut renoncer au charme de vos entretiens. Mon mari est parti, mais il méprise assez sa femme pour l’environner de surveillans. Hélas ! auroit-il lu dans son coeur ! . . . »</p>
<p>Le gouverneur auroit eu besoin d’en avoir pour l’éclairer, et lui découvrir le piège où il alloit tomber. Aveuglé par son amour, il conjura sa charmante maîtresse de ne pas lui ravir son unique bonheur, celui de la voir, de lui dire, de lui répéter mille fois qu’il l’adorereroit &lt;sic&gt; jusqu’à la mort.</p>
<p>« Je ne vois qu’un seul moyen, lui répondit-on, pour tromper nos argus ; mais oserai-je vous l’indiquer ? Suis-je assez sûre de votre amour pour espérer que vous ne rougirez pas d’en faire usage ? Puis-je assez compter sur moi pour ne le pas craindre ? »</p>
<p>L’amant transporté écrivit sur-le-champ cette lettre :</p>
<p>« Femme ravissante et trop aimée, quel qu’il soit ce moyen qui doit me rappro-<pb n="358"></pb>cher de vous, daignez me l’apprendre et vous m’allez voir à vos pieds. Oui, je l’emploîrai, dût-il exposer ma vie au plus grand danger, et même mon honneur : n’êtes-vous pas la souveraine maîtresse de tout ce qui m’appartient ? »</p>
<p>Le lendemain, il reçut une cassette dans laquelle étoit renfermé un habillement de femme. Il comprit qu’on le lui envoyoit pour qu’il en fit usage, et aussitôt, ô aveuglement de l’amour ! ô honte de l’humanité ! il fut assez foible pour accepter les offres de services que lui fit une femme de chambre qui étoit venue pour donner plus de vérité à son déguisement. </p>
<p>La jeune dame, assurée que son amant alloit paroître, abandonna son cœur au plaisir de la vengeance. D’une main tremblante de joie, elle se hâte d’écrire au duc : « Venez, beau <persName corresp="SaR" key="Télémaque" subtype="F" xml:id="PN.2">Télémaque</persName>, venez voir votre grave Mentor qui vous a arraché des bras de celle qui vous aimoit ; il est à présent chez moi. Je vous avertis qu’il a repris sa première forme ; c’est <persName corresp="SaR" key="Minerve" rend="italic" subtype="F" xml:id="PN.3">Minerve</persName> elle-même ; elle a vraiment l’air d’une déesse. Une robe flotante répand sur toute sa personne une majestéimp osante &lt;sic&gt; ; en vérité, <persName corresp="SaR" key="Paris" rend="italic" subtype="F" xml:id="PN.4">Paris</persName> <pb n="359"></pb> lui donneroit aujourd’hui la pomme, s’il la voyoit : ses joues brillent des plus belles couleurs. Si vous ne vous hâtez pas d’arriver, elle disparoîtra pour aller sans doute prendre sa place dans l’<placeName corresp="SaR" ref="Olymp" xml:id="PL.1">Olympe</placeName>, et il ne vous restera que le regret d’être venu top tard. »</p>
<p>Le duc ne sut trop ce que cette lettre vouloit dire : il hazarda d’aller éclaircir ce langage mystérieusement sublime. Il arrive chez celle qui lui avoit écrit ; il reconnoît, en traversant son appartement, des lieux que l’amour embellissoit autrefois pour lui ; il pénètre jusqu’à la porte d’un cabinet qu’un laquais ouvre, et il apperçoit . . . . hélas ! qui pourroit décrire la honte, la fureur de l’amant confus et irrité ? Quoi pourroit peindre la joie insultante et le sourire moqueur de celle qui jouit si cruellement de son embarras ? Le duc restoit immobile d’étonnement, et ne savoit s’il devoit en croire ses yeux. Mon ami, après quelques invectives arrachées par le dépit, reprit le calme et la sérénité de la raison. Vous voyez, dit-il, mon cher duc, si j’avois tort de vouloir vous enlever à cette perfide créature. Je suis tombé dans ses pièges ; mais je me con-<pb n="360"></pb>solerai de ma foiblesse et mon erreur, si elles peuvent vous garantir et vous sauver du danger que j’ai couru.</p>
<p>Le duc eut pitié de l’embarras de son ancien gouverneur ; il fut assez généreux pour prendre sa défense et se montrer son ami. Il se hâta de le dérober aux regards malins de la vengeance.</p>
<p>Lorsqu’il se vit seul chez lui, il arrêta des yeux confus sur toute sa personne. Ce ne fut pas sans verser des larmes de déprit qu’il quitta ces vêtemens qu’il avoit mis avec l’impatience de l’amour et des desirs. Sexe perfide, s’écria-t-il dans sa fureur, puisse-tu perdre à jamais le pouvoir de tes charmes, puisque tu en fais un si cruel usage ! <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div3></div2></div1></body>
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                                    prodigieuse fécondité des Arts, sous le siècle de Louis
                                    XIV.</seg>
                <seg synch="#FR.2" type="E2"> Je parcours depuis quelque temps les
                                    maisons royales, parce qu’il est triste de rester toujours dans
                                    la sienne. Je jouis de mon mieux de tout ce qui frappe ma vue.
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                                    bronze que je ne l’examine, pas un bassin que je n’en sonde la
                                    profondeur, pas un parterre que je n’en admire la symétrie, pas
                                    une allée couverte que je ne m’y enfonce. C’est toujours autant
                                    de pris sur ce qui m’en coûte pour entretenir ces magnifiques
                                    demeures. Si on me <pb n="348"></pb> laissoit faire, je passerois un
                                    mois dans un de ces palais, quinze jours dans un autre. C’étoit,
                                    on peut le dire, le siècle des arts, que celui qui a vu élever
                                    du sein de la terre cette multitude de maisons royales, si bien
                                    situées, si magnifiquement entourées ; on seroit tenté de croire
                                    que c’étoient des magiciens qui en étoient les architectes : ils
                                    faisoient paroître un château, des jardins immenses, avec la
                                    même facilité qu’on change de décorations à l’opéra. Que de bras
                                    pour creuser tant de canaux, pour élever tant de pierres, pour
                                    dresser tant de colonnes, pour consolider tant de murs, pour
                                    défricher tant de terres ! que d’argent ! que de peines
                                    consacrés à l’embellissement et au plaisir ! . . . Tous les
                                    ciseaux de l’univers sembloient être en mouvement pour animer le
                                    marbre, pour faire sortir de l’oubli les divinités du paganisme,
                                    et rendre la vie à tous les grands-hommes. La peinture,
                                    aujourd’hui si froide, si languissante, promenoit par-tout son
                                    pinceau divin. Elle étoit devenue la rivale de la nature ; elle
                                    créoit, elle reproduisoit comme elle. Mais que dira de nous la
                                    postérité ? que lui présenterons-nous pour exciter son
                                    admiration, nous qui n’avons <pb n="349"></pb> pas même le courage
                                    de conserver, d’entretenir les ouvrages de nos ancêtres ? Les
                                    plus beaux monumens sont assiégés par le destructeur universel ;
                                    si nous n’allons pas à leur secours, ils succomberont, et nos
                                    neveux ne verront plus que des ruines. On ne rencontre déjà plus
                                    que des statues mutilées, que des marches rompues, que des
                                    colonnes dépolies, que des peintures défigurées et rembrunies,
                                    que des murs criblés. Ces pins superbes, qui sembloient courir
                                    aux nues, dont la tige élaguée est couronnée par une tête si
                                    verdoyante, ont peine à se soutenir à leur hauteur, et menacent
                                    la terre. Ce qui auroit autrefois coûté si peu à entretenir,
                                    épuiseroit maintenant l’état avant d’être rétabli. C’est avec
                                    les débris d’un château abattu, que l’on en restaurera un autre
                                    défaillant. Les plus beaux édifices subiront le sort des animaux
                                    condamnés à servir d’aliment à d’autres, qui mourroient s’ils ne
                                    les dévroient pas. Aujourd’hui une génération voit commencer un
                                    temple, et finit avant qu’il soit achevé. Que de beaux desseins
                                    inutilement tracés ! que de grands projets resteront à jamais
                                    sans exécution ! que de contrastes choquans n’ap-<pb n="350"></pb>perçoit-on pas dans cette capitale, que l’on dit être la plus
                                    belle ville du monde ! Il faut l’avouer, nous ne savons plus que
                                    parler : notre langue est toujours en mouvement, et nos bras
                                    sont dans l’inaction. L’égoïste enrichit sa demeure, et le
                                    patriote embellit sa cité ; il sembleroit que nous n’ayons plus
                                    que des demeures. Lettre. Sur la Vengeance d’une Femme
                                    contrariée dans son amour. <seg synch="#FR.3" type="E3">
                    <seg synch="#FR.4" type="LB"> Monsieur, Vous n’ignorez pas
                                            combien les femmes sont jalouses d’étendre leur empire,
                                            avec quel art elles savent multiplier leurs conquêtes ;
                                            mais vous n’imaginez pas encore jusqu’à quel point elles
                                            peuvent pousser la vengeance contre celui qui ose
                                            s’opposer à l’effet de leurs charmes, et les arrêter
                                            dans leur course triomphante : c’est alors qu’elles <pb n="351"></pb> trouvent dans leur orgueil offensé des
                                            armes terribles, et qu’elles ont recours à toutes les
                                            rases de la haine. Un de mes amis, qui vient d’en être
                                            la victime, me permet de vous révéler le secret qu’il
                                            m’a confié. <seg synch="#FR.5" type="E4">
                        <seg synch="#FR.6" type="AE"> Il y a quelques années
                                                  qu’il fut chargé de l’éducation d’un jeune
                                                  seigneur. Son principal soin avoit été de
                                                  préserver son cœur des atteintes du vice. Il étoit
                                                  bien sûr que son nom, ses richesses et le grand
                                                  monde lui donneroient un jour cet air d’assurance,
                                                  ce ton aisé et tranchant, ce choix d’expressions
                                                  fines et légères, qui font le mérite d’un homme de
                                                  cour ; mais il vouloit jetter dans son ame des
                                                  semences d’honneur, de vertu, et sur-tout
                                                  conserver la pureté de ses mœurs, en ne laissant
                                                  développer en lui que des passions nobles et
                                                  généreuses. Il avoit fait tous ses efforts pour
                                                  lui donner de l’aversion pour ces plaisirs
                                                  faciles, ces amours passagères qui égarent et
                                                  énervent la jeunesse ; il avoit réussi à lui
                                                  inspirer le goût d’un amour honnête ; il avoit
                                                  enflammé son jeune cœur du desir de trouver une
                                                  maîtresse belle, vertueuse, et de se rendre digne
                                                  d’en être aimé. L’unique héritière d’une grande
                                                  maison <pb n="352"></pb> alloit mettre le comble aux
                                                  vœux de son élève, lorsque celui-ci eut le malheur
                                                  de rencontrer dans un bal une de ces physionomies
                                                  voluptueuses qui semblent ne respirer que l’amour
                                                  et ses plaisirs, dont l’œil vif et caressant vous
                                                  promet le bonheur et vous invite à le goûter, dont
                                                  tous les mouvements sont des graces qui vous
                                                  attachent et vous subjuguent. Joignez à tout cela
                                                  un son de voix attrayant, un esprit enjoué,
                                                  l’agréable manège de la coquetterie, et vous
                                                  comprendrez qu’elle n’eut pas de peine à s’emparer
                                                  d’un jeune cœur, égaré par les illusions de la
                                                  vanité. Il crut pouvoir oublier un instant sa
                                                  vertueuse maîtresse, pour se livrer aux attraits
                                                  du plaisir ; il accepta avec reconnoissance la
                                                  permission qu’on lui donna de venir rendre hommage
                                                  aux charmes qui l’avoient séduit. Le gouverneur
                                                  s’apperçut bientôt, à l’air distrait et léger du
                                                  jeune duc, qu’une passion nouvelle s’étoit emparée
                                                  de ses sens. Il frémit du danger qu’il couroit.
                                                  Malgré ses marches mystérieuses, il découvrit
                                                  l’objet de ses empressemens, et s’assura de son
                                                  <pb n="353"></pb> infidélité. Ce fut alors qu’il eut
                                                  besoin de toute son éloquence, de l’empire de la
                                                  persuasion, pour se faire entendre à son disciple,
                                                  pour rendre à l’amour et à la vertu ce cœur qui
                                                  leur avoit été ravi. Avec quelle véhémence il
                                                  exalta les charmes et la belle ame de sa jeune
                                                  amante si cruellement trompée ! De quel art, de
                                                  quel ménagement n’eut-il pas besoin d’user pour
                                                  éclairer un jeune homme épris, enchanté de sa
                                                  nouvelle passion, sans trop humilier, sans perdre
                                                  sa confiance ! Combien de combats n’eut-il pas à
                                                  livrer à ses sens, avant de pouvoir le déterminer
                                                  à rompre avec cet objet si séduisant, à renoncer
                                                  pour toujours à ses tendres caresses ! Combien de
                                                  petits moyens ne fallut-il pas mettre en usage
                                                  pour donner sans cesse le change à son
                                                  imagination, pour en effacer un souvenir trop
                                                  doux ! Enfin, il fut assez heureux pour briser les
                                                  liens du vice, et voir les nœuds de la vertu se
                                                  former. La maîtresse du duc ne se vit pas ainsi
                                                  délaissé sans en ressentir la plus vive douleur.
                                                  Elle voulut savoir la cause d’un changement si
                                                  prompt, si offensant. Elle apprit d’un des gens du
                                                  duc que c’étoit son gou-<pb n="354"></pb>verneur qui
                                                  lui avoit enlevé sa brillante conquête ; ses
                                                  regrets se changèrent alors en fureur. Après avoir
                                                  conçu et rejetté plusieurs projets de vengeance,
                                                  elle s’est arrêté à celui qui pouvoit flatter
                                                  davantage sa vanité et humilier le plus son
                                                  ennemi : elle ne chercha d’abord que l’occasion de
                                                  le voir ; elle la trouva. Il faudroit, Monsieur,
                                                  une autre plume que la mienne pour vous peindre
                                                  cette femme embellie de toutes les graces de son
                                                  sexe, mais qui en a aussi tous les détours,
                                                  commandant à sa haine et la cachant sous les
                                                  dehors de l’affabilité. Elle ne feint point
                                                  d’ignorer que mon ami a été le gouverneur du duc ;
                                                  elle commence par lui déclarer qu’elle a vu son
                                                  élève avec plaisir ; qu’elle étoit enchantée de
                                                  ses qualités aimables, de son heureux naturel, des
                                                  agrémens de son esprit, et sur-tout de l’honnêteté         
                                         de son ame : elle prend le plus vif intérêt à son
                                                  bonheur. Madame la duchesse, ajoute-t-elle, doit
                                                  compter au nombre de ses bienfaiteurs celui qui                               
                   lui a formé un époux aussi accompli. Le gouverneur
                                                  baisse les yeux et rejette toutes ces perfections
                                                  sur le compte de la nature. Elle ne produiroit que
                                                  des prodiges, <pb n="355"></pb> lui réplique-t-on, si
                                                  elle étoit toujours cultivée par des mains aussi
                                                  habiles. A ce smots &lt;sic&gt;, il rougit de
                                                  plaisir ; (il est si doux de voir la louange
                                                  découler d’une bouche aimable !) Dejà celle qui
                                                  lui parle lui semble plus belle, la finesse de ses
                                                  regards le pénètre. Leur douceur l’attire. Il a
                                                  l’imprudence de lui répondre d’une voix mal
                                                  assurée, « qu’il est jaloux du bonheur de son
                                                  élève ». L’insensé ! on jouit de son délire :
                                                  assurée de son triomphe, la jeune dame lui
                                                  réplique en souriant, qu’un philosophe est trop
                                                  raisonnable pour attacher quelqu’importance à
                                                  l’intérêt qu’une femme peut prendre à lui ; que la
                                                  plus aimable de toutes n’en peut obtenir qu’un
                                                  sentiment bien foible. Si cela est, répond-il, en
                                                  arrêtant sur elle des yeux pleins d’expression, il
                                                  y a apparence que je n’ai jamais été moins
                                                  philosophe qu’aujourd’hui. Quoi ! s’écrie en riant
                                                  la perfide créature qui avoit peine à contenir sa
                                                  joie, si par hazard je vous priois de venir, dans
                                                  vos momens perdus, me donner des leçons de
                                                  géographie, d’histoire, de physique, je pourrois
                                                  donc espérer de n’être pas refusée ? Mon ami lui
                                                  proteste qu’il ne fera jamais un plus agréable
                                                  usage de ses connoissances. Vous <pb n="356"></pb>
                                                  n’êtes pas sans doute, lui demande-t-on, un maître
                                                  très-sévère ? Je crains bien, réplique-t-il
                                                  tendrement, que vous ne soyez une écolière trop
                                                  dangereuse. La jeune dame lui indique une heure
                                                  pour le lendemain, et disparoît. Vous imaginez
                                                  bien que dans la première visite nos doux
                                                  géographes ne sortirent pas du boudoir exquis où
                                                  ils étoient, qu’il ne fut question que de
                                                  l’histoire du cœur, et qu’il ne se fit pas                                                
  d’autres expériences que celle du pouvoir de deux
                                                  beaux yeux sur la raison d’un philosophe. Après
                                                  plusieurs visites, pendant lesquelles la jeune
                                                  écolière se montra toujours plus fine, plus                          
                        intéressante dans ses propos, plus jolie, plus
                                                  variée dans ses ajustemens, elle écrivit à son
                                                  maître que son époux venoit de lui interdire le
                                                  plaisir le plus doux, celui de le recevoir chez
                                                  elle. Après bien des plaintes sur le sort des
                                                  femmes, si cruellement soumises aux bizarres
                                                  volontés d’un mari, elle finissoit par lui dire
                                                  que le sien devoit aller dans peu à la cour pour
                                                  solliciter le paiement de ses pensions, et qu’il
                                                  ne lui seroit pas impossible de la voir, s’il le
                                                  désiroit autant qu’elle. La réponse qu’il lui fit
                                                  annonça à la jeune <pb n="357"></pb> dame qu’elle
                                                  pouvoit tout attendre de son délire. Quatre jours
                                                  après, il reçut ce billet : « Mes plus douces
                                                  espérances sont dissipées ; il faut renoncer au
                                                  charme de vos entretiens. Mon mari est parti, mais
                                                  il méprise assez sa femme pour l’environner de
                                                  surveillans. Hélas ! auroit-il lu dans son
                                                  coeur ! . . . » Le gouverneur auroit eu besoin
                                                  d’en avoir pour l’éclairer, et lui découvrir le
                                                  piège où il alloit tomber. Aveuglé par son amour,
                                                  il conjura sa charmante maîtresse de ne pas lui
                                                  ravir son unique bonheur, celui de la voir, de lui
                                                  dire, de lui répéter mille fois qu’il
                                                  l’adorereroit &lt;sic&gt; jusqu’à la mort. « Je ne
                                                  vois qu’un seul moyen, lui répondit-on, pour
                                                  tromper nos argus ; mais oserai-je vous
                                                  l’indiquer ? Suis-je assez sûre de votre amour
                                                  pour espérer que vous ne rougirez pas d’en faire
                                                  usage ? Puis-je assez compter sur moi pour ne le
                                                  pas craindre ? » L’amant transporté écrivit
                                                  sur-le-champ cette lettre : « Femme ravissante et
                                                  trop aimée, quel qu’il soit ce moyen qui doit me
                                                  rappro-<pb n="358"></pb>cher de vous, daignez me
                                                  l’apprendre et vous m’allez voir à vos pieds. Oui,
                                                  je l’emploîrai, dût-il exposer ma vie au plus
                                                  grand danger, et même mon honneur : n’êtes-vous
                                                  pas la souveraine maîtresse de tout ce qui   
                                               m’appartient ? » Le lendemain, il reçut une
                                                  cassette dans laquelle étoit renfermé un
                                                  habillement de femme. Il comprit qu’on le lui
                                                  envoyoit pour qu’il en fit usage, et aussitôt, ô                                      
            aveuglement de l’amour ! ô honte de l’humanité !
                                                  il fut assez foible pour accepter les offres de
                                                  services que lui fit une femme de chambre qui
                                                  étoit venue pour donner plus de vérité à son
                                                  déguisement. La jeune dame, assurée que son amant
                                                  alloit paroître, abandonna son cœur au plaisir de
                                                  la vengeance. D’une main tremblante de joie, elle
                                                  se hâte d’écrire au duc : « Venez, beau Télémaque,
                                                  venez voir votre grave Mentor qui vous a arraché
                                                  des bras de celle qui vous aimoit ; il est à
                                                  présent chez moi. Je vous avertis qu’il a repris
                                                  sa première forme ; c’est Minerve elle-même ; elle
                                                  a vraiment l’air d’une déesse. Une robe flotante
                                                  répand sur toute sa personne une majestéimp osante
                                                  &lt;sic&gt; ; en vérité, Paris <pb n="359"></pb> lui
                                                  donneroit aujourd’hui la pomme, s’il la voyoit :
                                                  ses joues brillent des plus belles couleurs. Si
                                                  vous ne vous hâtez pas d’arriver, elle disparoîtra
                                                  pour aller sans doute prendre sa place dans
                                                  l’Olympe, et il ne vous restera que le regret
                                                  d’être venu top tard. » Le duc ne sut trop ce que
                                                  cette lettre vouloit dire : il hazarda d’aller
                                                  éclaircir ce langage mystérieusement sublime. Il
                                                  arrive chez celle qui lui avoit écrit ; il
                                                  reconnoît, en traversant son appartement, des
                                                  lieux que l’amour embellissoit autrefois pour
                                                  lui ; il pénètre jusqu’à la porte d’un cabinet
                                                  qu’un laquais ouvre, et il apperçoit . . . .
                                                  hélas ! qui pourroit décrire la honte, la fureur
                                                  de l’amant confus et irrité ? Quoi pourroit
                                                  peindre la joie insultante et le sourire moqueur
                                                  de celle qui jouit si cruellement de son
                                                  embarras ? Le duc restoit immobile d’étonnement,
                                                  et ne savoit s’il devoit en croire ses yeux. Mon
                                                  ami, après quelques invectives arrachées par le
                                                  dépit, reprit le calme et la sérénité de la
                                                  raison. Vous voyez, dit-il, mon cher duc, si
                                                  j’avois tort de vouloir vous enlever à cette
                                                  perfide créature. Je suis tombé dans ses pièges ;
                                                  mais je me con-<pb n="360"></pb>solerai de ma
                                                  foiblesse et mon erreur, si elles peuvent vous
                                                  garantir et vous sauver du danger que j’ai couru.                               
                   Le duc eut pitié de l’embarras de son ancien
                                                  gouverneur ; il fut assez généreux pour prendre sa
                                                  défense et se montrer son ami. Il se hâta de le
                                                  dérober aux regards malins de la vengeance.
                                                  Lorsqu’il se vit seul chez lui, il arrêta des yeux
                                                  confus sur toute sa personne. Ce ne fut pas sans
                                                  verser des larmes de déprit qu’il quitta ces
                                                  vêtemens qu’il avoit mis avec l’impatience de
                                                  l’amour et des desirs. Sexe perfide, s’écria-t-il
                                                  dans sa fureur, puisse-tu perdre à jamais le
                                                  pouvoir de tes charmes, puisque tu en fais un si
                                                  cruel usage ! </seg>
                      </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                </seg>
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