Le Spectateur français avant la révolution: XLV. Discours.

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XLV. Discours.

Sur les Révolutions dont l’Europe est menacée.

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J’ai parmi mes souscripteurs cinq ou six graves politiques qui me font des reproches sur la légèreté de mes sujets. Que m’importe, m’écrivoit l’un d’eux, il y a quelques jours, de savoir ce qui se passe dans un petit ménage, dans une petite salle de spectacle ! Quoi ! pendant que des contrées, autrefois si riches, si habitées, sont changées dans de vastes solitudes ; pendant que l’œil du voyageur ne rencontre que des ruines où étoient des cités ; pendant que des milliers d’hommes ont été dévorés par la famine, par le feu de la guerre, on a le courage de nous entretenir de bals et de fêtes chinoises. Vénérables censeurs, vous avez raison ; je devrois rougir de ne pas éveiller par mes cris ces peuples qui languissent et sommeillent, dans le temps où une puissance terrible s’agrandit et s’avance comme un torrent qui a brisé ses digues. Peuples du midi, le voyez-vous cet empire redoutable, caché autrefois dans ses forêts, enseveli sous les glaçons ; il est maintenant la terreur du Nord : de superbes républicains ont été foulés à ses pieds, et déjà il ne les compte plus au nombre de ses ennemis. Qui l’eût cru, que ces guerriers, que le héros de la Suède faisoit fuir, reviendroient sur leurs pas et écraseroient la Pologne ; que la sublime Porte s’abaisseroit devant eux, et que sa hautesse leur demanderoit humblement la paix. Comment les hommes, qui se vantent d’avoir les yeux sur la balance de l’Europe et d’en suivre les mouvemens, ont-ils pensé que des esclaves énervés dans des harems, ou avilis par la crainte, pourroient résister à l’orgueil d’un peuple triomphant ? Le sultant voudroit en vain la guerre, ses lâches sujets ont déjà jetté les armes. Pourquoi iroient-ils au combat ? Les lauriers de la victoire ceignent la tête du despote, et les fers sont pour ses soldats. Si les princes veulent avoir des héros qui bravent les dangers, qui ayent honte de survivre au déshonneur, qui s’élancent, écumans de rage, sur leurs vainqueurs pour leur arracher la victoire, qu’ils élèvent l’ame de leurs sujets ; qu’ils fassent réfléchir sur eux les rayons de la gloire ; qu’ils se gardent de laisser mourir ce feu sacré, qui est la sauve-garde des nations : du moment où il s’est éteint, chez tous les peuples du monde, ils sont devenus la proie de leurs ennemis. Combien il eût été à souhaiter qu’on eût laissé subsister ce fantôme de puissance, qui n’a plus que de l’orgueil ; combien il eût été à desirer qu’on fût venu au secours de cette nation qui n’excite plus que la pitié. Si celle qui l’a terrassée unit un jour ses armes à celles de Frédéric, qui pourra lui résister ? L’aigle de l’Empire fuira devant elle ; tous les électeurs tremblans, éperdus, avant qu’ils se soient rassemblés, verront leurs états dévastés, consumés par les flammes. Le successeur de Mahomet, caché dans le fond de ses palais, se réjouira en apprenant que ses ennemis teignent de leur sang la surface du globe. La souveraine des mers, qui met toute sa confiance dans des navires, se repentira alors de ne s’être occupée qu’à peupler, qu’à asservir ses colonies. La France, autrefois la splendeur de l’Europe, sera peut-être éclipsée pour jamais ; et l’Italie reverra encore ces barbares si redoutables, porter le feu dans son sein, replonger dans la nuit les arts que le goût et la paix en avoient fait sortir. Peuples de l’Amérique, vous serez vengés ; ces trésors, que des mains sanguinaires vous ont arrachés, enrichiront les temples de Moskow, les palais de Pétersbourg : voilà les grandes révolutions que le sage sait prévoir. Du point de son élévation, il observe l’Océan qui lutte et envahit peu-à-peu l’élément qui porte nos cités, pendant qu’il laisse à découvert des contrées où erroit la baleine. Il voit les astres roulans dans l’immensité des airs, soumis aux loix du frottement, éprouver une dissolution lente qui épaissit l’athmosphère : la nature se décompose sous ses yeux comme les métaux sous ceux du chymiste. Lorsqu’il apperçoit un conquérant faire ses efforts pour prolonger la durée de son empire, il le compare à l’enfant qui consolide des grains de sables amoncelés, et qu’un tourbillon va dissiper au loin.

Lettre

D’une Courtisanne.

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Brief/Leserbrief

Monsieur le Spectateur, Nous ne faisons que des heureux, et tout le monde nous méprise ; nous éprouvons la plus cruelle ingratitude de la part des honnêtes femmes auxquelles nous rendons tous les jours des services essentiels. Les hommes que nous obligeons, ne sont pas plus reconnoissans. Sans nous, que deviendroient-elles, ces femmes si fières, si dédaigneuses ? Qu’est-ce qui les débarasseroit de leur mari, dont elles attendent le départ avec tant d’impatience ? Dans quel moment pourroient-elles prendre cet air de langueur, ce ton attendrissant qui leur sied si bien, et nous enlève plus d’une conquête ? Comment marqueroient-elles l’intérêt qu’elles prennent au jeune parent qu’elles veulent avancer, et qu’elles présentent dans le monde ? Si nous avons la foule, elles ont le tête-à-tête, et vous savez lequel des deux a le plus de prix. Nous sommes autant de voiles sous lesquels elles cachent leurs mystérieux plaisirs ; nous leur fournissons l’occasion de faire parade de leur vertu, de leur éloignement pour ces honteux desirs qui ne peuvent pénétrer que dans l’ame de ces créatures prostituées : j’imagine les entendre. Moi qui vous écirs, je devrois être chérie, adorée de l’épouse d’un viel officier général, qui m’apporte régulièrement deux fois le jour, son inutilité ; eh bien ! il y a quelque temps, j’étois placé à côté d’elle au spectacle ; on lui apprit qui j’étois, elle me regarda avec un air ! . . . La petite ingrate ! elle auroit mérité que je lui eusse renvoyé son triste époux, que je l’eusse fixé à ses côtés au moins quinze jours. Dans ce temps qu’il me parle de ses anciennes guerres, qu’il m’ennuie de sa fidélité, madame fait de nouveaux exploits, ou capitule avec un héros de vingt-cinq ans : je vous demande laquelle de nous deux est la plus à plaindre. J’ai aussi à vous parler de ces importans, qui vont disant à tout le monde, que ce qui dégoûte des femmes entretenues, c’est qu’elles sont ignorantes : il leur sied bien de faire si fort les renchéris ; je conviens que nous n’avons pas prodigieusement d’esprit ; que notre conversation est assez monotone ; que le dictionnaire de notre langue se réduit à deux pages tout au plus ; mais en vérité, Monsieur, si vous entendiez tous ces oisifs qui nous entourent, si vous saviez ce qui les faire rire, ce qui les amuse, ce qu’ils trouvent si plaisant, vous conviendriez que ce seroit de l’esprit perdu que de leur dire de jolies choses, que de mettre de la finesse dans ses idées ; ils n’ont, je vous assure, rien à nous reprocher de ce côté-là : la seule différence que je voie entr’eux et nous, c’est qu’ils ne laissent pas que d’attacher une certaine importance à ce qu’ils disent, qu’ils ont une assez bonne opinion de leur petites têtes, et que nous, au contraire, nous avouons de bonne foi notre ignorance. Un homme d’esprit les humilie et les réduit à un silence orgueilleux : nous, il nous amuse ; il ne nous inspire pas à la vérité des sentimens très-tendres, mais nous l’écoutons comme ces oiseaux qui charment l’oreille sans flatter le cœur. Pendant que je suis en train de me plaindre, me permettrez-vous, M. le Spectateur, de vous dire un mot de certaines femmes, qui sont placées dans le sein de la bourgeoisie, et qui vont chasser hardiment sur nos terres en plein jour : ce sont des braconnières qui sont d’une effronterie dont rien n’approche. On les voit aux bals, au colisée, aux spectacles ; elles ont à-peu-près les mêmes dehors que nous : la même assurance, l’œil aussi quêteur ; l’opulence ne paroît pas les intéresser moins qu’elle ne nous touche, et cependant elles ne veulent pas être comptées parmi nous. Il faut pourtant qu’elles prennent un parti ; il ne sera pas dit qu’elles nous enleveront nos amans, qu’elles en recevront des ajustemens de dentelles, des étoffes, enfin tout ce qui nous convient, et qu’elles auront les honneurs qui sont dus à la modestie et au désintéressement. Moi, je ne cache point mon jeu. Personne n’ignore que j’étois, il y a trois ans, à 2,000 franc par mois ; que depuis un an, je me suis mise à la raison, et que je n’exige plus que cinquante louis. Pourquoi ne sauroit-on pas que cette grande femme, qui promène partout ses agrémens, veut qu’on lui donne des dentelles, qu’on garnisse sa bourse de jeu, lorsqu’elle la laisse par distraction sur sa toilette, après s’être plainte qu’elle est ruinée, qu’elle a perdu l’impossible ? Il faut être de bonne foi dans ce monde. Il y a aussi une certaine petite dame, à grands yeux, à poudre blonde, à qui j’en veux ; jamais elle n’est contente de ses bijoux : tantôt c’est sa navette qui lui déplaît, parce que l’or n’est pas de plusieurs couleurs ; un autre jour, c’est son étui dont la gravure est antique ; le lendemain, c’est sa boîte qu’elle a laissé tomber, et qu’elle voudroit changer. Malheur à celui qui ne comprend pas ce que cela signifie : il paroîtra bientôt ennuyeux, maussade ; toutes les fois qu’il se présentera, on aura des migraines à son service : mais s’il a de l’intelligence, il sera bien reçu, bien fêté ; on ira par-tout avec lui, on le mènera chez ses bonnes amies ; quelquefois on aura l’attention de lui montrer un peu de jalousie ; s’il arrive trop tard, on lui demandera avec inquiétude où il a été, ce qu’il est devenu ; on voudra tout savoir, on le grondera, on lui fera la mine, on s’appaisera, on rira, et puis. . . Ma foi, Monsieur, nous n’en ferions pas plus. Je vous prie d’avertir ces dames mixtes que nous ne leur donnons plus que deux mois pour se décider ; qu’à l’entrée de l’automne, si elles ne changent pas d’allure, leurs noms et leurs demeures seront inscrits sur notre pancarte, et que nos vieilles matrones iront tous les ans quêter chez elles, pour les filles délaissées.